1 - Démocratie représentative : le trompe-l’œil du programme des partis politiques

15-01-2026

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Alors que le pays et ses diverses institutions sont éprouvées par des négociations politiques surréalistes et des plans d’austérité largement contestés par la rue, Georges-Louis Bouchez, le président du Mouvement Réformateur (parti de droite libérale belge francophone) ne manque pas une occasion de rappeler qu’il a gagné les élections sur base d’un programme et que cela l’engage à l’application stricte de celui-ci. On peut supposer que cela traduit une réponse sincère au désenchantement : « On accuse assez les politiques de ne pas faire ce qu’ils promettent. Eh bien moi, je tiendrai mes promesses. » Et de présenter cela comme le respect d’un vote démocratique intangible. Dans la foulée, les polémiques à la radio, dans la presse écrite et sur les réseaux sociaux laissent entendre la volonté du MR d’en finir avec une culture du compromis qui aurait prouvé son inefficacité et mené le pays au bord de la faillite.

N’est-il pas abusif de faire passer les résultats d’une élection telle que pratiquée en démocratie représentative comme l’expression formelle d’un désir populaire homogène en faveur d’un programme précis ? Chloé Santoro, membre associée du laboratoire Logiques de l’agir de l’Université de Besançon, spécialiste des études sur la démocratie radicale comme régime politique, rappelle dans un entretien publié par le Collège de France, le périmètre réaliste de notre démocratie représentative : « En démocratie, toute forme de délégation du pouvoir est un pis-aller. »n Et d’expliquer : « Dans nos régimes représentatifs, le peuple est souverain, mais il n’exerce paradoxalement sa souveraineté qu’en désignant un représentant qui décidera à sa place. C’est, selon moi, cette conception paradoxale de la démocratie qui explique en partie la profonde crise de légitimité à laquelle nous assistons aujourd’hui. Les aspirations à des formes plus intégrées et plus authentiques de démocratie sont fortes, néanmoins, à l’exception du cas suisse, les électeurs ne sont que très peu consultés dans nos régimes actuels. Ils n’interviennent que sur des décisions mineures. Deux arguments, rarement remis en question, permettent de le justifier : d’une part, les citoyens ordinaires sont jugés incompétents pour gouverner, et d’autre part, le grand nombre est considéré comme un handicap. » Considérons dès lors que transformer une élection gagnée selon les règles de démocratie représentative en plébiscite citoyen incontestable d’un programme électoral spécifique est un jeu dangereux avec ce que sont, véritablement, les principes démocratiques. Il est interpellant qu’un professionnel de la politique s’exprime comme s’il ignorait les règles de base du jeu démocratique.

 

Le compromis démocratique vs la volonté autoritaire des ultra-riches

Ensuite il y a cette question du discrédit jeté sur la longue tradition du compromis « à la belge », à remplacer par une « nouvelle » manière de faire la politique (entendre : différente de celle des socialistes, donc s’éloignant aussi des attentions sociales qui en sont à l’origine). Un parti qui gagne des élections dans le cadre d’une démocratie représentative avec au mieux 30 % des suffrages est-il en position d’imposer à l’ensemble d’une population les idées sur lesquelles il aura fait campagne ? L’idée, en attaquant la culture du compromis, n’est-elle pas de saper toujours un peu plus la démocratie actuelle, certes imparfaite, en avançant les pions d’un régime autoritaire ? Il n’est plus possible, aujourd’hui, de considérer cette hypothèse comme pur fantasme ou égarement complotiste. Elle est dans l’air du temps, palpable, elle s’étale au grand jour aux États-Unis, elle inspire les agissements de plusieurs milliardaires qui investissent leur fortune dans des stratégies anti-démocrates, soutenant les campagnes de candidat·es politiques d’extrême droite, identitaires, investissant dans des médias propageant leurs idéaux anti-démocrates, soutenant des influenceur·ses résolument anti-sciences.

 

Un programme, mais quel programme ?

