Les territoires post-coloniaux cristallisent souvent les fractures sociales et les inégalités. Leur éloignement géographique a longtemps facilité leur mécompréhension, participé à un manque de visibilité et à une certaine forme de dénigrement. Du seul point de vue écologique, les départements ultramarins représentent pourtant 80% de la biodiversité française. Cette richesse inouïe, comme nombre de zones tropicales et subtropicales, est particulièrement fragilisée par les conséquences du réchauffement climatique, de l’augmentation des températures marines, de la montée des eaux ou encore des évènements climatiques extrêmes. À cela s’ajoute une histoire (coloniale) qui a largement déstabilisé la biodiversité et creusé les inégalités sociales, et dont il est difficile de s’extraire sans trouver une autre manière d’habiter la Terre. Le philosophe martiniquais Malcom Ferdinand, dans ses écrits Écologie Décolonialen et S’aimer la Terren, suggère ainsi de marquer la rupture avec « l’habiter colonial », cette manière destructrice, raciste et patriarcale d’habiter la Terre.
L’équilibre des écosystèmes est fondamentalement lié aux choix politiques. La colonisation a bouleversé les biotopes par l’introduction d’espèces plus ou moins invasives et la volonté de produire en quantité, bien souvent en monoculture, a métamorphosé les paysages et les sols. Au fil des générations, l’image de cette biodiversité perdue s’estompe, à tel point que les bananeraies à perte de vue deviennent la norme. La pression économique et coloniale a initié cette transformation, c’est certain. Mais que doit-on retenir ? Sans un effort de transmission générationnelle, c’est tout un écosystème que l’on abandonne lentement et sans même s’en apercevoir. Imaginez, vous roulez en voiture, dans les années 1980 : au bout de quelques kilomètres, le pare-brise est saturé d’insectes. Aujourd’hui, vous roulez au même endroit mais seuls quelques insectes ont croisé votre chemin. Vous êtes alors conscient·e·s de l’effondrement de la population des insectes. Mais si vous êtes né·e·s 40 ans plus tard, votre référentiel est un monde dépourvu d’insectes, c’est donc la norme. C’est ce que l’on appelle l’amnésie écologique. Ceci rend la lutte pour la préservation de la biodiversité très complexe, car elle doit s’inscrire dans une temporalité qui dépasse le cycle de la vie humaine. Ainsi, la transmission des connaissances et des pratiques d’une génération à l’autre doit être considérée comme la pierre angulaire de nos sociétés. Transmettre, c’est résister.
Le littoral (iles)
Aux Antilles, les questions liées au changement climatique et à l’écologie sont nombreuses. La mer des Caraïbes a perdu près de 80% de son récif corallien, l’anthropisation fait pression sur les mangroves, les populations devront faire face à la montée des eaux et aux évènements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents. Le quotidien de la Caraïbe a déjà changé depuis l’arrivée d’une algue brune invasive qui s’échoue massivement sur les plages, la sargasse. Draguée par les courants depuis le large du Brésil, sa croissance est dopée par l’augmentation de la température marine et le relargage dans les cours d’eau, d’engrais azotés provenant de l’agriculture intensive, et en venant se déposer sur le littoral, elle redessine le paysage. Pendant leur phase de décomposition, les sargasses rejettent un gaz nauséabond et toxique composé d’hydrogène sulfuré et d’ammoniaque provoquant malaises, migraines, brulures et nausées. Pourtant, devant le manque d’efficacité de méthodes à grande échelle, des collectifs citoyens se forment pour nettoyer les plages. Les populations s’emparent de la problématique mais la question qui ressurgit est : que faire de toute cette matière organique ? Utilisée comme engrais, transformée en brique pour l’isolation, transformée en charbon pour participer à la dépollution, ou en bioplastique dans des emballages biodégradables, elle apparait comme une ressource définissant une nouvelle économie circulaire.
La Terre
C’est un autre élément qui inquiète et mobilise tou·tes les Antillais·es, chimique celui-ci : le chlordécone. Insecticide proche du DDT, hautement polluant et persistant. Créé dans les années 1950 aux États-Unis, il a été largement utilisé des années 1970 à 1990 pour lutter contre la prolifération du charançon des bananes. Bien que sa nocivité ait été reconnue dès les années 1970 et qu’il fût interdit en 1975 aux États-Unis suite à l’apparition de troubles neurotoxiques sévères chez des ouvriers américains exposés à de fortes doses dans une usine, le pesticide sera autorisé dans la loi française jusqu’en 1990 et continuera à être utilisé par dérogation dans les bananeraies jusqu’en 1993, alors qu’il n’aura jamais été utilisé dans l’Hexagone.
