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dossier

Inviter au déplacement

Entretien avec Mylène Lauzon, directrice de La Bellone
et Camille Louis, dramaturge associée à La Bellone

05-03-2019

Mylène Lauzon et Camille Louis, les deux curatrices de 3days4ideas, reviennent dans cet entretien sur la naissance de ce projet et leurs ambitions de départ : décloisonner les savoirs et explorer d’autres formes de transmission de la pensée. Enthousiastes mais lucides, elles s’interrogent aussi sur les limites rencontrées lors de cette première édition du festival.

Propos recueillis par Baptiste De Reymaeker, coordinateur à Culture & Démocratie, et Maryline le Corre, chargée de projets à Culture & Démocratie

 

D’où vient l’événement 3days4ideas ?
Mylène Lauzon : Au niveau du projet général de La Bellone, il y a deux fondements sur lesquels on s’appuie. Premièrement nous partons du parti pris que le savoir artistique est un savoir social. Les questionnements artistiques ne concernent pas uniquement le milieu artistique mais bien tout·e citoyen·ne. Qu’est-ce que les artistes interrogent, et comment ? On essaie d’ouvrir un maximum ces questions, en croisant leurs préoccupations avec celles d’expert·e·s d’autres milieux, avec d’autres activités, d’autres connaissances, d’autres pratiques.
Deuxièmement, nous avons remarqué que plus un·e artiste est au fait des contextes sociaux, politiques et économiques dans lesquels il ou elle travaille, plus son geste artistique aura une résonance à travers le monde. C’est pourquoi on travaille par ailleurs à créer des moments de rencontre, de contexte, d’apprentissage, d’échange qui viennent nourrir les artistes.
Après trois années d’activité, il paraissait tout à fait cohérent de créer un évènement qui soit en adéquation avec ces orientations et la direction artistique de La Bellone : croiser les pratiques et les gens issus de différents milieux, refuser de hiérarchiser les savoirs, désenclaver les secteurs de connaissance afin de mettre en avant des préoccupations communes.

Camille, comment vous êtes-vous intégrée dans ce projet ?
Camille Louis : Je suis associée à La Bellone depuis trois ans. C’est l’endroit où je pratique mon travail de philosophe et de dramaturge.
Je n’ai jamais séparé les deux. Depuis que je suis qualifiée pour enseigner, je n’ai jamais accepté un poste de maitre de conférences à l’université parce que cette séparation des champs du savoir me pose foncièrement problème. Je suis proche des pratiques artistiques mais aussi de la manière dont l’artistique est pensé au cœur de la ville en lien avec des communautés diverses. Je crois que 3days4ideas existe depuis trois ans et que les trois jours que nous avons vécus n’étaient qu’une forme de plus pour imaginer ces croisements entre art, politique et société.
S’il faut mettre en avant une spécificité de ce festival, c’est la possibilité pour des champs différents de la pensée de partager leurs travaux et de se mettre au travail ensemble avec des publics et dans des lieux qu’ils ne côtoient pas habituellement. Les professeur·e·s, même soucieux·ses des problématiques sociales, restent fixé·e·s dans l’enceinte de l’université. Le fait de les inviter à ces petits déplacements, de leur permettre de proposer leurs pensées en partage avec d’autres publics et dans d’autres cadres, ça faisait partie de mes enjeux à moi : explorer ensemble d’autres formes de transmission, de mise en conversation d’une pensée théorique.

M. L. : Avant 3days4ideas, les rencontres « One to One », qui réunissaient un·e artiste et un·e expert·e, ont été une première expérimentation. On s’est aperçu à quel point l’exercice était nourrissant pour les expert·e·s et plus particulièrement ceux et celles des milieux académiques. Se déplacer, sortir de son contexte habituel les travaillaient et les poussaient vers un autre type d’intellectualité, de mise en forme du monde, en l’occurrence ici artistique.

C. L. : Il ne faut pas confondre notre dispositif avec l’invitation qu’on fait souvent aux philosophes de venir parler sur l’artistique, ou de venir parler sur un projet sociétal. Ici, il ne s’agit pas de délivrer une parole surplombante mais de mettre à égalité des intellectualités différentes. Comment chacun·e, dans ses champs respectifs – le social, le politique et l’artistique –, dans ses dispositifs propres qui produisent du savoir, arrive à croiser ses recherches ? Comment amener ces personnes non pas à un regard de l’une sur l’autre, ou dans une illustration de l’une par l’autre, mais à s’offrir des temps singuliers pour qu’ensemble elles se surprennent et empruntent des voies qu’elles n’auraient pas anticipées seules ? La réelle singularité de 3days4ideas réside peut-être dans cette cohabitation pendant trois jours des un·e·s avec les autres pour témoigner a minima de cette considération d’égalité entre les modes de pensée/intellectualités d’où peut émerger de l’inattendu.