L’image d’un « programme vainqueur d’élections » est utilisée par le président du MR pour légitimer la politique d’austérité des gouvernements fédéral, régional, communautaire. Quelle est l’assise de l’argument qui présente ce « programme » comme un pacte avec les électeur·ices ? Dans l’état actuel de la gouvernance mondiale, est-il raisonnable de considérer qu’un parti politique remporte des élections locales sur base d’une vision politique autonome dont il maitrise tous les tenants et aboutissants ? Que les citoyen·nes se positionnent en connaissance de cause et délèguent dès lors à certain·es responsables la charge de mettre en place le mode de vie auquel il·elles aspirent ? Faire comme si ça se passait encore ainsi, n’est-ce pas parachever la transformation du jeu démocratique en trompe-l’œil ? En effet, initialement, qu’entend-on par « programme politique » ? Un projet de société qui définit pour chacun·e la réalité qualitative de leur quotidien et qui serait choisi par les citoyen·nes, en âme et conscience (conditions indissociables d’un choix pleinement démocratique). Ce qui exigerait qu’il soit exposé intégralement sur la place publique, au-delà des canaux de diffusion propres au parti, et sans zone d’ombre pour quelque catégorie sociale que ce soit, y compris en ce qui concerne sa transposition dans le quotidien de tous et toutes, et que cela fasse l’objet de débats pour s’assurer qu’il soit bien compris par tout le monde. C’est le seul processus qui permette qu’un vote en faveur des personnes qui le portent devienne l’expression du désir populaire, majoritaire, de voir ce programme mis en application dans le quotidien de la société concernée. Le seul processus dont l’issue favorable autoriserait celui et celle incarnant ce programme de se poser comme « obligé·e » de le mener à bien.

Si un tel programme du MR existe, il n’a pas été diffusé dans une forme in extenso à l’ensemble des électeur·ices. Ce qui l’a été largement, ce sont des slogans, des prises de positions pour se différencier de l’adversaire. Et les documents plus détaillés déposés dans les boites aux lettres relèvent davantage d’un inventaire de mesures qu’il serait plus honnête de qualifier de marketing politique.

 

Le marketing politique a transformé les partis en entreprises privées

Est-ce jouer sur les mots que de parler de marketing politique ? Pas tellement si l’on reconnait que les principes de l’économie de marché envahissent bien tous les domaines d’activité et que les partis politiques sont gérés aujourd’hui comme des boites privées dont la finalité est d’exercer le pouvoir, visant davantage leur profit que le bien commun et exerçant une sorte de droit de propriété sur le vote démocratique.

C’est un diagnostic que synthétisent Pierre Dardot et Christian Laval : « [L]e parti, séparé de la masse, fonctionne pour lui-même, selon sa propre logique d’organisation. La politique de parti qui est le produit de cette autonomisation tend alors à chercher un équilibre précaire entre le soutien nécessaire des électeurs, la mobilisation des militantes et les intérêts propres des cadres dirigeants et de l’appareil lui-même. »n

Adopter de manière intransigeante la posture « J’ai été élu·e par le peuple pour appliquer un programme précis » conduit à faire peu de cas des diverses oppositions et manifestations qui viennent ensuite exprimer des désaccords avec la manière dont ce fameux programme prend corps, affecte le quotidien de parties conséquentes de la population. Le mépris pour la contestation sociale engendre le sentiment affolant que manifestations et grèves ne servent plus à rien, se heurtent à la volonté de discréditer et minimiser toujours plus la fonction des syndicats, à nier la légitimité de ce qu’expriment de nombreux·ses citoyen·nes quant à leur vécu, et à malmener un peu plus le cadre démocratique de notre société.

 

Décalage entre promesses politiques et mises en pratiques : le vrai pouvoir échappe à la démocratie

Il reste qu’il y a bien un décalage entre ce qui miroite en période électorale et ce qui, ensuite, se matérialise. Ce décalage entretient le soupçon/poison que les élections ne servent à rien, que chercher des solutions par la voie raisonnée et politique est stérile.
Le fond du problème est plutôt du côté du hiatus entre le niveau où tout se décide vraiment – en tout cas tout ce qui compte vraiment, dans le sens des retombées tangibles sur les manières de vivre – et ce qui reste à portée décisionnelle des candidat·es politiques pour lesquel·les nous votons.
Le problème, en effet, est la nature réelle de la gouvernance qui détermine nos modes de vie. Vote-t-on encore pour la forme d’un gouvernement efficient, à portée, dans le territoire où l’on vit ? Le jugement négatif « les dés sont pipés d’avance » n’est-il pas partiellement justifié ? Et y remédier ne commence-t-il pas par en clarifier et expliciter les fondements plutôt que de le considérer comme une réaction irrationnelle ?

Un bon début, pour renouer par le débat des relations de confiance entre politiques et citoyen·nes serait de clarifier comment la « gouvernance » a pris le pas sur ce que l’on entendait traditionnellement par gouvernement : «  La ‟gouvernance” est en elle-même un mode de gouvernement exercé par les groupements eux-mêmes oligarchiques – que l’on appelle dans le jargon technocratique des stakeholders (entreprises, parties, lobbies, experts du droit et de l’économie, ONG) –, qui consiste à régler de façon segmentée et technique des questions politiques globales en dehors de toute délibération et décision réellement démocratiques. Seule une cosmopolitiquen peut s’opposer à la ‟gouvernance mondiale” en ce qu’elle ne sacrifie pas la politique au profit de la gestion. » nAlain Supiot a fourni des analyses complètes et éclairantes sur la non-équivalence entre gouvernance et gouvernement qui, dans le débat public et médiatique, où l’on observe une mode de la « bonne gouvernance », sont présentés comme synonymesn. Cette tendance réduit encore plus la possibilité de percevoir d’où vient vraiment ce qui nous gouverne, instillant dans tous les rouages de la société l’autorité des logiques gestionnaires.

