3 - Trois fondements de la bonne santé physique, mentale et sociale : alimentation, travail, citoyenneté
⇒ Retourner au chapitre précédent : « 2 – La tentation anti-démocrate : restaurer une méthode scientifique dans le gouvernement du monde »
Comment se désempêtrer des forces qui neutralisent les principes démocratiques ? En Belgique les mesures d’économie du gouvernement De Wever frappent notamment les soins de santé, ainsi que les personnes éloignées du marché du travail soupçonnées d’abuser de la protection sociale. Au prétexte fallacieux de sauvegarder ce système. Pourtant, il existe d’autres moyens d’améliorer les comptes de la sécurité sociale. Parmi les premiers facteurs de maladie, une mauvaise alimentation, mais aussi le stress, l’anxiété et la dépression liés au travail. Agir sur la qualité de l’alimentation et rendre démocratique le management des entreprises permettrait une amélioration significative. Cela implique de rompre avec la consommation érigée en moteur de ce qui fait société, avec l’économie de marché, extractiviste, destructrice de l’habitabilité de nos lieux de vie. Aucun vote auquel nous sommes invité·es à participer ne permet de changer quoi que ce soit aux orientations de base, ni même de les infléchir en quoi que ce soit. Les marges de manœuvre pour en aménager les incidences se réduisent de plus en plus. Manger, travailler, être citoyen·ne : qui a la main ?
L’industrie alimentaire plombe la sécurité sociale
S’il y a bien un programme qui définit ce que nous mangeons, c’est celui des industries agro-alimentaires, pas des politiques élu·es lors des élections organisées par notre démocratie représentative. Ce sont les industries qui choisissent et répartissent les poisons que nos organismes ingurgitent. Les politiques élu·es valident. Les études scientifiques ne cessent d’alerter sur la présence de pesticides dans toute la chaîne alimentaire, du champ aux assiettes, sur la colonisation des eaux potables par les PFAS, sans parler de l’attaque massive contre la santé publique via les aliments (ultra)transformés omniprésents dans les grandes surfaces.
On peut lire à ce propos l’étude publiée dans la revue The Lancet et présentée par les journaux Le Monde et Libération, focalisée notamment sur les problématiques d’obésité, de diabète et de dépressionn. Quasiment tous les jours sont publiées des études scientifiques qui alertent sur de nouveaux aspects de la catastrophe sanitaire en cours. Ainsi, le neurologue David Devos, spécialiste de la maladie de Parkinson, réclame l’interdiction de l’hexane, « solvant à base de pétrole qui contamine de nombreux aliments » et responsable d’une explosion de maladies neurodégénérativesn.
Face à un tel afflux, ininterrompu, d’études scientifiques, nos décideur·ses peuvent-il·elles ignorer la gravité de l’empoisonnement administré à leur électorat ? Constatent-il·elles leur impuissance ou croient-il·elles à l’efficacité des quelques mesures symboliques qu’il·elles prennent parcimonieusement ?
Comment persister dans une posture qui affirme « avoir le courage de prendre des mesures impopulaires afin de sauver notre système », comme se présentent depuis des décennies les responsables politiques présentant leurs « plans de rigueur », alors que ce système est responsable de ce qui ruine les services publics garants de la démocratie, et qu’aucune posture courageuse n’émerge pour faire face aux lobbys de l’agro-industrie ? Courage face aux faibles plutôt que faiblesse face aux forts ? La rhétorique de l’austérité au prétexte de sauvegarder l’État-providence, d’effacer le déficit de la sécurité sociale ne doit pas masquer l’ampleur et la réalité de ce qui coute et plombe vraiment les comptes de la solidarité sociale. En faisant peser la charge de redresser les comptes de notre système de santé sur les épaules des citoyen·nes ordinaires, victimes d’une chaine alimentaire toxique, d’une culture d’entreprise devenue foyer de burn-outs, d’un environnement de moins en moins habitable, n’atteint-on pas le comble du cynisme et de la déresponsabilisation du politique ?
Le plus sûr moyen de restaurer l’équilibre budgétaire de la sécurité sociale n’est-il pas de s’attaquer aux véritables origines des maladies aux conséquences très lourdes, très couteuses ? De prendre des mesures qui visent ceux et celles qui s’engraissent grâce aux produits toxiques responsables, une fois disséminés dans toute la chaine alimentaire, de la propagation de véritables épidémies de pathologies dont la prise en charge est excessivement onéreuse ? Combien de cancers en moins sans l’omniprésence des pesticides ?