Vous l’avez souligné : 3days4ideas offre la possibilité à des chercheur·se·s et des artistes de se rencontrer. Y avait-il une demande de la part du public ou des publics par rapport à ces croisements ? Et quels types de publics, quelles catégories, quelles communautés sociales visiez-vous avec ce projet ?
C. L. : C’est une question difficile. Par exemple, il nous est déjà arrivé d’inviter un artiste qui travaille sur la question du colonialisme et que lors de lors de l’évènement, parce que c’est La Bellone, ne soient pourtant venu·e·s que des Blanc·he·s. Dans d’autres cas, il existe une certaine diversité mais elle est souvent réduite. C’est pourquoi, on avait envie de se saisir de 3days4ideas pour faire en sorte que les questions qui allaient être mises au travail nous amènent à contacter, à toucher d’autres publics.
D’un autre côté, La Bellone ne réfléchit pas en termes de « public cible ». On est davantage dans une logique de voisinage, ou plutôt une logique des voisinages porteurs de frictions.
Si on commence à regarder le nombre d’hétérogénéités voisines sur un même territoire, on peut commencer à répondre à des besoins très précis et non pas juste à des injonctions venant d’en haut et hors-sol. Cet aller-retour entre la réalité sociale du terrain et les propositions artistiques ou réflexives est très précieux. Comment réussir à se mettre au travail avec un public qui n’est pas celui des scènes culturelles ? Nous sommes allées rencontrer des lieux associatifs dans notre quartier afin de véritablement découvrir qui sont nos voisin·e·s. Mais encore une fois, pour moi, on en est aux prémices, c’est une démarche qui prend du temps…

M. L. : Qu’est-ce que cela signifie de parler de mixité dans un lieu comme celui-ci ? De quoi parle-t-on vraiment ? Pourquoi veut-on de la mixité et comment arrive-t-on à la créer ? Comment saisir les besoins et les exprimer ? Si on programme une soirée de culture afro-descendante, une soirée féministe ou une soirée LGBTQ*, des communautés différentes vont bien venir mais elles ne se mélangent pas. Elles se superposent, plutôt. Permettre ce mélange est vraiment un travail fastidieux et de longue haleine. Il y a de nombreux facteurs qui influencent le fait de passer la porte d’une institution blanche et riche, et de voir les différences dialoguer réellement ensemble.

Est-ce l’une des raisons qui vous ont poussées à multiplier les partenaires ?
M. L. : Oui. On a vraiment tenté de créer les meilleures conditions pour que puissent se croiser des communautés et des pratiques différentes. Mais on a encore beaucoup de travail à faire. Par exemple, on a déployé de gros moyens pour que l’évènement soit bilingue, avec un traducteur anglais à chaque fois. Or nous avons eu une majorité écrasante d’inscrits francophones. Depuis le début, on tente pourtant de travailler aussi en anglais et avec des artistes néerlandophones, mais ça ne traverse pas. La communauté flamande ne vient pas ou très peu à La Bellone.

C. L. : Il y avait aussi une envie de s’associer à des lieux plus associatifs, plus ancrés dans ces communautés non francophones et qu’on aurait souhaité voir davantage – par exemple les gens de Globe Aroman. Mais je le répète, les rencontres, ça prend du temps, cela ne fonctionne pas d’emblée. Il y a beaucoup d’absent·e·s dans tous les lieux culturels. Il faut cultiver cette inquiétude des absent·e·s afin d’éviter l’autosatisfaction de notre petit milieu culturel, trop souvent convaincu d’être dans la vérité et la justesse de ses démarches. Comment se fait-il qu’il y ait si peu de gens issus des anciennes colonies qui enseignent dans les universités ? Comment se fait-il qu’il y ait si peu de gens issus de la diversité à la tête des projets artistiques ? Il faut être prudent et humble par rapport à ces paramètres au sujet de la mixité. Il peut être plus intéressant d’inviter un philosophe-métaphysicien congolais que d’avoir une super variété de publics. Nous voulons croiser autrement les approches pour continuer à inquiéter les esprits plutôt que de se rassurer sur nos moments de rassemblements très éphémères et souvent illusoires.

Un mot sur les ambitions dramaturgiques de votre projet ? On a senti une volonté de casser les codes un peu classiques du séminaire ou du colloque traditionnel et d’associer à votre volonté de croisement des savoirs une exploration de la forme, de la mise en espace de votre projet ?
C. L. : La question de casser les dispositifs des savoirs n’est pas neuve. L’enjeu n’était pas de casser pour casser mais de donner à chaque intervenant·e la possibilité de mettre en forme son temps, de donner à ce temps de partage la forme qui serait la plus adéquate. Par exemple, pour quelqu’un qui travaille sur l’architecture, pourquoi ne pas imaginer d’installer les participant·e·s d’une discussion sur les marches d’un escalier plutôt que dans une salle de conférence ou de partir se promener dans la ville plutôt que de rester assis·e à discuter ? Comment créer une adéquation entre des propositions de formes et de fonds qui permette la meilleure circulation de parole ? Comment chaque invité·e va-t-il·elle réfléchir au dispositif le plus juste pour mettre en forme une idée précise ?

M. L. : Le rôle du scénographe Gaëtan Rusquet, avec son intelligence de l’espace, était de savoir comment, dans le dialogue avec les invité·e·s, les dispositifs peuvent permettre d’activer l’idée en question, de lui donner de l’amplitude.

