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Dossier

Futurologie de la coopération : des rituels de bifurcation

Entretien avec Anna Czapski, artiste performeuse

31-07-2023

Le Grimoire du projet Futurologie de la coopération propose une panoplie d’outils rituels pour imaginer des ressources pour le futur. Mêlant des méthodes de futurologie traditionnelle à des pratiques ouvertes sur une autre forme de rationalité, ces outils invitent à explorer le passé et le présent pour entrevoir de nouvelles possibilités de bifurcations. Pour Anna Czapski, l’une des artistes à l’initiative de cette recherche, il est important aujourd’hui de créer des modes d’emploi pour ritualiser des pratiques, les transmettre et en imaginer d’autres pour trouver de nouvelles voies de transition.

Propos recueillis par Maryline le Corre, coordinatrice à Culture & Démocratie

Comment est né ce projet ?
Futurologie de la coopérationn est une recherche menée entre 2018 et 2022 dans le cadre d’un appel à projets du Kask & Conservatorium de Gand (School of Arts). Avec d’autres artistes performeur·ses, nous avions l’habitude de travailler en groupe et nous avons choisi le thème de la coopération entre artistes avec l’idée de la repenser pour la rendre plus sensible, plus créative, plus amusante en intégrant nos pratiques artistiques dans nos façons de nous organiser. On voulait travailler sur ce que pourrait être le futur de ce type de coopération.

En nous documentant, nous avons appris que la futurologie existe en tant que discipline à part entière depuis les années 1960. Elle s’exerce surtout dans le milieu politique pour aider à gérer les incertitudes sur des sujets comme l’influence de la Chine en 2050, dans le milieu économique pour imaginer les futures tendances, ou en design pour réfléchir par exemple à la forme du frigo en 2060. On a alors décidé de s’initier à cette futurologie « institutionnelle » et de nous en servir pour repenser notre fonctionnement en la mixant avec nos propres pratiques et nos propres intuitions.

Dans une première phase de la recherche, on a invité des futurologues à nous former lors de workshops. On a expérimenté ces techniques, puis on les a « hackées » en sélectionnant les méthodes les plus intuitives et en les mélangeant avec nos propres pratiques. On a testé ces techniques entre nous puis avec d’autres groupes
de personnes, comme des fonctionnaires communaux, des enfants, ou des équipes d’asbl qui voulaient repenser leur fonctionnement.

Quelles sont ces techniques que vous avez « hackées » ?
Parmi toutes les techniques apprises, certaines nécessitent des outils que nous n’avions pas, notamment le traitement des données liées aux pratiques de la statistique, aux sondages, aux enquêtes d’opinions. Nous avons gardé et développé celle, assez immersive et onirique, de la projection mentale. Il s’agit d’une sorte de méditation guidée qui, à partir d’un scénario de base, invite chacune et chacun à s’y promener les yeux fermés. On propose par exemple aux participant·es de se projeter dans 30 ou 40 ans dans un monde qu’on définit peu. Chacun·e doit imaginer son activité, son quotidien, ses interactions avec les autres, ses amitiés, etc.

Nous avons aussi largement utilisé ce qu’on appelle des chasses aux signaux : on se donne une consigne sur un sujet précis, à partir de laquelle on cherche et on répertorie des traces autour de nous. Ça oriente les perceptions, l’imaginaire se met en mouvement, de nouvelles idées arrivent. Tout l’enjeu est alors d’observer comment on partage ces idées et ce qu’on en fait.

En fonction des besoins des participant·es, l’étape du choix de la thématique est cruciale. Le groupe doit nécessairement avoir envie de travailler dessus car il sera totalement focalisé sur cette question pendant les sessions de futurologie qui peuvent s’étaler sur une journée comme sur une semaine. Les fonctionnaires avec lesquel·les nous avons travaillé devaient réfléchir à la candidature de leur ville comme Capitale européenne de la Culture en 2028. Ils et elles voulaient imaginer de nouveaux genres d’évènements et fêtes populaires à l’échelle de la commune, et nous avions fait comme si on était en 2058. Avec les enfants, on a travaillé des sujets bien inscrits dans leur quotidien comme le futur de l’enseignement ou de l’architecture de l’école.

Vous proposez un ensemble de techniques et rituels réuni dans un « Grimoire ». Cette dimension magique existe-t-elle dans la futurologie classique ? Est-il nécessaire aujourd’hui de s’ouvrir à une autre forme de rationalité ?
À priori l’apparition de la futurologie correspond au contraire à un « post-ésotérisme » et à cette affirmation d’efficacité et de progrès par la rationalité. On est aujourd’hui en train de comprendre qu’elle a été excessive, mais à ce moment-là les modes de prédiction plus anciens comme l’astrologie ou la cartomancie ont été mis de côté. On entend encore de temps en temps, dans l’ombre du pouvoir, que des femmes ou des hommes politiques consultent des astrologues ou des cartomancien·nes mais ce n’est pas du tout revendiqué, alors que la futurologie elle peut être assumée. On a donc voulu rappeler qu’avant la futurologie il y avait eu les oracles et d’autres pratiques ésotériques et magiques qui, en leur temps, avaient une légitimité.

