Introduction
« Quelle place, pour toi et moi, dans tout ça ? »
Michel Cloup Trio, 2027, Catharsis en pièces détachées
En cette période de vœux pour l’année nouvelle, l’envie prend d’espérer l’impossible, de le souhaiter à chacun·e, de semer ensemble les graines de nouveaux horizons qui chantent. Las, il est difficile, actuellement, de croire en la venue de temps meilleurs, habités d’une culture du respect et du partage vivant, animés d’un désir collectif de plus-value démocratique. Le traditionnel « bonne année, bonne santé » a du mal à ne pas sembler anachronique, teinté de second degré. Guerres territoriales, complaisance avec l’accomplissement d’un génocide, guerre culturelle antiscience, Ubu roi aux USA, multiplication de milliardaires anti-démocrates, rejet de l’écologie, haine des migrant·es, prolifération de suprémacistes et d’identitaires nauséabonds, IA générative galopante… N’en jetez plus !
Retrouver la joie de vœux crédibles implique de se désincarcérer du contexte toxique, d’en démonter l’emprise. Inlassablement. Ce texte entend s’y essayer au départ d’une déclaration politique cristallisant un trompe-l’œil démocratique et le malaise qu’il peut susciter. Il cherche à y répondre en puisant dans les fils thématiques tissés par les publications récentes de Culture & Démocratie de quoi s’orienter vers une porte de sortie positive face aux polycrises. Notamment, en cherchant plus de démocratie, en convoquant et mutualisant les ressources mises à disposition par de nombreux·ses chercheur·ses et en écoutant les retours d’expérience de militant·es engagé·es dans l’action de terrain.
Formuler de bons vœux, souhaiter santé et prospérité à nos proches ici sans que ceux-ci s’inscrivent dans une visée politique et sociale à l’échelle de la planète n’a pas beaucoup de sens. Nous irons puiser largement des lumières dans l’ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval, Instituer les mondesn. Leurs propos aideront en outre à mettre en perspective les attaques que les récentes mesures d’économie représentent pour les opérateurs culturels, les fragilisant, les faisant passer à la trappe − les réduisant à peu de choses dans l’écosystème de productions d’émotions et d’idées, la fabrique de subjectivités par laquelle une société fait culture et se rend ainsi capable de maitriser son devenir. Au-delà de la diminution des subventions de telle ou telle association, du gel des budgets de telle ou telle institution, s’exprime une volonté de limiter la place de la culture non-marchande, perçue comme vivier de sensibilités critiques et d’imaginations alternatives, anti-capitalistes, plurielles et minoritaires. Le cap n’a jamais été aussi tranché vers la seule culture du profit. Et cette volonté est devenue tellement systémique, enrobante, qu’elle peut n’être pas pleinement conscientisée chez ceux et celles qui en sont les chevilles ouvrières.
Pour les défenseur·ses de ces mesures d’économie budgétaire, il ne s’agit pas simplement de « restaurer l’équilibre budgétaire » du pays, mais bien aussi de consolider un modèle de société, un modèle culturel qui n’a pourtant pas fait ses preuves en termes d’égalité, d’éradication de la pauvreté, du souci du bien-être de tou·tes, du respect de la biodiversité, du soin à apporter à l’ensemble du vivant, du barrage contre le fascisme (la promesse du « plus jamais ça »). À une époque, le progrès se vendait en promettant le bonheur et la prospérité générale. Aujourd’hui, il n’y a plus de carotte : désormais, la seule promesse explicite est que chacun·e devra mettre la main au portefeuille pour « sauver » le seul et unique modèle de société dont on disposerait. Défendre le système en place envers et contre tout conduit les personnes exerçant le pouvoir, tant politique qu’économique, à s’éloigner des sciences qui ne cessent de les contredire, et à s’appuyer sur n’importe quelle contre-vérité pouvant faire illusion.
Quel que soit le pays où l’on réside, la catégorie socio-économique à laquelle on appartient, avoir la possibilité de souhaiter à ses plus ou moins proches une bonne année, une bonne santé, avec la conviction que c’est une ambition à portée de tous et toutes, ça s’appelle une économie de l’espoir. Et c’est probablement l’indispensable préliminaire pour accueillir les générations qui viennent, en préservant la possibilité d’un cadre de vie égalitaire, juste, avec l’assurance pour tou·tes d’avoir une place, une réelle place, dans ce qui se joue. Ça se construit, c’est culturel et politique, une question de choix à maintenir toujours ouverte, au prix d’engagements et de luttes sociales.
⇒ Lire la suite : « Démocratie représentative : le trompe-l’œil du programme des partis politiques »
Pierre Dardot, Christian Laval, Instituer les mondes. Pour une cosmopolitique des communs, La Découverte, 2025.
