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Dossier

🌐La communication non-violente comme levier pour l’écologisation

Entretien avec Nathalie Achard, médiatrice en milieu associatif et animatrice de formations sur la communication non-violente

14-07-2025

En Ă©cho Ă  l’article « Communiquer l’écologisation : la place du conflit Â», cet entretien poursuit la piste de la communication non violente (CNV) avec Nathalie Achard, autrice du livre Communication NonViolente : Ă  l’usage de celles et ceux qui veulent changer le monde. La CNV permet de favoriser la participation de tout·es au dĂ©bat et Ă  la prise de dĂ©cision, avec un rĂ©el et profond travail de mĂ©diation entre les interlocuteur·ices. En pratique, elle a pour ambition de dĂ©construire les Ă©lĂ©ments de langage qui troublent le dĂ©bat dĂ©mocratique – notamment sur l’écologie – pour enrichir les connexions et fabriquer du commun.

Propos recueillis par Thibault Galland pour Culture & Démocratie

Qu’est-ce qui vous a amenĂ© Ă  vous intĂ©resser Ă  la communication non violente (CNV) ?
En tant que responsable de la communication institutionnelle chez Greenpeace France, j’ai vĂ©cu un effondrement lorsqu’avec la catastrophe de Fukushima, on s’est rendu compte que personne n’avait entendu le message d’écologisation dĂ©fendu par l’association depuis quarante ans, que malgrĂ© notre action on n’avait pas rĂ©ussi Ă  empĂȘcher cet Ă©vĂšnement.

Ce constat de ne pas ĂȘtre entendu m’a fortement affectĂ©e et j’ai eu besoin de me nourrir intellectuellement pour y faire face. Depuis toujours j’avais l’intuition qu’un changement produit par la violence portait en lui les germes de la violence, j’ai donc essayĂ© d’avancer sur la piste de la non-violence. Cela m’a amenĂ© Ă  dĂ©couvrir l’ouvrage La communication non violente : les mots sont des fenĂȘtres de Marshall Rosenberg. J’y ai vu une ouverture pour rĂ©ussir Ă  composer avec sa propre opinion tout en pouvant rencontrer l’autre, avec curiositĂ© et en Ă©quivalence. Par la suite, cela a nourri mon expĂ©rience dans des associations, des prisons et des tiers-lieux, oĂč la rencontre avec l’autre joue un rĂŽle crucial. ConcrĂštement, il s’est agi pour moi de me dĂ©barrasser de la volontĂ© de convaincre et de changer l’autre pour favoriser la connexion et augmenter les chances de trouver une solution ensemble.

Selon vous, est-ce que la CNV peut constituer un outil pour l’écologisation ?
De prime abord, la CNV n’est pas Ă  comprendre comme un outil. Si elle est de plus en plus plĂ©biscitĂ©e, elle est aussi de plus en plus dĂ©criĂ©e, en particulier dans les collectifs qui s’y sont essayĂ©s. Il y a confusion sur la finalitĂ© de la CNV qui ne consiste pas simplement Ă  modifier sa maniĂšre de parler et de faire du discours. Plus fondamentalement, il s’agit de changer sa maniĂšre de penser et de voir le monde. Plus qu’un outil qui ne consisterait qu’à modifier des Ă©lĂ©ments de langage, c’est une invitation Ă  changer de modĂšle de pensĂ©e. L’objectif lointain de la CNV est que nous soyons en capacitĂ© de nourrir nos besoins dans la rĂ©ciprocitĂ©, dans l’interdĂ©pendance et l’équivalence. Elle vise Ă  un rééquilibrage au service du vivant et de ses besoins en questionnant nos postures, nos façons de communiquer et de penser.