Toutefois personne dans le groupe n’avait une réelle pratique de ces disciplines. Nous avons donc fait appel à Anne Lepère, artiste astrologue, pour nous conseiller. Ensuite nous sommes allé·es chercher d’autres inspirations dans la culture populaire sur internet où plein de gens donnent des recettes de divination improbables. Et toutes ces disciplines ont un nom, on a trouvé ça génial ! D’un point de vue artistique c’est formidable d’essayer de lire l’avenir dans les oignons ou dans un fromage ! C’est finalement une manière d’agencer les signes.

Avec cette recherche, on a appris à jouer avec les signaux et à prendre l’environnement comme un endroit de lecture possible, de manière intuitive, empirique. S’agit-il d’une pensée magique ? Dans certains courants de la psychanalyse, on travaille aussi beaucoup avec les signes, les rêves par exemple. Dans ce Grimoire, il y a cette idée de « créer des modes d’emploi ». Ça peut donner confiance à certaines personnes pour ritualiser des pratiques, les transmettre, ou même en composer de nouvelles.

C’est à mon sens ce que peut faire la futurologie : aider à améliorer des situations, à bifurquer dans certains comportements en tenant compte de certaines urgences.

La question de notre rapport au temps est centrale dans la trajectoire proposée dans le Grimoire. Ainsi, la première phase invite à explorer le passé et le présent.
Au cours de la recherche, nous avons réalisé que le futur était une notion très relative. Plusieurs personnes rencontrées, d’origine culturelle autre qu’occidentale, butaient sur cette idée de futur ou sur la conception qu’on en avait. Dans certaines sociétés, l’urgence du présent ne permet pas de se projeter de la même manière. On s’est aussi rendu compte du caractère socio-économique de cette notion : quand on se trouve dans une extrême pauvreté, sans papiers, ni logement, ni travail, ou dans un logement précaire dont on peut se faire expulser à tout moment, notre relation au temps est complètement différente. Elle dépend aussi de critères d’autonomie, de la façon dont on gère sa trajectoire, ou dont on nous enlève la possibilité de le faire en nous mettant dans une situation de précarité. La notion de futur est donc assez relative.

Nous avons aussi réfléchi à la question du temps non-linéaire : certains moments semblent durer beaucoup plus longtemps que d’autres. Sur une frise chronologique, les évènements font parfois plus sens que le temps lui-même. Dans la vie d’une organisation, il y a des moments forts et des moments-clés qui font encore complètement sens aujourd’hui, alors qu’ils ont disparu dans les plis du temps. C’est intéressant d’analyser les moments-clés d’une structure mais aussi ceux où il y a eu des utopies et des rêves qui n’ont pas abouti et de réfléchir à comment ils existent encore aujourd’hui. Le philosophe anglais Mark Fisher parle d’hantologie, concept selon lequel chaque période serait hantée par d’autres, et notamment par des utopies non réalisées qui restent comme des spectres, qui nous entourent et qui font partie de nous quand on se projette dans le futur. Ce qui ferait continuum, ce n’est pas le temps ou l’expérience qui s’accumule, mais des expériences fortes liées entre elles. Le Grimoire propose quelques jeux et techniques pour fouiller le présent, partager des expériences, partir des vécus, de ce qui est toujours là, vivant, dans le groupe.

La deuxième phase propose d’inventer et imaginer de nouveaux mondes.
Oui, notamment en se donnant des contraintes, comme celle de la méthode axiale très utilisée par les futurologues de cabinets. Il s’agit de travailler à partir de deux axes et deux notions opposées sur chaque axe, et d’imaginer quatre mondes différents en croisant les deux axes. Par exemple les axes gourmandise-frugalité et risque-prudence. Tout le monde réfléchit alors, en partant d’aujourd’hui, à ce que donnerait l’évolution
de notre société avec plus de gourmandise et de prudence. On s’éloigne de la rationalité par un système de contraintes pour y déployer une logique et définir de cette manière des mondes assez généraux, qu’on précise ensuite par des questions comme : comment s’habillent les gens dans ce monde de la gourmandise et de la prudence, comment s’organise le travail, etc.

