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dossier

L’adversaire

Anna Rispoli
Artiste et metteuse en scène

01-03-2019

Quand l’autre est l’ennemi, l’adversaire, peut-on parler ? Face aux discours qui nous crispent, nous font peur, peut-on, doit-on répondre ? Dans son dispositif Your words in my mouth, Anna Rispoli met bon gré mal gré dans la bouche des participant·es des mots qui ne leur appartiennent pas. La réaction de rejet de certain·es l’a poussée à s’interroger sur notre posture à l’égard des discours « adversaires », un travail qui était au cœur de sa proposition lors de 3days4ideas. Elle partage ici sa réflexion.

Hans est un bouddhiste dépressif, obsédé par le net porn, qui croit dans une société colorée et féministe et qui s’est affilié à l’AfD (Alternatieve für Deutschland, parti d’extrême droite allemand) pour faire barrage à l’islam.

En 2017, avec Lotte Lindner et Till Steinbrenner, nous l’avons rencontré dans le cadre du premier épisode de Your words in my mouth, une conversation citoyenne sur l’amour et le désir qui a idéalement convoqué autour de la même table les profils très différents d’un neuropsychiatre, une assistante sexuelle pour personnes handicapées, une femme an-affective, le gérant d’un sex club, une polyamoureuse kibboutznik, un pasteur protestant et, justement, Hans.

Sans connaitre au préalable les histoires des uns et des autres, le public est invité à reconstituer cette conversation en lisant la transcription des mots des protagonistes. Dans les festivals de théâtre où la pièce est invitée, les spectateurs qui se retrouvent malgré eux à prononcer les propos de Hans se sentent obligés, dès que le spectacle termine, d’expliquer aux autres qu’ils ne pensent pas comme lui.
Certains apprécient cet exercice de dépaysement radical, de gymnastique idéologique, d’autres en sortent fâchés : « En aucun cas il ne faut donner la parole à ces connards, surtout pas normaliser leur parole ! Il faut faire barrage à la rhétorique fasciste qui infiltre les réseaux sociaux ! Nous sommes de gauche, nous devons résister. »

J’ai même perdu un ami à cause de l’incompréhension que ma décision de me confronter à une parole de droite a créé entre nous, même si finalement j’ai découvert que mon ami n’a jamais lu le texte de la pièce et que sa résistance était un a priori, car : « À l’ennemi il ne faut rien lâcher. »

L’ennemi. Cette figure qui fait bouillir le sang dans les veines, qui réveille nos instincts les plus sombres, qui représente toute l’idiotie, la médiocrité, l’arrogance, la violence, le fascisme, le racisme, le machisme… Celui qui fait avorter mes projets, ma libération, mon présent et notre futur. Lui qui fait de la terre un endroit horrible à habiter et des humains une espèce malheureuse. Le grand méchant qui me fait peur, celui qui devrait se taire pour toujours.

On entend beaucoup dire que l’on vit dans un scénario post-idéologique. Que l’on a liquidé les idéologies avec toute leur orthodoxie, mais aussi que les idées ont perdu de leur poids, de leur prise sur le monde, de leur consistance. La température des émotions sur la scène publique monte en une excitation boulimique et s’ouvre à des formes autoritaires paradoxalement fondées sur le consensus plutôt que sur l’obéissance. Il semble que le terrain de jeu de la politique s’est déplacé des idées aux émotions. Et que les narrations structurent le monde.

Dans son article « La destruction de l’empathie n», Amador Fernández-Savater, philosophe et militant espagnol, affirme que les droites néo-fascistes gagnent en popularité non pas parce qu’elles transforment les conflits économiques en problèmes d’identité mais parce qu’elles interviennent directement sur des questions culturelles. La bataille politique pour l’hégémonie s’est déplacée vers le terrain de la fabulation, et celui qui est capable de codifier la réalité le plus efficacement gagne. Tout se joue sur la narration d’un « nous » fictionnel.

La performeuse et chercheuse Ilenia Caleo explique bien la création de ce « nous », un processus pendant lequel on peut à la limite s’approprier des discours des minorités ou des sujets subordonnés : « Nous protégeons les droits des femmes, vous [les Arabes, les musulmans, vous qui pratiquez l’infibulation*,…] vous êtes des barbares. Nous respectons les droits des minorités sexuelles, vous êtes homophobes. » Elle montre comme le discours féministe est détourné en une forme de fémonationalisme*, celui des droits LGBTQ* en homonationalisme* : l’inclusion dans le « nous » s’obtient en échange du renforcement du privilège blanc et d’un nivellement de classe, celui qui te permet de payer ton latte avec ta VISA.

