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Vents d'ici vents d'ailleurs

Les ateliers créatifs de La Combine

Morgane Degrijse
Historienne, membre du collectif artistique La Combine

09-03-2019

Composé actuellement de quatre Bruxelloises, le collectif artistique La Combine – constitué en asbl depuis 2017 – s’est donné comme objectif principal de faire découvrir les mondes de l’art contemporain à un public le plus varié et le plus étendu possible, tout en accordant une attention particulière à la jeune création. Dans ce but, il organise ponctuellement des expositions et régulièrement des ateliers créatifs à destination des adolescents. Ces derniers se déroulent une semaine sur deux à Schaerbeek. Morgane Degrijse raconte.

Dimanche après-midi, square Apollo, 14h47 : les tables et les chaises sont arrangées en cercle, le matériel et les livres de référence sont sortis, le gouter est préparé pour la pause, le baffle portatif est branché… Nous n’attendons plus que les « élèves » ! Les guillemets se justifient ici car nous ne considérons pas vraiment ces ateliers comme des cours, au même titre que nous ne nous considérons pas comme des profs. Nous espérons qu’il y aura du monde, pas comme la dernière fois lorsque nous avions complètement oublié les vacances scolaires ! Nous ne sommes pour ainsi dire pas encore totalement rôdées à ce public.

Âgés de 12 à 16 ans, les participants ne sont jamais plus d’une petite dizaine, ce qui crée une ambiance particulière, intime. Nous sommes parfois jusqu’à quatre animatrices, ce qui permet de transgresser joyeusement la relation verticale traditionnelle d’une figure d’autorité unique s’adressant à un groupe. Ce choix de tranche d’âge se révèle a posteriori parfois difficile à gérer, même s’il est particulièrement intéressant ! Il s’agit en effet d’une période compliquée où l’on n’a pas forcément envie de sociabiliser, où les plus jeunes sont les « petits » et les plus âgés, les « vieux », un ou deux ans pouvant représenter un véritable fossé. Mais c’est aussi une période de découverte de soi et du monde, de construction et d’affirmation identitaire, souvent marquée par un besoin de s’exprimer à tout prix, tout en demeurant éternellement incompris. Si de notre côté, avec une dizaine d’années en plus, nous nous sentons encore assez proches de cette période de nos vies, ça nous fait toujours rire (un peu jaune) de constater que, à leurs yeux, nous sommes moins éloignées des dinosaures que de leur génération !

15h10 : le dernier retardataire arrive, tout le monde est déjà installé et il est temps de commencer. L’une d’entre nous présente l’atelier du jour, alliant souvent un thème à un médium particulier : l’hybridation et le collage, l’affiche (révolutionnaire, de film, de concert…) et l’impression sur papier, l’ombre et la lumière dans la photographie en noir et blanc et l’encre de chine, la bande dessinée et le crayon gris, le stop-motion et la photographie, les masques et le plâtre, … pour ne citer que ceux-là. Au début nous présentions à chaque fois au moins un courant artistique ainsi que le travail de plusieurs artistes que nous aimons particulièrement. Mais au vu de la lueur morne que cela allumait dans leurs yeux, témoin de leur cerveau passant en mode de survie automatique – comme cela nous est tous déjà arrivé pendant un cours vraiment pénible ou une conférence particulièrement ennuyeuse – nous avons changé de tactique. Nous essayons plutôt de distiller des informations de manière plus ludique au moment où ils sont véritablement susceptibles de les comprendre/retenir – c’est-à-dire quand ils en ont besoin, lorsqu’ils sont en train de pratiquer, d’essayer, de créer et qu’ils se posent des questions. Nous essayons également de toujours laisser des livres d’art à disposition afin qu’ils puissent y puiser des exemples ou de l’inspiration. Il n’est pas non plus rare que nous projetions au tableau des extraits de films, de reportages ou encore des photos de certaines œuvres plastiques en résonance avec notre sujet – lorsque celui-ci s’y prête – pour se glisser en douceur dans le bain.

Notre but principal est de proposer à ces jeunes une panoplie de pratiques artistiques variées qui les munira de certains outils – techniques, matériaux, sensibilités – utiles à cette expression de soi si particulière, ainsi que de faire s’ébrouer leur créativité. Faire ce choix de la discontinuité entre les ateliers, c’est courir le risque que ça ne leur plaise pas toujours, tout autant que faire le pari de les emmener à chaque fois en territoire inconnu, en dehors de leur zone de confort, comme souvent de la nôtre. Nous espérons qu’ils repartent – et reviennent – avec le désir de créer et plein d’idées ! En tous cas pour nous, ça marche.