Faut-il prendre pour argent comptant une hypothèse qui situe le centre du pouvoir réel du côté des oligarchies « gestionnaires », et en tout cas en-dehors du périmètre démocratique ? Non, bien entendu. Mais étant donné qu’elle apparait comme cause plausible de symptômes avérés d’une crise démocratique, elle mérite d’être analysée, vérifiée selon une méthodologie scientifique par toutes les parties concernées (de tous les bords de l’éventail politique et de la société civile). Et éviter qu’elle soit mise à la poubelle avec l’étiquette « radicale d’extrême gauche » !

Cette priorité donnée à la gouvernance gestionnaire signifie que l’économique supplante le politique. Plus exactement que la classe qui tire profit du fonctionnement actuel du champ économique tire les ficelles du politique. Or, nous votons – en principe – pour élire des représentant·es politiques, pas pour choisir les maitres de l’économie mondiale.
Selon le politologue britannique David Held, cité par Dardot et Laval, « la principale cause du décalage observé entre principes proclamés et insuffisances dans leur mise en œuvre réside dans le peu d’influence de l’ordre libéral international sur la régulation du pouvoir économique et des mécanismes du marché. […] L’ordre libéral international s’efforce de contenir les excès du pouvoir politique, non ceux du pouvoir économique. Il n’a pour ainsi dire aucun moyen d’action systématique sur les sources de pouvoir autres que politique ». »n

C’est en quelque sorte l’apothéose du vieux postulat selon lequel l’économie de marché pourvoira à tout, sera source de toutes les régulations sociales et sociétales imaginables, telle une nouvelle nature, limitant au maximum l’intervention de décideur·ses politiques quel·les qu’il·elles soient.

Les règles du jeu doivent être bien explicitées : en rendant inopérants les moyens d’agir sur l’économie, l’action publique, exclusivement cantonnée aux apparences d’un pouvoir politique localisé masquant les véritables sources de domination, authentique sinécure, génère un affaiblissement du champ politique comme moteur démocratique. C’est ce qui se conjugue dans les « indispensables réformes » qui vont toutes dans le sens de fragiliser la solidarité, la puissance publique, les services aux citoyen·nes, les droits fondamentaux, les droits culturels, les droits des non-humains, pour satisfaire les exigences toujours plus anti-sociales des pouvoirs économiques. La pente anti-sociale augmente les profits de la minorité dominante, renforce la mainmise de la gouvernance financiarisée.

 

Vœux pour un processus de restauration de la sincérité politique

Ce décalage, aux conséquences lourdes pour le devenir de nos démocraties, c’est ce dont devraient nous entretenir les politiques en période électorale, en jouant cartes sur table, proposant des programmes pour échapper à cet assujettissement, devenu abyssal depuis que la financiarisation accomplit le rêve alchimique d’accumulation infinie du capitalisme. C’est à partir de cela que les partis politiques chercher des voies pour relancer la marche en avant de l’idéal démocratique. Cela devrait donner lieu à un chantier serré d’actions-recherches pilotées par l’éducation permanente à tous les échelons de la société, partagées dans des conventions citoyennes où viendrait écouter, participer, se repenser, l’ensemble des partis. Ceux-ci, particulièrement, devraient avoir à cœur de dire la vérité aux citoyen·nes dont ils courtisent le suffrage, la démocratie ne pouvant sortir renforcée d’un jeu de dupes : « Aucune démocratie, à aucun échelon, n’est compatible avec le principe capitaliste de propriété en vertu duquel la plus grande partie des populations subit sans pouvoir y participer les décisions les plus fondamentales relatives à la vie collective. »n

 

Coup d’œil sur le processus de financiarisation

Le règne de la financiarisation signifie que les actifs des entreprises, joués en bourse, supplantent le produit concret des entreprises, vaut plus que le travail qui y est accompli, que la valeur produite, finale, échappe aux travailleur·ses : « Les actifs des entreprises ont été réaffectés et nouvellement exploités en vue de générer des profits exceptionnels, et cette transformation a particulièrement changé le monde, car les grandes entreprises (qui étaient d’énormes conglomérats, souvent multinationaux) étaient les principales dépositaires des actifs productifs, des capacités économiques, et donc de la richesse dans le monde entier. Les acteurs financiers ont contribué à redéfinir, à restructurer et reconditionner des institutions (les entreprises) en actifs financiers ; et c’est précisément cette capacité à convertir ces réserves de richesse (constituées à partir du travail) en gains financiers pour les grands investisseurs (pour eux-mêmes et d’autres) qui a été la clef du pouvoir croissant de la finance et de sa capture du capital. »n L’histoire de la financiarisation, de ses techniques pour désolidariser « travail » et « richesse » vide de sens les incantations des politiques qui entendent restaurer et mettre au sommet de leur gestion la « valeur travail ». Les impacts de la financiarisation sur notre quotidien, relégués à une dimension occulte à l’accès réservé aux initié·es, devraient être exposés, enseignés, disséqués, à fin d’appropriation par les citoyen·nes.