Tout ça me fait peur. Peur que le loup soit si grand et si complexe et si noir dans le noir que je n’arriverai plus à le reconnaitre. Et avant tout que ce soit justement sur notre peur que le loup s’engraisse et par là qu’il s’infiltre.

Qu’est-ce que ça veut dire que de « tenir compte des peurs des gens » ou de « parler aux tripes du pays » ? Est-ce que la peur ne serait pas une sorte d’horror vacui narratif, une manière de combler le moindre espace de discours plutôt qu’une réaction au fantasme de l’invasion, de l’agression, du migrant, du pédé ? Qu’y a-t-il au-delà de la peur ?

Robert Henckes, membre depuis 18 ans du site belge Marriage Encounter et actif depuis 4 ans au sein de la Communauté du Chemin Neufn en Belgique nous explique savamment : « Dominer une peur, c’est envisager sa peur comme un adversaire à vaincre. Le combat entre adversaires est loyal. Comme dans les arts martiaux, le but du combat est de faire grandir les adversaires. Par contre, si je considère ma peur comme un ennemi, je cours un grand risque d’être vaincu. L’ennemi est sournois  il n’a pas les mêmes règles du jeu et je ne les connais d’ailleurs pas. »

Ne me demandez pas ce que M. Henckes fait ici, mais surfons sur l’idée qu’adversaire et ennemi ne sont pas la même chose.
L’ennemi est global et n’a pas de visage, tandis que mon adversaire existe et je le côtoie tous les jours. Il prend le tram et fait des commentaires racistes auxquels je ne réponds pas même si ça m’exaspère, il conduit la grosse bagnole qui ne s’est pas arrêtée au stop, c’est ce type qui m’a laissé sa crasse devant la porte et l’autre qui a malmené sa femme. Ce sont les gens pleins de ressentiment et qui l’expriment en soutenant des politiques injustes. Ce sont mes voisins avec lesquels je ne parle plus, qui vivent la même réalité que moi mais qui sont arrivés à des conclusions opposées sur le futur de nos biens communs. Je ne suis pas sûre de vouloir les faire grandir, mais il faudra bien sortir de la niche réconfortante des personnes qui pensent comme moi pour y voir plus clair dans cet âge de la nouvelle phase réactionnaire.

Comment répond-on au ressentiment ? Avec davantage de ressentiment ? Je ne suis pas convaincue par une stratégie qui suivrait la rhétorique raciste sur son propre terrain. L’indignation est une passion qui se consume très vite, un feu qui se fait rarement révolte. Peut-on changer le ressentiment en actions concrètes de transformation du réel ? Comment pouvons-nous intensifier notre relation aux autres ?

Je me lance dans un exercice « préfiguratif ». La chercheuse Valeria Graziano décrit la préfiguration comme un talent tactique qui nous fait sortir des territorialités prédéfinies, avec des pratiques vouées à créer des scénarios, des publics et des formes sociétales qui n’existent pas encoren. Une gouvernance politique des passions, disons.

Nous avons le besoin et la capacité de construire nous-mêmes des situations valorisantes, des lieux qui ressemblent vraiment à la ville qui nous plait, qui ne dispersent pas leur énergie dans un vain combat contre un système crispé qui de toute façon s’écroulera de lui-même.

Nous avons besoin de sortir du rôle de victimes de notre propre ressentiment, car en termes géométriques, un moins ne peut pas être annulé par un autre moins, une passion négative ne peut être annulée que par une passion génératrice. Je me propose alors de transformer mon ennemi en adversaire, de le faire sortir de la zone d’ombre pour le trainer malgré lui à l’intérieur du périmètre du duel à visage découvert.

Pendant mes recherches pour le deuxième épisode de Your words in my mouth – Brussels take, j’ai beaucoup trainé dans le café d’un hôtel de passe. Un endroit sorti tout droit des années 1980, quand Bruxelles était une ville provinciale au bord de la banqueroute. Toute une clientèle de vieux papis s’est incrustée sous les plis de velours rouge défraichi des petits box séparés. Ils ne montent pas souvent dans les chambres avec une fille, ils restent plutôt au bar, touchant à l’occasion une fesse de passage.