15h17 : la suivante reprend la main en présentant les consignes, le matériel et la manière de l’utiliser lorsqu’il sort de l’ordinaire. Ce dernier se limite parfois à du papier à dessin et des crayons gris, tandis qu’en d’autres occasions il est très hétéroclite et se répand sur plusieurs tables, voire même le sol, dans une explosion de matières et de couleurs. Lors d’un atelier précédant nous avons par exemple réalisé des maquettes de décor de cinéma en utilisant des boites en carton, du tissu, du papier de couleur, des magazines, de vieilles boites d’œufs, de la peinture, des piques à brochette, des sequins, de la colle, du fil en nylon, des blocs de mousse, des plumes et j’en passe. Nous utilisons en grande majorité du matériel de récupération, issu de nos pratiques respectives ou récolté via des plateformes telles que « Bruxelles à récup’ », ce qui nous fait parfois courir dans tous les sens aux quatre coins de la ville, mais permet de recycler (voire même upcycler), minimiser les couts et les excès de consommation.

Au niveau des réalisations concrètes, nous souhaitons laisser aux participants et participantes une grande marge de manœuvre en les bridant le moins possible… bien d’autres adultes s’y emploient déjà constamment ! Cependant, force a été de constater que la création libre, si elle semble idyllique au premier abord, n’est pas toujours évidente. La créativité, l’imaginaire et l’inventivité ça se travaille, tandis que l’inspiration, belle invention fantasmatique, ça se provoque. Nos consignes se précisent ainsi au fur et à mesure pour s’adapter aux difficultés rencontrées par le groupe. Les explications prennent toujours un peu de temps parce que certains ne parlent pas du tout français. Nous nous improvisons donc bilingues anglais-français pour nous faire comprendre, ce qui peut représenter un véritable défi de communication lorsqu’il faut employer un vocabulaire technique précis et parfois être intimidant lorsque nous prenons soudainement conscience que certains de nos accents se coupent à la machette.

15h30 : lancement de l’atelier en tant que tel. Même si nous occupons une posture d’organisatrices et que nous sommes là pour guider l’atelier, nous participons toutes à l’exercice… Quel plaisir de se prendre au jeu de la création ! Nous circulons autour de la table pour voir ce qui se fait, échanger, encourager, donner des pistes lorsque ça coince, évaluer le temps que cela prendra. Parfois, nous devons nous forcer à sortir le nez de notre propre ouvrage pour réintégrer notre rôle d’animatrice. L’atmosphère varie en fonction de ce qui est proposé : presque trop studieuse lorsque nous dessinons ou cherchons des idées  dynamique lorsque nous créons des œuvres collectives qui nécessitent de bouger dans l’espace  enthousiaste et bruyante lors d’un atelier-photo  détendue la plupart du temps et toujours assortie d’un fond musical. C’est en tous cas à chaque fois très gai d’observer et de participer à cette joyeuse pagaille colorée et timide.

16h30 : respiration d’une dizaine de minutes autour d’un gouter. Nourriture du corps et de l’imagination. Nous en profitons pour débriefer : comment ça se passe ? Est-ce que tout le monde voit le bout de son travail et est content de l’avancée ? Est-ce qu’il y a des envies ou des attentes pour un prochain atelier ? « Oui, oui », « Non, non », « Je sais pas ». Pas toujours évident d’établir un contact avec la planète ado. D’où les questionnements qui nous viennent par la suite : mais est-ce que ça leur plait vraiment au fond, ou est-ce qu’on se démène pour rien ? Vous êtes sûres que ce ne sont pas juste les parents qui les forcent à venir ? Quel serait l’intérêt dans ce cas ? Des ateliers pour adultes ne seraient-ils donc pas une meilleure formule ? Pourtant ça nous plait, ces rendez-vous du dimanche ! Et nous avons encore plein d’idées à tester, c’est vraiment pas le moment de se dégonfler comme de vieux ballons de baudruche.

16h41 : chacun époussette les dernières miettes de gâteau, vide son verre de jus de pommes et se remet au boulot. Le second souffle d’une course à la durée élastique. Trois heures l’année passée ça nous semblait un peu long, mais cette année deux heures et demie ça parait parfois un peu juste… Le temps et sa perception relative n’ont pas fini de nous surprendre. La fréquence des ateliers apparait elle aussi quelquefois distordue. D’un côté, se dire « à dans deux semaines », ça parait loin, presque trop pour pouvoir assurer un suivi constructif. Mais, d’un autre côté, concevoir un atelier original, rassembler le matériel, tester sa réalisation et communiquer à son sujet toutes les deux semaines, ce n’est pas de tout repos. Surtout quand il faut trouver un moyen de l’insérer dans les agendas bien chargés d’étudiantes et d’artistes.

17h25 : l’heure de ranger et de se dire au revoir. Nous effaçons les dernières traces de notre passage, pour que l’école des devoirs ne trouve pas de traces de peinture sur les tables ou de morceaux volatils de frigolite sur le sol. En effet, nous ne sommes pas les seules à utiliser cet endroit, qui appartient aux Espaces de proximité de Schaerbeek. Ils mettent gratuitement ces locaux à disposition de diverses associations actives dans le domaine socioculturel sur le territoire de la commune. En alliant cette absence de loyer à la récupération de matériel, cela nous permet de proposer des ateliers à un tout petit prix (libre) et accessible à tous, conseillé à 5€ par séance. L’art hors de prix et inaccessible, ça a tendance à hérisser le poil, non ?

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Édito

Sabine de Ville