 

Quelle capacité d’analyse critique face au vote protestataire ?

Le « vote protestataire » – la tendance d’une partie de l’électorat à exprimer sa contestation en votant pour un·e candidat·e ou parti éloigné de ses convictions – est un problème qui ronge la démocratie. Mais défendre un programme soi-disant transparent et se poser en accoucheur fidèle dudit programme suffit-il à y répondre ? Les sciences sociales, qui documentent de façon nuancée, diversifiée et sérieuse les mobiles de ce type de vote, montrent que ceux-ci ne peuvent se résumer à la conviction que « les politiques ne font pas ce qu’ils disent ».

Ainsi, Pierre Dardot et Christian Laval considèrent que les grandes institutions, historiquement chargées de faire progresser l’idéal démocratique à l’échelle mondiale, ont échoué, déçu, encourageant ainsi les différents replis identitaires sur les frontières nationalistes et l’essentialisation des États-nations.

Ces auteurs nous invitent à regarder comment ces organisations internationales « ont imposé partout la rationalité capitaliste par le moyen de ‟réformes structurelles” néolibérales, et sans que les citoyens puissent véritablement résister à la remise en cause de leurs droits sociaux et politiques. De sorte qu’aussi bien à l’échelle européenne qu’à l’échelle mondiale, les citoyens, loin d’y voir un progrès de la démocratie, y ont vu légitimement une formidable régression de leurs droits sociaux et politiques. Et c’est pourquoi, d’ailleurs, nombre d’électeurs se sont réfugiés dans l’abstention ou le vote protestataire, et de plus en plus souvent en faveur des candidats ou des programmes les plus nationalistes et les plus xénophobes. […] Si le souverainisme a autant de succès, c’est bien parce que les institutions internationales, à commencer par le FMI, la banque mondiale, l’OMC et l’Union européenne ont imposé aux pays du monde une série de mesures antisociales et antidémocratiques. »n

Cette configuration qui débouche sur le repli territorial, le fantasme des frontières, le rejet décomplexé de l’autre, la peur du grand remplacement, est aussi celle qui argue d’une prétendue essentialisation de l’anti-migration pour justifier les plus immondes politiques migratoires. En clair, bafouant la démocratie, elle crée un problème et propose d’y remédier par la répression, en réduisant encore plus les voies démocratiques de conciliation entre les peuples. Et ainsi, le champ politique se rassemble de plus en plus autour des discours d’extrême droite comme expression fiable de « ce que veulent vraiment les gens », à savoir prioriser la lutte contre l’insécurité que représenteraient les personnes migrantes. À ce sujet Culture & Démocratie a récemment montré dans un dossier « Accueil inconditionnel »n que beaucoup de citoyen·nes restent attaché·es aux vœux d’une hospitalité sans limite.

⇒ Lire la suite : 2) La tentation anti-démocrate : restaurer une méthode scientifique dans le gouvernement du monde.

1

« En démocratie, toute forme de délégation du pouvoir est un pis-aller », entretien avec Chloé Santoro réalisé par Emmanuelle Picaud, 2025, disponible sur le site du Collège de France.

2

Pierre Dardot, Christian Laval, op. cit., p. 642.

3

NDLR : entendre « cosmopolitique » comme manière de penser l’organisation de la vie humaine sur terre, de façon non verticale, non limitée aux frontières nationales, privilégiant le bien-être présent et futur des humaines en harmonie avec la planète et les autres qu’humains. Indissociable d’une démocratie directe appliquée de façon internationale, transnationale, et d’un autogouvernement des peuples.

4

Ibid., p. 492.

5

Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, Fayard, 2015.

6

Pierre Dardot et Christian Laval, op. cit., p. 492.

7

Ibid., p. 552.

8

Karen Ho, « Finance (depuis les années 1980) », in Anna Tsing, Jennifer Deger, Alder Keleman Saxena, Feifei Zhou, Atlas Féral. Histoires vraies et proliférantes des résistances aux infrastructures humaines, trad. Marin Schaffner, Wildproject Éditions, 2025 [2020]), p. 89.

9

Pierre Dardot, Christian Laval, op. cit., p. 500.

10

Journal de Culture & Démocratie n°59, 2024.