2 - La tentation anti-démocrate : restaurer une méthode scientifique dans le gouvernement du monde
⇒ Retourner au chapitre précédent : « 1 – Démocratie représentative : le trompe-l’œil du programme des partis politiques »
Si la notion de programme est vidée de toute substance au niveau politique national, régional, elle est agitée comme mythe ou fétiche, maintenant l’illusion une culture politique à l’ancienne, où le peuple reste celui qui décide via les élections. Décor d’opérette. Par contre, elle est instrumentalisée par ceux et celles qui ont compris qu’insuffler la rythmique d’une programmation à travers toute la société, qui trace de quoi sera fait demain, assénant des certitudes quant à ce que sont les buts d’une vie réussie, répond à une aspiration élémentaire, pulsionnelle autant que spirituelle. Répondre à ces aspirations en tournant le dos à la culture de la démocratie est devenu apparemment légitime. C’est même une politique qui a le vent en poupe depuis l’avènement d’un Ubu roi aux États-Unis, jamais désavoué par nos pouvoirs politiques.
La techno-sphère libertarienne
Il y a différentes portes d’entrée. Mais on peut plonger dans la réalité du hold-up sur les capacités politiques à dessiner un avenir pour tou·tes via l’enquête des journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquetn : « Ces as de la Tech peuvent avoir des aspirations divergentes, mais se rejoignent dans leur détestation des démocraties libérales et leur volonté de les remplacer par des structures autoritaires. Ils rêvent d’une forme de féodalité technologique, constituée de cités-États gouvernées autoritairement à la manière des start-ups. Par des chefs dont le pouvoir ne peut être mis en cause, mais également par des machines et des algorithmes, bien entendu infaillibles. La plupart de ces techno-fascistes sont adeptes des théories libertariennes et ont été biberonnés à la science-fiction, à laquelle ils se réfèrent régulièrement. Leur idéologie est également raciste et eugéniste, plaçant bien évidemment le mâle blanc en haut de la pyramide. Les délires transhumanistes tiennent également une bonne place dans leurs croyancesn. »
À cette mouvance se rattache quelqu’un comme Sam Altman, patron d’OpenAI, centre névralgique de la mainmise de l’IA sur la démocratie. Mais il faut aussi évoquer celles et ceux qui investissent dans les médias, dans les réseaux sociaux pour diffuser leurs schémas anti-démocratiques (Elon Musk, Vincent Bolloré…), au point que l’on peut considérer la tendance lourde du marché de l’influence comme une des menaces prédatrices les plus dangereuses pesant sur les règles démocratiques de la controverse éclairante.
Des milliards dans la culture d’extrême droite
L’investissement des milliardaires pour modéliser des subjectivités anti-démocratiques vise à affaiblir, voire à discréditer complètement toute méthode scientifique d’établissement des savoirs. Il s’agit au contraire de faire triompher des croyances « intéressées ». On peut prendre comme exemple Pierre-Édouard Stérin, entrepreneur et milliardaire français, proche des catholiques intégristes, dont l’« action prioritaire » est, selon ses termes, de « stimuler une politique nataliste et de ‟souche européennen”. » Pour cela, il ne suffit pas de prêcher la bonne parole, il est indispensable de créer un imaginaire, un univers référentiel qui donne envie de s’affiler à cette politique nataliste, racialiste. D’où les investissements dans des parcs d’attraction (le Puy du Fou, notamment), des évènementsn, des animations, bref : dans le soutien à une culture correspondant à son ambition : « Selon les recoupements effectués par Le Monde, la plupart des reconstitutions historiques en France sont aujourd’hui produites ou mises en scène par un noyau d’hommes issus de la sphère catholique traditionaliste, inspirés ou formés par le Puy du Fou et soutenus par le Fonds du bien commun, le bras mécénal de Pierre-Édouard Stérin. Le milliardaire catholique au projet racialiste, engagé dans la bataille culturelle et politique, multiplie les investissements dans le champ historique et le spectacle vivant. En 2024, il partait à la recherche d’un entrepreneur capable de créer un parc d’envergure nationale mêlant ‟culture et loisir afin de favoriser l’adhésion des Français à leur histoire et à leur patrimoine matériel et immatériel”. Autres projets de l’investisseur : développer des animations culturelles pour les parcs existants ou créer des expériences dans les grands édifices chrétiens français pour permettre au plus grand nombre d’en découvrir ‟le message et la splendeur”. Dans l’attente de l’éventuelle réalisation de ces projets, le Fonds du bien commun multiplie les investissements dans les exposition historiques et les soutiens à des spectacles montés par de jeunes hommes issus de la ‟cathosphèren”. » Mais c’est aussi, pour être parfaitement conséquent, 150 millions dans le projet Périclès, destiné à former des candidat·es d’extrême droite pour les aider à remporter des élections.