Les phases suivantes entendent explorer et développer de nouveaux mondes, pour ensuite les simuler et les réaliser. Parvenez-vous réellement à créer de nouvelles ressources ?
Comme c’est difficile de simuler tout un monde, on choisit des situations très concrètes : par exemple un petit-déjeuner professionnel dans le monde de gourmandise et prudence. On va utiliser un outil qui est un questionnaire tout simple pour créer cette situation : combien de temps elle dure ? De quels accessoires a-t-on besoin ? Qui est là ? Quelle est la distribution des rôles ? On se donne un temps de préparation, de quelques heures à une journée dans le cas où quelque chose doit être fabriqué. Ensuite on vit réellement cette situation : on vit ce petit-déjeuner. On ne joue pas de rôle, chacun·e est dans une situation donnée. Et on observe ce qui s’est passé : quelles sont les différences avec ce qu’on vit dans notre présent professionnel ? Cela nous a-t-il appris quelque chose ? À partir de là, c’est le retour au présent. Peut-on retirer de cette simulation quelque chose qu’on pourrait mettre en place ou qui pourrait nous être utile dès maintenant, et réfléchir à la façon de l’implémenter pour trans- former le quotidien ? C’est à mon sens ce que peut faire la futurologie : aider à améliorer des situations, à bifurquer dans certains comportements en tenant compte de certaines urgences.

Finalement la futurologie propose des rituels pour recréer des liens ?
On sait que nos générations vont vivre de grandes transformations dans notre rapport au vivant, au sol, aux autres. Je pense que les rituels peuvent nous aider à trouver le chemin de cette transformation parce que cette notion de passage leur est inhérente. La transformation est un besoin crucial aujourd’hui à de multiples endroits et notamment dans notre relation aux objetsn. L’illustration populaire de cela pourrait être la méthode de rangement de Marie Kondo. Au Japon, on ne peut pas jeter quelque chose sans raison. Marie Kondo propose de respirer l’objet, de mesurer son ressenti, et plutôt que de le jeter, de le donner d’abord à quelqu’un·e qu’on aime bien. Je trouve assez émouvante cette relation plus sensée et plus investie à l’objet. On se rend compte qu’on s’est fait du mal en construisant une relation trop utilitaire aux choses : ce n’est pas réconfortant, c’est dur de vivre dans un monde sans affect. Au Japon toujours, si on jette mal un objet on peut être poursuivi par un Yokaï (un démon) parce qu’on l’a trop vite jeté alors qu’il pouvait encore servir à quelqu’un·e, et qu’il y avait quelque chose, comme une vie, à respecter. Cette question de savoir comment on jette les objets et comment on en prend soin nous altère, nous impacte. Il ne s’agit pas seulement de nous, mais de nous la nature, nous les autres, de tous ces cycles-là. J’ai l’impression qu’on a beaucoup désacralisé tous ces endroits et complètement mis de côté les présences immatérielles, les affects, qui pourraient nous permettre de retrouver du sens et nous aiguiller sur des voies de transitions.

📻 👂 Une capsule sonore a été imaginée par Anna Czapski et mise en son par Leslie Doumerx. Elle a été diffusée dans l’émission « Au fait, qu’est-ce qu’on fête ?!! » sur Radio Panik lors de la sortie du Journal n°56.

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Lire à ce sujet, Marcelline Chauveau, « L’objet à l’œuvre », Journal de Culture & Démocratie n°56, 2023.

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Journal 56
Rituels #1
Édito

La rédaction

Imaginer nos rituels à venir

Maririta Guerbo, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le défi de la sobriété idéologique par le rituel

Yves Hélias, co-fondateur du Congrès ordinaire de banalyse

L’Infusante ou l’école idéale

Entretien avec Bernard Delvaux, Chercheur en sociologie de l’éducation, associé au Girsef (UCLouvain)

Le PECA, de nouveaux rituels pour l’école

Sabine de Ville, membre de Culture & Démocratie

Rituels et musées

Anne Françoise Rasseaux du Musée royal de Mariemont, Virginie Mamet des Musées Royaux des Beaux-Arts, Patricia Balletti et Laura Pleuger de La CENTRALE et Stéphanie Masuy du Musée d’Ixelles

Rituels et droits culturels

Thibault Galland, chargé de recherche à Culture & Démocratie

Faire vivre les rituels, l’espace public et la démocratie

Entretien avec Jan Vromman, réalisateur

Ma grand-mère disait

IIse Wijnen, membre de KNEPHn

Rituels de la carte

Corinne Luxembourg, professeuse des universités en géographie et aménagement, Université Sorbonne Paris Nord (Paris 13)

Justice restauratrice : dialoguer aujourd’hui pour demain

Entretien avec Salomé Van Billoen, médiatrice en justice restauratrice

Les expériences artistiques en prison : des rituels pour (re)créer du commun ?

Alexia Stathopoulos, chercheuse en sociologie des prisonsn

Futurologie de la coopération : des rituels de bifurcation

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L’objet à l’œuvre

Marcelline Chauveau, chargée de projets et de communication|diffusion à Culture & Démocratie

La gestion des espaces vacants : territoire des communs ?

Victor Brevière, architecte et artiste plasticien, co-fondateur du projet d’occupation de La Maison à Bruxelles (LaMAB)

Olivia Sautreuil

Marcelline Chauveau, chargée de projets et de communication|diffusion à Culture & Démocratie