Comment des responsables politiques, disposant de toutes les connaissances scientifiques nécessaires, ne s’emploient-il·elles pas à établir et rendre publique la responsabilité de ces industriels pour, d’une part, les empêcher de continuer à répandre leurs substances toxiques dans le corps de toutes les populations et, d’autre part, leur faire prendre en charge économiquement les conséquences médicales de leurs agissements ? En tant que garant·es du bien commun, pourquoi les responsables politiques n’invoquent-il·elles pas la notion de « crime contre l’humanité » en s’inspirant du travail réalisé par Malcolm Ferdinandn concernant les effets toxiques généralisés sur le long terme du chlordécone colonial dans les Antilles ?
Gageons qu’une société sans pesticides, sans intrants chimiques, verrait son déficit de la sécurité sociale se réduire à vue d’œil, et évoluer même vers une couverture largement étendue, meilleure pour tout le monde, effaçant les inégalités devant les soins – un objectif fondamental de toute société vraiment démocratique.
Le dossier « Nourrir/Se nourrir » du Journal de Culture & Démocratie (2024) montre que les alternatives à l’agro-industrie existent et fait le vœu qu’elles se substituent à une chaine alimentaire qui propage mal-être et maladies morbides.
Soigner les pathologies du travail : démocratie dans l’entreprise
On peut tenir un raisonnement similaire pour toutes les pathologies liées au monde du travail. Le gouvernement néo-libéral s’attaque au cout des maladies de longue durée sans jamais se pencher sur les causes systémiques de ces maladies professionnelles. Comme si tout relevait de la responsabilité des individus et de leur nature « profiteuse » ! Pourtant, la littérature abonde qui démonte les biais de la vision plaçant au premier plan la responsabilité individuelle.
En termes de santé au travail, on parle de tendances lourdes : ce sont 44 % des travailleur·ses européen·nes qui déclarent être confronté·es à une forte pression temporelle ou à une surcharge de travail ; 34 % qui estiment ne pas recevoir de récompenses à la hauteur de leurs efforts (salaire, évolution, reconnaissance) ; 29 % qui pointent une mauvaise communication ou coopération au sein de leur organisation ; 8 % qui rapportent être exposé·es à du harcèlement ou des comportements abusifs. (SPF Emploi, Belgique, 2025)
Il est plus que probable que le nombre de pathologies liées au monde du travail, et dont l’impact sur les finances de la sécurité sociale est colossal, reculerait largement si la démocratie était enfin instaurée dans le monde entrepreneurial, en lieu et place des actuelles cultures managériales dégradantes. Il s’agirait, par la même occasion, de se libérer d’une injonction contradictoire qui traverse toute la société : bien que s’affirmant démocratique, le milieu où les gens sont censés passer le plus de temps pour gagner leur pain – celui du travail – échappe complètement aux principes de la démocratie. Si la volonté est bien, comme le prétendent les partis libéraux, de valoriser le travail, quel meilleur moyen alors que d’introduire un fonctionnement démocratique dans toutes les entreprises ? Ou pour le dire autrement, de faire du travail un bien commun démocratique plutôt qu’une aliénation ?
Le syndicalisme pour retrouver la santé au travail ?
Objet d’une « incessante stigmatisation médiatique qui l’accuse de servir des causes ‟idéologiques” s’[il n’est] pas assez ‟réformistes” », le syndicalisme est la « cible constante d’un État néolibéral de plus en plus autoritaire et convaincu qu’il faut affaiblir et domestiquer les syndicats pour renforcer la ‟compétitivitén”. » La rhétorique de prise en otage, les accusations de politiser des enjeux sociaux – comme s’ils ne l’étaient pas d’emblée –, sont répandues massivement dans les médias d’information.