Ils et elles puisent dans les connaissances traditionnelles et s’allient à la nature. La tradition hygiéniste est balayée pour que tous les espaces laissent apparaitre la biodiversité et ainsi, refertilisent les sols et accélèrent la dilution du chlordécone.
Depuis, les terres sont polluées et, par extension, les nappes phréatiques, les cours d’eau, les rivières, les poissons d’eau douce et, plus surprenant et d’autant plus inquiétant, les produits de la pêche côtière. La première étude de l’impact du chlordécone sur la population en 2013 a montré que 9 Antillais·es sur 10 présentaient du chlordécone dans le sang. Parmi les conséquences sur la population, s’observent une augmentation du risque de fausses couches, des retards cognitifs chez les jeunes enfants et la plus grande prévalence dans le monde de cancer de la prostate. Ce pesticide est en outre le principal obstacle à la souveraineté alimentaire des Antilles, le recours à l’importation étant inévitable pour une alimentation saine. Là encore, des inégalités se creusent devant le cout de la vie. La résilience a un prix et dans ce cas, il est humain. Mais depuis quelques années, devant l’absence de solution face à ce fléau, des agriculteur·ices prennent les devants. La culture hors-sol ou hydroponique permet de produire des légumes sains et une rupture est entamée avec les logiques productivistes. Savon noir, huiles essentielles ou plantes répulsives sont utilisées. La vie microbienne a été éradiquée par cet agent chimique et les cultures sont plus sensibles aux pathogènes. Alors les Antillais·es puisent dans les connaissances traditionnelles et s’allient à la nature. La tradition hygiéniste est balayée pour que tous les espaces laissent apparaitre la biodiversité, refertilisant ainsi les sols et accélérant la dilution du chlordécone.
L’Eau
L’eau est ce qui façonne une ile. Par son absence, elle marque le début d’un territoire habitable. Plutôt vécue comme une frontière en Martinique, elle est un chemin qui relie l’archipel guadeloupéen. Elle intègre la culture insulaire à l’image de Manman-Dlo, déesse créole des mers et rivières, apportant richesse, protection et tout autant capable de déchainer les éléments. L’eau véhicule aussi un traumatisme, celui d’une traversée forcée, mais reste, avant tout, un besoin universel. Les Antilles vivent une véritable crise en matière d’accès, de gestion et de distribution de l’eau. En Guadeloupe, la vétusté du réseau d’eau potable, mal entretenu depuis des décennies notamment à cause de détournements de fonds, a conduit les usager·es à vivre régulièrement des coupures totales d’eau ou des baisses de pression. Il existe près de 60% de pertes dues à des fuites, avant que l’eau n’atteigne les habitations. Un quart de la population guadeloupéenne n’a pas accès à l’eau tous les jours. Depuis le début des années 2010, ont été instaurés ce qu’on appelle des « tours d’eau », le réseau ne permettant pas d’approvisionner de manière régulière l’ensemble du territoire simultanément. Les coupures d’eau courante s’alternent, instaurant une forme de solidarité forcée. Celles-ci peuvent durer de deux jours à plusieurs semaines et parfois sans aucun préavis de la part des autorités locales. Ce phénomène touche tous les secteurs et ses incidences engendrent parallèlement des problématiques d’approvisionnement dans les centres de soin comme les hôpitaux, les établissements scolaires et les entreprises, obligeant épisodiquement leur fermeture. Le quotidien se retrouve bouleversé. Comment s’organiser lorsqu’il devient impossible de prendre une douche, se laver les dents, cuisiner ou faire sa vaisselle ?
Là encore, les inégalités se creusent. Quand certain·es peuvent se permettre d’installer des citernes, d’autres stockent l’eau de pluie dans des bidons. Bien que les autorités distribuent gratuitement des bouteilles d’eau, les moyens mis en place restent insuffisants pour satisfaire tout le monde. L’accès à l’eau potable se limite bien souvent à l’achat d’eau minérale, dont un pack peut parfois atteindre une dizaine d’euros dans certains territoires antillais comme la Martinique.