Gaëtan nous disait en entretien que peu d’intervenant·e·s ont vraiment joué le jeu. Par manque d’habitude à cette démarche/méthode ? Peut-être n’ont-il·elle·s pas compris le rôle du scénographe ou n’ont pas su saisir la plus-value qu’il amenait ?
C. L. : Oui, on n’a pas assez travaillé cette dimension méthodologique et le lien scénographe/intervenant·e·s. Pour beaucoup de gens, ce n’est pas simple de se poser des questions dramaturgiques. Certain·e·s voulaient bien changer de format mais ne savaient juste pas comment, ni comment travailler avec Gaëtan. On aurait dû inciter, proposer davantage en amont, être ce tiers-moteur entre lui et eux·elles. Il nous a manqué du temps et la conscience exacte de ce que l’investissement dramaturgique impliquait pour l’ensemble des intervenant·e·s.
Maria Kakogianni est un contre-exemple éclairant. Ça fait presque deux ans qu’elle est invitée régulièrement à La Bellone. Sur la question de la dramaturgie de ses interventions, nous avons beaucoup dialogué. Du coup, elle a pu saisir cette notion de traduction d’une pensée en forme et c’est pour cela que c’était si réussi. Tandis que dans le cas d’Elsa Dorlin, à part l’envie de vouloir créer un dispositif un peu plus égalitaire, il n’y a pas eu de réel travail de mise en scène.

Le principe du « Je parle et les gens m’écoutent » a-t-il prouvé ses limites ? Est-ce de là que vient cette volonté de penser une scène pour l’échange et la performativité de l’idée ?
C. L. : L’intitulé 3days4ideas, an experiment dit déjà que notre démarche était plus nuancée. Non pas un rejet, mais nous voulions expérimenter une frontière, faire l’expérience d’une limite. Nous souhaitions explorer, nous placer au croisement d’hétérogènes. Le problème, c’est la non-considération de « À qui je m’adresse ? » davantage que le côté frontal ou non frontal. Et à part une ou deux exceptions, tou·te·s les intervenant·e·s ont fait cet effort de penser à qui ils et elles s’adressaient. Ce qu’on a cherché à problématiser, c’est la question des régimes de parole.

M. L. : Nous défendons la possibilité d’avoir le temps que l’idée fasse son chemin. Elle vient se loger où ? Elle résonne avec quoi ? À l’image du Sonotonn, nous voulions introduire la notion de durée, et de temps que demande l’incorporation d’un savoir après la réception.

Au niveau thématique, y avait-il un cadre défini par rapport aux enjeux sociétaux actuels ?
C. L. : Il n’y avait pas une thématique précise. On est parti·e·s des personnes : celles qui aujourd’hui nous intéressent pour ce qu’elles essaient et pour leurs préoccupations. Le cadre, c’était plutôt cette commune confiance accordée aux invité·e·s et à leurs enjeux qui nous sont proches puisqu’ils sont travaillés toute l’année à La Bellone. Ce qui était très important pour nous dès le début, c’était d’inviter les gens à venir tester quelque chose, même si pour eux·elles ce n’était pas encore formalisé dans un essai ou dans un livre. Oser présenter un regard, même au début d’une recherche. S’autoriser une autre manière d’accueillir qui laisse la place au processus, au doute et à l’erreur. Si je devais quand même pointer un thème, ce serait la question de « Qui peut parler ? » qui nous semblait importante à faire circuler dans notre festival.

Y a-t-il des textes, des documentations, des assises théoriques, des penseur·se·s qui vous ont amenées à réfléchir sur la performativité des idées ?
M. L. : Pour le coup, je n’ai aucune autre source d’inspiration que celle d’avoir trainé pendant 20 ans dans des festivals, des contextes artistiques ou académiques. Évidemment, en tant que féministe, il y a plein de théories qui m’ont inspirée comme les hiérarchies des savoirs ou les théories sur la parole. On pourrait dire que tout ce que je fais découle de cette pensée féministe. Mais il n’y a pas un corpus théorique sur lequel je me serais basée.

C. L. : C’est une pratique, un cheminement, des rencontres et non pas juste une théorie qu’on applique. Et c’est d’ailleurs le problème de la plupart des auteur·rice·s qui travaillent dans le champ de la performativité et qui la théorisent : il·elle·s ne la pratiquent pas. Il ne suffit pas de virer les tables pour fabriquer une autre expérience. Il faut tenir compte du contexte. Par exemple, quand Rancière intervient à Berlin et que les grilles se referment sur des personnes parce qu’il y a trop de monde, cela n’a aucun sens. Il ne s’agit pas de suivre des théories mais d’expérimenter des cas particuliers.

 

Image : © Emine Karali

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Dans l’espace « Back to the Future » imaginé par Mylène Lauzon et Camile Louis, les visiteur·se·s pouvaient consulter des traces audiovisuelles qui avaient nourri les propositions des intervenant·e·s et partenaires. Ils et elles étaient ensuite invité·e·s à partager leurs réflexions de manière anonyme dans le Sonoton, un dispositif semblable au photomaton.

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