Assujettir le travail au seul dogme de la compétitivité, évinçant les syndicats de leurs dimensions politiques, c’est évincer la première organisation sociale à défendre la prise en compte des impacts du travail sur la santé, à faire entendre qu’il « a un impact sur la santé, sur la vie familiale, sur la culture et l’environnement, et [qu’]il imprime sur la société tous les effets de sa subordination au capitaln. »
Faisons le vœu que l’on reparle un peu du rôle profond à confier aux syndicats pour une société meilleure, plutôt que de continuer à les amoindrir en les caricaturant :
« À beaucoup d’égards, les syndicats devraient jouer aujourd’hui le premier rôle dans la critique de la subordination, en commençant par prendre toute la mesure des nouvelles formes d’exploitation et en organisant de façon unitaire la riposte sur le terrain de l’organisation du travail. […] Ce serait aux syndicats qu’incomberait la tâche de refaire du collectif dans les lieux de travail, de réintroduire du questionnement, de la délibération et de la décision en matière de production, seul façon de redonner du sens social et politique à l’activité du travail, de se battre contre le sexisme et le racismen. »
La centralité du travail dans la vie en société fait que sa démocratisation aurait des impacts positifs sur de nombreuses autres dimensions indispensables pour aller vers un « faire société » autrement : « Lutter contre la subordination du travail dans l’entreprise fait partie d’une lutte plus générale pour une société démocratique et écologique. Il n’est en effet guère possible d’envisager une réorganisation du travail sans une remise en cause de la production elle-même dans ses impacts environnementaux. La transformation de la production requiert que le capital ne gouverne plus l’entreprise et que les travailleurs comme les usagers décident de ce qui doit être produit en fonction des besoins et de la manière dont il faut produire. Démocratie au travail et réorientation écologique de la production vont de pairn. »
Le consumérisme plutôt que la citoyenneté
L’affaiblissement des rouages politiques de la démocratie va de pair avec la montée en puissance de la figure du consommateur construite par le capitalisme. Cela s’harmonise avec le fait que le politique devient accroc aux ressources d’un marketing spécialement conçu pour briguer l’exercice du pouvoir, transformant les fonctions politiques au service du bien commun en produits que « vendent » les partis à des individus-consommateurs plutôt qu’à des électeur·ices.
Face à quelques-uns des défis titanesques qu’affronte notre société, les dominant·es (politiques, économiques), semblent ainsi attendre que la solution vienne des « consommateur·ices-acteur·ices ». Par exemple, pour l’alimentation, l’agroécologie, les produits bio, sans pesticides : la voie à suivre serait entre les mains des consommateur·ices. Qu’il·elles se tournent massivement vers des filières autres qu’industrielles et le changement aura vraiment lieu ! Tout est question de caddie ! Bien entendu, personne ne cherche à les influencer en quoi que ce soit !
Le marketing est devenu tellement puissant, tellement efficace pour naturaliser, à tous les échelons, les rouages du consumérisme et contourner les règles censées déterminer une volonté démocratique individuelle et collective qu’enseigner l’histoire du marketing à l’école, dès le primaire, et ensuite à tous les niveaux du cursus scolaire, devrait devenir systématique. C’est une langue inclusive qui, au jour le jour, imprègne les habitus, dissout toute citoyenneté dans l’instinct de consommation. Cet enseignement serait un préalable pour restaurer, au profit de la démocratie, l’esprit critique de chacun·e.
Quelle est l’image des consommateur·ices ?
Quelle est l’image, dans ce système, que l’on donne des consommateur·ices, et donc de l’individu archétypal auquel s’adresse le politique avec ses pseudo-programmes ?
À lire, écouter, regarder le matraquage publicitaire, la vie serait une grande chasse au trésor de la consommation, et nous sommes tous des gamin·es pris·es à ce jeu. La consommation serait notre seul horizon. Les plus futé·es feront les meilleures affaires en réagissant vite aux messages et slogans.
En se limitant aux spots radios sur le principal média public belge : autos, banques, supermarché, loterie nationale, la manière dont on s’adresse aux gens est sidérante. Le samedi 13 décembre 2025, au journal radiophonique de 9 heures sur la RTBF, Noël est présenté sous le seul angle de l’achat de cadeaux, valorisant les commerces de proximité qui créent des ambiances propices aux bons achats – là, plutôt qu’en ligne. Le message général fait passer pour normale la frénésie d’achats à l’occasion des fêtes, constitutive de sa part de féerie. Quand l’IA n’est pas valorisée comme guide efficace pour choisir un cadeau destiné à une personne que l’on connait mal.
Comment, étant élu·e politique, peut-on accepter que l’on enferme ainsi les citoyen·nes dans ces caricatures de consuméristes abruti·es et béat·es ? Le consommateur est de facto considéré comme immature, devant être obligatoirement dirigé, pris en mains, orienté vers les étalages de la consommation, tête de gondole de la croissance. On pourrait arguer : libres consommateur·ices de choisir autre chose, d’exercer leur esprit critique, etc. Peut-être. Mais cet esprit critique ne serait-il pas plus libre si l’on commençait par supprimer les milliards investis mondialement dans le marketing et que l’on réinvestissait ces sommes indécentes dans des politiques réellement utiles aux cultures de la démocratie ? Ramenons la publicité à ce qu’elle devrait réellement être : une fonction de conseil pour aider chacun·e à effectuer de vrais bons achats, utiles, et non une entreprise démente, intrusive, instrumentalisant les besoins des individus.