Ce qui est nouveau est bien l’interventionnisme international de cette mouvance : il a été évoqué la création d’un « Puy du Fou » en Belgique, par exemple, et la sphère MAGA (de Make America Great Again, « Rendre à l’Amérique sa splendeur d’antan », slogan politique de Donald Trump) intervient partout en Europe où elle peut soutenir des activistes et des élu·es d’extrême droite.
Là où le « programme » des gouvernements en place, en Belgique mais ailleurs aussi, ne cesse d’affaiblir les opérateurs d’une politique culturelle publique, non-marchande, dont la vocation est de soutenir et développer les cultures habitées par l’esprit démocratique, à même de renforcer l’écosystème des sensibilités démocratiques, d’autres investissent massivement dans une politique culturelle anti-démocratique, en tirant, notamment, les ficelles les plus malsaines des technologies influenceuses (cet univers où opèrent influenceur·ses).
La démocratie doit apprendre à se défendre contre ceux et celles qui instaurent un monopole privé et intéressé sur le « faire culture » au détriment de ce qui doit lier « culture » et « démocratie » à tous les niveaux opérationnels du politique, du social, de l’économique.
Le numérique et ses biais anti-démocrates : la perte du contrôle critique
L’IA déjà hors contrôle démocratique, la propagation d’un imaginaire identitaire réactionnaire, la tendance à se débarrasser du réel, du souci de vérité, les folles audiences de la post-vérité,… Tout cela se développe via le numérique, les réseaux dits sociaux. Les tentatives de l’ordre public de réguler ces instances qui prennent la main sur la fabrique des subjectivités sont dérisoires.
L’emprise du numérique – rappelons que l’émergence de la techno-sphère, mue par les intérêts privés d’une minorité d’ultra-riches, ne dispose d’aucune légitimité démocratique – est certainement l’institution en train de remporter la bataille en cours pour dominer la fabrique des émotions, des subjectivités. Une institution peut-être plus importante encore que l’école. Anthropologiquement, la bascule est énorme. Les règles qui y assurent le succès relèvent des techniques de manipulation de l’audimat et des manières de flatter et d’exploiter les bas instincts, actionnant les stratégies les plus à même de déclencher des clics et des polémiques. Dans son essai L’ère de la post-véritén, l’économiste français Michaël Lainé nomme cela « le biais de négativité » : « L’objectif est ici de susciter l’émotion, car lorsqu’elle s’empare de l’utilisateur, il perd son contrôle critique. Tout ce qui suscite sa peur, sa surprise, son dégoût ou son indignation, à savoir les affects les plus puissants, est plus susceptible de le conduire à cliquer et à demeurer sur les pages en question. L’information privilégiée par l’algorithme conduit à voir le monde à travers ce prisme émotionnel. De fait, les suggestions des moteurs de recherche qui provoquent des émotions négatives attirent dix à quinze fois plus de clics. »
C’est là ce qui altère le lien au réel sur le principe d’une machine qui s’emballe et échappe à ses utilisateur·ices : « La vérité pèse moins que le succès. On préférera une opinion altérée, outrée, on passera plus vite sur ses doutes, on ennuiera moins avec une réflexion exigeante, on attisera les passions pour être recommandé par l’algorithme. Les contenus haineux et controversés exercent un effet hypnotique et font rester plus longtemps en ligne, ce qui accroît les revenus engrangés par Facebook, Youtube et Instagramn. »