Dans ma dĂ©marche, j’ajoute Ă  cela une analyse des discriminations et des oppressions systĂ©miques. MalgrĂ© le « cƓur Ă  cƓur Â»n, on ne peut nier le fait que de façon systĂ©mique, il y a des inĂ©galitĂ©s et des discriminations qui vont empĂȘcher certain·es d’entre nous de participer au changement sociĂ©tal vers l’écologisation. Il est nĂ©cessaire d’avoir la sĂ©curitĂ© matĂ©rielle, intĂ©rieure et psychique, voire mĂȘme physiologique pour avancer sur ce chemin de pensĂ©e. Si je suis prĂ©occupé·e par ma survie, c’est difficile de me consacrer Ă  l’écologisation. Pour s’assurer d’un changement en profondeur, il est donc important que la CNV avance avec un examen des discriminations qui contreviennent Ă  la dĂ©marche.

En pratique, en quoi consiste la dĂ©marche de la CNV telle que vous la dĂ©veloppez ?

La CNV nous convie Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  notre posture, notre systĂšme de pensĂ©e en acte. Pour ce faire, elle traite de diffĂ©rentiations-clĂ©s qui sont comme des focales pour prendre conscience et prĂȘter attention Ă  nos maniĂšres de communiquer. Ceci, pour que progressivement, un changement de pensĂ©e advienne.

Cette mĂ©thode a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e initialement par le psychologue amĂ©ricain Marshall Rosenberg en dialogue avec l’approche humaniste de Carl Rogers centrĂ©e sur l’individu plutĂŽt que sur les symptĂŽmes. En ce sens, des diffĂ©rentiations-clĂ©s vont ĂȘtre identifiĂ©es. Celles-ci visent Ă  isoler ce qui dans les interactions et communications de l’individu va favoriser la connexion, la qualitĂ© relationnelle, l’envie d’ĂȘtre en lien avec l’autre, au-delĂ  des opinions, des jugements et de tout ce qui va dĂ©grader la connexion. Parmi les multiples diffĂ©rentiations-clĂ©s, il y en a quatre qui sont assez accessibles :

  •  L’observation qui n’est pas de l’évaluation. Dans la communication, si l’on reste dans une posture d’évaluation, on mĂȘle le fait Ă  des jugements, des suppositions, des gĂ©nĂ©ralisations. Cela survient notamment quand on manque d’information. Il ne s’agit pas d’arrĂȘter d’évaluer, cela n’est pas possible dans notre maniĂšre de fonctionner. Pour autant, on peut privilĂ©gier l’observation pour favoriser la connexion. Par exemple, quand quelqu’un·e fronce les sourcils, on peut Ă©valuer que la personne est en colĂšre, s’impatiente, etc. On va projeter notre rĂ©alitĂ© sur le vĂ©cu d’autrui, sans le connaitre vĂ©ritablement. En revenant Ă  de l’observation, on peut s’interroger avec l’autre sur ce qu’il ou elle Ă©prouve rĂ©ellement. L’idĂ©e est de formuler le fait et de le partager pour observer les diffĂ©rents vĂ©cus qu’il produit.
  • L’expression des sentiments. En communiquant, on exprime parfois des sentiments mĂȘlĂ©s de pensĂ©es ou des formes d’évaluation masquĂ©es, ce qui ne va pas favoriser la connexion. Pour pallier cela, il ne s’agit pas de nier ce que l’on Ă©prouve mais de prendre la responsabilitĂ© de ce qu’on ressent sans directement adresser un reproche Ă  l’autre. La façon dont je ressens un Ă©vĂšnement m’appartient, autrui ne l’éprouvera pas forcĂ©ment de la mĂȘme maniĂšre. Il ou elle reste responsable de l’impact que son acte produit sur moi, et rĂ©ciproquement, je suis Ă©galement responsable de ce que je produis chez l’autre. La connexion se recrĂ©e Ă  cet endroit de la responsabilitĂ© avec l’idĂ©e d’augmenter le vocabulaire d’expression des sentiments pour en parler. Par exemple, une partie du travail de communication que j’ai menĂ© avec des dĂ©tĂ©nu·es, a tenu Ă  restaurer le dialogue sur base de la responsabilitĂ©, pour que l’auteur·ice des faits prenne la responsabilitĂ© de ce qu’il ou elle a fait et de ce que cela a produit comme Ă©motions chez autrui.
  • Les besoins ne sont pas des stratĂ©gies. Cela part du principe que la communication se fonde sur le fait de partager des besoins. Il y a des besoins communs et en Ă©volution entre les cultures et au-delĂ  des conditionnements historiques, tels que la reconnaissance, l’amour, le partage des peines, etc. Les stratĂ©gies vont concerner les maniĂšres dont chacun·e va tĂącher de rĂ©pondre Ă  ces besoins. Il peut donc y avoir une opposition entre les stratĂ©gies. Par exemple Ă  un besoin de bien-ĂȘtre, il me faut rĂ©aliser telle pratique. Si l’on ne se rencontre pas forcĂ©ment sur les pratiques et les stratĂ©gies, on partage des besoins communs et c’est ce qui augmente la connexion. Autre exemple, le besoin de transcendance qui peut ĂȘtre reformulĂ© comme un besoin d’accĂ©der Ă  quelque chose de plus grand que soi-mĂȘme, ce qui peut en passer par la spiritualitĂ© ou la religion, mais aussi d’ĂȘtre dans la nature, de jardiner ou d’explorer les abysses marines. Dans le travail que je mĂšne avec des personnes enfermĂ©es pour terrorisme, ces derniĂšres expriment un besoin de transcendance mais les stratĂ©gies qu’elles ont dĂ©ployĂ©es pour vivre ce besoin ont Ă©tĂ© dĂ©lĂ©tĂšres et ont nuit aux besoins d’autrui.
  • Formuler une demande qui n’est pas une exigence. C’est le passage de la communication Ă  l’action. Pour ce faire, il faut ĂȘtre en capacitĂ© d’énoncer une demande qui ne prend pas en otage, qui soit capable d’entendre le non et qui considĂšre les paramĂštres et les circonstances. Dans la CNV, le non marque le dĂ©but du dialogue, il ne doit pas ĂȘtre considĂ©rĂ© comme la fin. Il va donner des informations pour enrichir la communication et avancer ensemble dans la co-crĂ©ation. En avançant avec le non, on va dire oui Ă  des besoins et Ă  un consentement Ă©clairĂ©, pour s’assurer que la personne dit bien oui en connaissance de cause. À noter que le silence n’est pas une rĂ©ponse optant pour un oui ou pour un non, elle peut plutĂŽt signifier le niveau d’insĂ©curitĂ© dans une relation interpersonnelle ou au sein d’un collectif.

