4 - Chantier d’un monde meilleur : vers l’auto-gouvernement citoyen et les « communs politiques »

15-01-2026

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Les partis politiques, en Belgique comme ailleurs, dans leur actuelle configuration, montrent depuis assez longtemps leur impuissance à faire advenir une société juste et agréable pour tous et toutes qui aurait éliminé la pauvreté, dissipé toute angoisse du lendemain, réduit à néant la disparité d’accès à des logements agréables et confortables, assurant à tous et toutes une alimentation saine et abondante, engagée dans des politiques efficaces pour restaurer l’habitabilité de la planète et irréprochable quant au respect des droits humains, la non-compromission avec les pouvoirs totalitaires et génocidaires, les autocrates anti-science et anti-démocrates.

Les sciences humaines – études de terrain et statistiques à l’appui – posent suffisamment d’éléments d’analyse pour établir que le modèle actuel est un échec à tous les niveaux. En tout cas, il y a assez de résultats de recherches pour organiser une évaluation publique de grande envergure conduite selon une méthodologie scientifique et citoyenne d’établissement des faits et d’objectivation. Après tout, la culture managériale néo-libérale qui nous surplombe n’est-elle pas friande d’évaluation ? Il s’agirait d’objectiver le bilan des politiques menées depuis 50 ans en tournant le dos aux invectives inter-partis qui, selon la théorie des champs de Pierre Bourdieu, participent au maintien du champ politique en son état actuel.

Là où, dans la langue dominante, réformer signifie aller toujours plus loin dans les logiques néo-libérales de la responsabilité rejetée sur les individus, en une dynamique sournoise qui vide de sens la démocratie elle-même, il est temps de donner une autre orientation à ce besoin de réforme. Compte tenu de l’impuissance politique d’œuvrer à une société meilleure pour tous et toutes, ne devons-nous pas réformer profondément la vie politique, la manière de faire de la politique comme outil collectif de prise sur le réel et de mise en chantier d’un modèle de société correspondant aux attentes fondamentales des êtres humains et autres qu’humains ? Ces attentes fondamentales ne tournent pas autour de la haine des migrant·es , contrairement à ce qu’on nous assène jour après journ. Elles sont de manger à sa faim des produits sains, d’être bien logé·es, de jouir d’un environnement accueillant et respirable, d’avoir une utilité sociale qui ne dépend pas exclusivement d’un travail salarié.

Comment ouvrir ce chantier ? Quelles pistes suivre ? Peut-on y arriver sans heurts, sans violence quand le système en place ne fait, chaque jour, que s’armer davantage contre tout changement – convoquant faits alternatifs, musclant sans cesse les missions policières, la répression des manifestations ? Le mieux est de commencer par tracer un premier cap, de dessiner la forme de ce que cela pourrait prendre, d’avoir au moins une hypothèse à mettre à l’épreuve. Et d’en parler, la diffuser, créer de l’empathie à son égard, à partir de quoi solliciter l’intelligence collective démocratique, de proche en proche.

L’hypothèse de travail, la « pièce à casser » comme on dit, pourrait être celle proposée par Pierre Dardot et Christian Laval, qui suggèrent de transformer les partis en institutions de « communs » dans le cadre d’un auto-gouvernement citoyen, soit une appropriation démocratique de la fonction même des partis.

« Assurément, la démocratie interne est la première condition d’une telle refonte : mettre fin par tous les moyens à la professionnalisation des fonctions politiques, à l’autonomisation de l’appareil, à la sacralisation du chef et à la féodalisation des structures locales. Mais c’est aussi ailleurs que se joue la démocratie interne aux partis, dans les relations entre les organisations et la masse des citoyens : comment faire pour que les partis deviennent eux-mêmes des organisations auxquelles participe directement ou indirectement le plus grand nombre ? Comment passer d’une logique de participation à une logique de participation d’expérience démocratique de masse ? Les ‟partis” doivent non seulement contribuer à la généralisation de l’expérience démocratique et de la socialisation politique, à toutes les échelles de la vie sociale, mais ils doivent devenir eux-mêmes des communs politiques, soit des institutions auto-gouvernées dont la production consiste à nourrir la discussion publique par des analyses, des propositions et des formes d’action, et qui sont eux-mêmes le produit d’une co-construction avec d’autres forces sociales organisées et la masse des citoyensn. »

Dès lors que l’on exprime la nécessité de « sortir du capitalisme », de bifurquer vers un autre système, on est invariablement cueilli·e par la question : « Et quelle est la solution selon toi ? » En réalité, nous ne voulons pas que l’une ou l’autre personnalité débarque en Zorro avec « la » solution. Ce serait une fois de plus sacrifier à la figure du personnage providentiel, à la « sacralisation du chef » qui indique la bonne direction. Non. L’intention est bien de se baser sur la production scientifique énorme, diversifiée, plurielle, qui établit que notre modèle actuel se casse la figure. De se pencher aussi sur les innombrables études qui démontrent que l’espèce humaine a les capacités de changer de modèle, de repenser des modalités d’existence adaptées aux nouvelles contraintes du vivre ensemble écologique à l’échelle de la planète. Sur base de cette documentation énorme, selon une cumulativité des savoirs exceptionnelle, dont aucune autre génération n’a pu disposer jusqu’ici, le travail peut commencer en assemblées citoyennes, locales, régionales, internationales, pour modéliser une solution valable, durable. Et qui sera sans cesse à remettre sur le métier, c’est ça, la politique. Des processus qui réintroduisent de la lenteur, de l’exigence de prendre le temps. En tout cas, esquisser, pour commencer, les modalités crédibles d’un réel changement de cap où chacun·e retrouverait une place, confortable, valorisante et utile.

 

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2

Pierre Dardot, Christian Laval, Instituer les mondes. Pour une cosmopolitique des communs, La Découverte, 2025., p. 655.