Ce « biais négatif » n’est pas un effet collatéral du capitalisme, il en est devenu un des moteurs : « Le capitalisme numérique offre la plus illusoire des promesses : se débarrasser de la vérité. Néanmoins, la plus exaltante et inavouable des perspectives, celle de la toute puissance des désirs, se heurte inévitablement à l’écueil du réel. Là réside l’essence du lien entre capitalisme et post-vérité. Car la réalité est odieuse au désir. Elle le contrarie, le bouscule, le menace. Elle ne saurait être tolérée, et pourtant elle doit l’être car la réalité est l’obstacle le plus insurmontable. Mais, du fait que cette promesse ne peut être tenue, le capitalisme favorise l’enracinement, l’emprise du désir, lui qui se nourrit d’insatisfaction et de manquesn. »
La post-vérité séduit comme moyen de s’affranchir du réel et des savoirs scientifiques par lesquels la démocratie tend à organiser les relations aux réalités, aux contingences. Cette montée en puissance du « biais négatif » pervertit non pas l’imposition de « la » vérité mais le souci de vérité et d’objectivité comme méthode de relation aux choses, et elle contamine aussi le champ politique qui, comme le capitalisme, exploite des désirs, des relations biaisées à la réalité, ses « programmes » basculant de plus en plus du côté de la post-vérité. Il y a une grande porosité entre la manière dont le numérique fabrique des audiences phénoménales en institutionnalisant la figure de l’influenceur·se et le champ politique obsédé par l’audimat et les nouvelles technologies de la communication. On peut être responsable politique et actionner le biais négatif « tout·e chômeur·se est un·e profiteur·se », au mépris de toutes les études scientifiques sur l’origine du chômage ou sur ce qu’est réellement la vie au chômage. Le « n’importe quoi » jouit d’une impunité totale.
Vœux pour instaurer une méthode scientifique au cœur de tout pouvoir décisionnel
Face à ce grand n’importe quoi, faisons le vœu de ramener, au centre de la gestion des intérêts communs, du bien public, une méthodologie scientifique de l’examen du pour et du contre, dans la plus grande transparence, et avant vote populaire. Une méthode scientifique ne signifie pas de donner les clés du pouvoir aux scientifiques. Mais plutôt de réfléchir et débattre avec leurs travaux, de les impliquer dans des processus de prises de décision démocratiques. En évoquant les actuelles attaques en règle contre les sciences, la sociologue Carline Ibos rappelle quel est le modèle de société que cela recouvre : « Ces attaques sont en effet massives, de la part de forces politiques qui revendiquent une lecture biologisante du monde : les milliardaires y sont vus comme des génies qui méritent leur fortune, les pauvres comme des faibles, nés pour être pauvres, les femmes sont définies par leur ‟nature”, légitimant un ordre social qui les renvoie à la maison… Les sciences sociales viennent déranger cet ordre établi, parce qu’elles portent un regard critique qui interroge, justement, ce qui semble si évident. En dénaturalisant les rapports sociaux et les inégalités, elles déstabilisent les discours d’autorité. Il faut donc les faire tairen. »
C’est quoi, une méthode « scientifique » d’établissement des faits ?