Une femme travaillant sur son ordinateur portable dans un bar de ce type n’est pas monnaie courante. Quelques-uns de ces vieux se sont donc approchés de moi, curieux de parler un peu. Ivo est resté à ma table deux heures.

Ex-député libéral, Ivo est un habitué du bordel mais parfois il y vient juste pour boire un verre. Il se défend tout seul dans un procès contre l’État pour que ses impôts lui soient remboursés. Il a pas mal de copines russes et brésiliennes et même un ami israélo-palestinien « parce qu’il en existe aussi des comme ça, hein ? », mais sa grande gueule ne se fait pas prier pour dispenser une abondance de lieux communs racistes assortis d’un fort accent bruxellois. « Sérieusement, allez, le Niger, en 2040, ils seront plus d’un demi-milliard. Allez ! Et on n’est pas encore prêts pour partir vers les étoiles hein ! En plus ces gens-là, qui sont des illettrés, qu’est-ce qu’ils peuvent aller faire sur Mars ? » « Oué. En attendant, ces pays-là, c’est 5-6 gosses par famille hein, pas de qualifications… Toute la pauvreté, c’est un des problèmes. Moi je trouve que la plupart de ces régimes, ils ont besoin d’un petit Mao Tsé-Toung, qu’il limite les naissances pendant 2-3 générations. Ça c’est la seule façon. »

Pourquoi son discours me fait rire? Est-ce que si je ris de lui, je suis en train de rire avec lui ? Mon paradigme de lecture du monde est tellement différent de celui d’Ivo que l’un pour l’autre nous constituons une altérité radicale. Mais comme on est dans un safe space relatif (sic), il est intéressant d’aborder nos différentes interprétations des faits, nos aliénations mutuelles. Évidemment mon but n’est pas de normaliser son point de vue ou de lui céder du terrain mais de transformer mon ennemi en adversaire pour trouver ses points faibles.

La figure de l’adversaire émerge dès que nous apparaissons comme sujets politiques, minoritaires ou majoritaires. L’adversaire peut être fantasmé, banalisé, simplifié, idéalisé. Bien entendu il peut être extrêmement réel, incarner un conflit tout à fait concret, impliquant des questions de territoire, de pouvoir, de gouvernance, de parole, d’expression. Et tant mieux si le conflit est là. On n’aspire pas à une société pacifiée, normalisée, où le conflit serait externalisé vers une guerre lointaine ou subsumé* par les algorithmes d’une financiarisation de la guerre.

Nous avons besoin de nouvelles politiques de proximité, zones où la connexion avec les « autres » serait intensifiée, à une échelle artisanale qui puisse être maitrisée directement. Une intensité affective, intime, relationnelle, qui ne répète pas l’erreur de réprimer les phantasmes du fascisme archaïque mais qui en comprenne les raisons, pour en régler vraiment les comptes.

C’est sur ce terrain que nous nous trouvons, à nous battre pour une société plus juste, plus durable, plus mixte, dans l’urgence extrême que le désastre climatique nous impose. En jeu il y a une démocratie affective : pas seulement l’accès aux ressources mais aussi la hiérarchie entre les corps, l’accès aux émotions, au langage, à la capacité de transformer ce qui nous entoure. Émotionnellement, affectivement, mais aussi matériellement, dans ce qui concerne notre emploi du temps, notre parole, les choses que nous faisons ensemble, nous avons besoin de prototyper une nouvelle grammaire relationnelle dans laquelle le conflit serait une force transformative et non nihiliste. Le désir, quoi.

Tristesse, sens de culpabilité, angoisse, peur, ressentiment, toute la palette du disempowerment sert ma soumission. Par contre, quand je suis touchée par la joie ma force vitale s’épanouit en un mouvement d’autodétermination et dans la plénitude de ma capacité transformative. Cette capacité à produire des situations positives est un art de la composition : sortir de notre zone de confort pour produire de nouveaux équilibres, une nouvelle intelligence politique. Et si nous craignons que ceux avec lesquels nous entrons en contact puissent nous transformer pour le pire, alors nous n’avons qu’à rester au chaud entre nous.

Le lundi après-midi je suis revenue à l’hôtel de passe pour inviter Ivo à prendre une autre bière, et confronter nos points de vue. Mais cette fois, il a préféré esquiver. Il est monté.

 

Image : © Emine Karali

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Amador Fernández-Savater, « La destruction de l’empathie », in Médiapart, 8 mai 2018. 

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Communauté catholique à vocation œcuménique.

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