Se plonger dans les études sur la naissance et l’évolution du marketing permet de se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’effets secondaires, indésirables, de l’économie de marché, mais que cela provient d’une volonté claire et bien affirmée dans des théories, des discours et des stratégies appuyées par des investissements colossaux. Il y a préméditation aggravée dans le préjudice porté au bien commun. Mesurer l’ampleur de cette machinerie fait froid dans le dos : on comprend mieux comment cela façonne l’imaginaire, l’espace mental de l’ensemble des populations, y compris ceux des politiques qui entendent profiter de l’attractivité du consumérisme comme seule vraie belle vie enviée par tou·tes en adaptant à leurs propres ambitions ses méthodes de conviction/séduction.
Rien n’est laissé au hasard, selon la philosophe Jeanne Guien, autrice de l’essai Le désir de nouveautésn, quant à l’envoutement qu’exerce la nouveauté, mauvais sort jeté par le capitalisme inventant le consumérisme.
Croissance, obsolescence, richesse des nations
Le consumérisme est toujours le pilier principal de la croissance, horizon économique qui semble indépassable pour nos politiques, et son moteur est l’obsolescence, faisant de la pulsion d’achats de biens marchands un puits sans fond (ou une vache à lait inépuisable).
L’histoire de l’invention de l’obsolescence, au début du XXe siècle , montre bien que le marché ne se régule pas naturellement, mais qu’il est construit, instrumentalisé par ceux et elles qui en tirent profit. Il s’agit bien d’une construction culturelle que l’on peut congédier, remplacer par une autre, plus en phase avec les principes démocratiques et le respect des droits humains fondamentaux. La dénaturalisation de tous les rouages de l’économie de marché est indispensable pour que l’espèce humaine redécouvre la capacité à repenser son modèle de société, en phase avec le respect des droits humains et les enjeux de la crise climatique.
La mécanisation des moyens de production avait permis d’accélérer et de massifier la fabrication, comment s’assurer que la consommation suive le rythme ? Ne risquait-on pas de produire trop et trop viten ? » Tel était le gros problème qu’affrontaient économistes, publicitaires, designers et les premiers représentants d’une discipline en train de naitre : le marketing. Remarquons que ne prédomine pas un questionnement plus philosophique : de quels biens avons-nous réellement besoin pour mener une vie agréable ?
La réponse fut sans équivoque : « ajuster la production à la consommation et la consommation à la production ». Mais « non pas en produisant moins, mais en faisant consommer plus. Cette théorie fut baptisée consumérisme. En effet, si ce mot signifie aujourd’hui le goût voire l’obsession d’une société ou d’un individu pour la consommation (ou parfois, la défense des consommateurs), il a d’abord servi à légitimer l’obsolescence : une économie consumériste, c’est une économie qui renouvelle en permanence son offre et se donne les moyens de susciter une demande équivalente. Marketeurs, designers, publicitaires présentèrent ainsi leurs métiers comme nécessaires à la prospérité de la nation, tout en attribuant la responsabilité du gaspillage à deux catégories de la population : les ‟femmes” et les ‟jeunesn”. »
C’est cette offre massive de la production capitaliste qui donna lieu à l’invention de « techniques de vente, une science ou ‟ingénierie” du consommateur afin de sauver l’industrie ». Cette « science » a un but unique, obsessionnel : « Face à la surproduction, il faut provoquer de la surconsommation – et non diminuer ou ralentir la productionn. » Et si cette surconsommation réussit son coup, enrichit bien ceux et celles qui en font la prescription, il n’y a aucune raison d’en changer les règles : continuons la surproduction pour maintenir un niveau rentable de surconsommation.
Le poison de l’obsolescence
Notre système économique, écocidaire, est prisonnier de ce modèle de surproduction/surconsommation qui doit sa longévité à l’invention de l’obsolescence. Il était indispensable, dans cette optique, de faire acheter du neuf pour remplacer de l’ancien, de façon continue. Et de vendre, pour cela, la nouveauté comme avancée du progrès. La première phase fut de faire croire à un attrait inné chez l’humain pour tout ce qui est nouveau. Et ensuite de se présenter comme l’opérateur idéal pour satisfaire cette addiction au neuf par une offre sans cesse renouvelée, épousant les voies du progrès vers une vie meilleure. Ce qui est vendu alors, greffé dans les cerveaux, est un « état d’esprit », une « culture ». La véritable politique culturelle de nos gouvernant·es est l’économie de marché, qu’il est de plus en plus difficile de critiquer, de remplacer par un autre modèle culturel, plus en phase avec les enjeux démocratiques, de droits humains et écologiques.