Il n’est pas inutile de rappeler ce que signifie aborder les questions et problématiques de la réalité selon une démarche scientifique. Cette méthode n’est pas réservée aux scientifiques mais en démocratie, elle devrait charpenter tout travail d’investigation, afin de documenter toute matière devant donner lieu à débat et controverse avant décision collective pour le bien commun. Elle devrait donc constituer un guide technique, philosophique et éthique pour tout politique soucieux d’agir selon un « programme ». Un programme politique devrait être simplement inconcevable, irrecevable à moins que ses auteur·ices ne s’engagent à respecter les principes d’une méthodologie scientifique pour objectiver ses différentes visées et moyens d’arriver à ses fins.
Voici comment Michaël Lainé synthétise cet esprit scientifique : « La vocation de la science est de trouver et de dire la vérité. Ce qui l’intéresse au premier chef est l’établissement des lois causales. Il se passe ceci parce que… la supériorité du raisonnement scientifique sur le raisonnement profane dans l’établissement de la vérité tient à plusieurs choses. La méthode, d’abord, qui permet d’aller au-delà des subjectivités. Un individu différent doit, en suivant le même protocole, aboutir aux mêmes résultats. La méthode est aussi affaire de confrontation aux données, interprétées statistiquement, là où, au quotidien, nous nous tenons quittes de réflexions à géométrie variable, en cherchant des exemples qui corroborent nos impressions et pensées, sans être en mesure d’en soupeser la portée et la généralité faute de se mettre aussi en quête d’exemples contraires et de s’interroger sérieusement sur la compatibilité des faits avec d’autres récits et visions du monde. Ensuite, la recherche s’appuie sur les acquis des connaissances, elle s’égare moins dans de fausses-pistes, et s’efforce de faire le tour des idées, d’identifier clairement l’action des causes et de distinguer l’accidentel du conjoncturel et du structurel, ce qui ne signifie pas qu’elle a réponse à tout. Elle dévoile les impensés, dissipe et réfute stéréotypes, préjugés et idées reçues qui sont le lot commun des individus qui ne consacrent pas leur carrière à réfléchir sur un sujet donné. […] Un bon chercheur se nourrit de critiques, il prend appui sur elles pour élever sa pensée – c’est même une nécessité pour voir son travail publié et reconnu –, tandis que l’amateur tend à vouloir les repoussern. »
Le capitalisme numérique s’emploie à court-circuiter ce souci scientifique de la vérité par l’extractivisme des émotions les plus rentables en termes de clics et « d’engagement ». Contaminé par cet environnement, le politique, addictif lui aussi à l’audimat, emboîte le pas, et se libère des contraintes du réel. Les assertions les plus caricaturales – sur les chômeurs, les migrant·es, la crise climatique – circulent déconnectées de toute assise scientifique, décomplexées.
⇒ Lire la suite : « 3 – Trois fondements de la bonne santé physique, mentale et sociale : alimentation, travail, citoyenneté »
Nastasia Hadjadji, Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, Divergences, 2025.
Savinien de Rivet, « Sam Altman. Peter Thiel. Curtis Yarvin… Ces milliardaires techno-fascistes qui programment la fin de la démocratie », Libération, 6/11/25.
Voir Marie Turan, Bérénice Gabriel, « ‟Avoir plus de bébés de souche européenne” : le projet nataliste d’extrême droite du milliardaire Stérin », Médiapart, 30/07/2025.
Voir notamment la carte blanche co-signée par Culture & Démocratie : « L’extrême droite française s’immisce dans la vie associative bruxelloise ».
Clément Guillou, « Comment la droite réactionnaire a fait main basse sur le spectacle historique », Le Monde, 16/08/2025.
Michaël Lainé, L’ère de la post-vérité. Comment les algorithmes changent notre rapport à la réalité, La Découverte, 2025.
Ibid., p. 31.
Ibid., p. 33.
« Caroline Ibos, sociologue : ‟La neutralité scientifique est au mieux une illusion, au pire une injonction politique” », propos recueillis par Claire Legros, Le Monde, 15/12/2025.
Michaël Lainé, op. cit., p. 17.