Un quart de la population guadeloupéenne n’a pas accès à l’eau tous les jours. Depuis le début des années 2010, ont été instaurés ce qu’on appelle des « tours d’eau », le réseau ne permettant pas d’approvisionner de manière régulière l’ensemble du territoire simultanément.
Une autre bataille, celle contre la vie chère, est aussi menée conjointement à ce droit fondamental « d’accéder à l’eau potable dans des conditions économiquement acceptables par tous, pour son alimentation et son hygiène » (loi du 30/12/2006 sur l’eau et les milieux aquatiques introduit à l’article L. 210‑1 du Code de l’environnement, France). Des usagers et usagères en sont venu·es à refuser de régler leurs factures en guise de protestation, malgré la mise en place de dispositifs d’aide (chèque eau, étalement des paiements, prévention du surendettement…). L’entraide et l’organisation locale sont alors la seule solution quand les services publics de distribution de cette ressource, pourtant vitale, défaillent. D’autant que le dérèglement climatique accentue encore la fragilité des infrastructures en proie aux intempéries et aux phénomènes cycloniques de plus en plus récurrents. Il augmente les risques de contamination bactérienne, qui s’ajoutent à la pollution par les agents chimiques comme le chlordécone en Guadeloupe et en Martinique ou les métaux lourds, comme le mercure répandu en Guyane par les activités d’orpaillage illégal. Faire bouillir l’eau avant son utilisation devient alors une nécessité.
Aujourd’hui, on estime les coûts de rénovation et de mise en état du réseau de distribution et d’assainissement à plusieurs millions d’euros non seulement dans les Outremers mais sur l’ensemble des territoires ultramarins, ce qui comprend la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Mayotte, la Réunion, Saint-Pierre-et-Miquelon, la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie ainsi que Wallis-et-Futuna.
Tous ces territoires présentent des problématiques spécifiques et des inégalités d’accès à une eau potable et sûre. Le « Baromètre 2020 de l’eau, de l’hygiène et de l’assainissement » établi par Solidarités Internationaln rappelle qu’à l’échelle mondiale, 2,2 milliards de personnes n’y ont pas accès (soit 29% de la population mondiale), 4,2 milliards n’ont pas un accès sécurisé à l’assainissement de l’eau (soit 55% de la population mondiale) et 2,6 millions meurent chaque année de maladies liées à son insalubrité de l’eau. Dans le contexte de l’agenda 2030 et de l’Objectif du Développement Durable développé par les Nations Unies (ODD 6), il est plus que nécessaire de prendre des dispositions en matière d’accès à l’eau et de lutter contre l’accaparement de cette ressource vitale par une poignée d’industriels ou de multinationales à l’instar de Nestlé ou de Coca-Cola. L’eau, dans son cycle naturel, véhicule les traces de l’activité humaine jusqu’aux consommateur·ices. Le chlordécone n’a pas atteint l’Europe continentale mais ce scandale sanitaire pourrait s’apparenter à la contamination généralisée aux PFAS dont le manque de régulation permet encore une large utilisation.
Que ce soit dans les Antilles ou dans le reste du monde, les luttes apportent chaque jour un peu plus de justice. Plusieurs décennies de luttes ont finalement abouti à la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans le scandale sanitaire du chlordécone et les lois statuant sur les réparations des préjudices humains sont à l’étude. Pour les écosystèmes pourtant, la recherche de solution, n’arrive bien trop souvent que face à l’urgence, tant nous sommes englué·es dans une gestion écologique productiviste qui a déjà montré ses limites. L’écologisation propose de définir les contours d’une nouvelle marche à suivre où la résilience des populations devrait être le point de départ d’une réflexion se basant sur les enjeux sociétaux (égalité), culturels (transmission) et écologiques (durabilité).
Malcom Ferdinand, Écologie Décoloniale, Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil, 2019.
Malcom Ferdinand, S’aimer la Terre, Défaire l’habiter colonial, Seuil, 2024.
Alexandre Giraud, « Baromètre 2020 de l’eau, de l’assainissement n°06, État des lieux d’une ressource vitale », Solidarités International, 2020.