Le besoin de nouveauté, s’il n’est certes pas inexistant et inutile dans l’histoire humaine, a été en grande partie réinventé, modélisé par les premier·es spécialistes du marketing. Il est devenu un véritable monstre qui s’est ensuite emballé grâce à d’imposants réseaux d’influence, d’arguments massues matraqués, de campagnes dotées de moyens démesurés (un méga-budget de la culture à l’échelle mondiale) : « La nouveauté était centrale dans la construction de ce modèle et dans la transformation du marketing en une discipline de conseil en technique de vente. Elle était à la fois le problème et la solution : ce qu’il faut vendre (alors que personne ne connaît ni ne croit avoir besoin de ‟nouveaux” produits », et ce qui rend obsolète (et renouvelle donc la demande). L’économiste Warren C. Waite constatait en 1928 que « beaucoup d’efforts sont aujourd’hui consacrés à diminuer l’utilité des biens déjà possédés par le consommateur. Cela peut impliquer de rendre obsolète un article par changement de stylen. »
On est en 1928. Cela fera bientôt cent ans que ce genre de credo mercantile façonne notre quotidien, effaçant soigneusement les traces de sa construction délibérée, systématique, en en faisant une nature contre laquelle il est inutile de se rebeller. C’est l’imposition brutale, autoritaire, de standards de confort destructeurs de la planète et une prodigieuse force d’inertie qui s’opposent à toute bifurcation vers une économie écologique, non pas punitive mais en harmonie avec l’ensemble du vivant et, par-là, source de bien-être.
Pour éliminer encore plus toute ambiguïté quant aux intentions du système qui pilote notre société, on peut citer ce publicitaire new-yorkais, s’exprimant aussi en 1928 : « L’usure seule est trop lente par rapport aux besoins de l’industrie américaine. C’est pourquoi le clergé du business a élu un nouveau dieu, pour rejoindre – voire dominer – le panthéon des autres dieux domestiques. L’obsolescence a pris la première place. […] Si seulement tout ce qui remplissait les marchés de consommation hier pouvait être rendu obsolète aujourd’hui, ce marché serait à nouveau ouvert demainn. »
On peut en déduire que tout parti politique qui s’inscrit dans une tradition de soutien à l’économie de marché et à la croissance souscrit implicitement à ce qui structure cette économie de marché, dont l’obsolescence et la marchandisation à outrance du besoin de nouveauté comme principale politique culturelle sociétale. Qu’il le veuille ou non, c’est cela qui représente son « programme ».
Cela donne en outre des indications sur ce qui motive l’opposition actuelle à la transposition de l’écologie dans la manière de repenser notre modèle culturel (comme manière de faire société) : croissance, consumérisme, financiarisation sont contraires aux modes d’existence respectant les grands principes de l’écologie (comprise comme la science de la démocratie réelle, directe, entre humains et autres qu’humain). Dans son dossier « Écologisation », Culture & Démocratie donne voix aux vœux d’une existence libérée du consumérisme, appuyée sur des politiques restaurant l’habitabilité de la terre.
⇒ Lire la suite : « 4 – Chantier d’un monde meilleur : vers l’auto-gouvernement citoyen et les “communs politiques” »
Voir par exemple : Stéphane Foucart, « La nocivité des aliments ultratransformés pour la santé confirmée par une série d’études scientifiques », Le Monde, 19/11/2025.
« Explosion des maladies neurodégénératives : “Il faut éliminer l’hexane dans l’industrie agroalimentaire” », interview de David Devos par Anne-Laure Barret, Libération, 27/11/2025.
Malcolm Ferdinand, S’aimer la terre. Défaire l’habiter colonial, Seuil, 2024. Le scandale du chlordécone est également évoqué dans Sarah Aucagos, Guillaume Moreau, « Écologisation : l’exemple antillais », Journal de Culture & Démocratie n°60, 2025.
Pierre Dardot et Christian Laval, Instituer les mondes. Pour une cosmopolitique des communs, La Découverte, 2025, p 688.
Ibid., p. 686.
Ibid., p. 687.
Ibid., p. 688.
Jeanne Guien, Le désir de nouveautés. L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXe siècle), La Découverte, 2025.
Ibid., p. 219.
Ibid., p. 220.
Ibid., p. 222.
Idem.
Idem.