Comment tout ceci intĂšgre votre rĂ©flexion sur les inĂ©galitĂ©s ? On est pas tout·es Ă©quivalent·es dans l’expression de nos sentiments et de nos besoins.
Non, en effet. C’est pour cela que le premier opus sur la CNV est suivi par un deuxiĂšme essai En finir avec les discriminations : prendre ses responsabilitĂ©s et agir et le complĂšte. Il apporte les nuances essentielles Ă  la proposition de la CNV. Ceci, pour qu’elle ne soit pas trop descendante et oublieuse de la rĂ©alitĂ© du monde oĂč il suffirait de savoir dire oui ou non.

Pour continuer sur la question des rapports sociaux, vous distinguez conflit et violence dans votre ouvrage. Vous prĂ©cisez que le conflit est comme une occasion de recueillir de l’information sur la façon dont on vit une situation, il n’est pas forcĂ©ment violent. La violence va concerner la façon dont on choisit d’exprimer le conflit. Pouvez-vous nous en dire plus ?
De mĂȘme que la colĂšre, le conflit n’est pas intrinsĂšquement violent mĂȘme s’il n’est jamais vraiment confortable Ă  vivre. La violence vient du fait de rĂ©duire le conflit Ă  une logique binaire, avec un·e gagnant·e et un·e perdant·e, comme c’est souvent le cas dans notre modĂšle culturel. D’autant qu’il y a celles et ceux qui vont au conflit car ces personnes sont en position de force et que leur gain est permanent. Les personnes qui vivent des discriminations et des violences systĂ©miques ne vont pas forcĂ©ment avoir une disposition pour se lancer dans le conflit et ne pas avoir les capacitĂ©s d’exprimer leur souffrance. Il y a un Ă©crasement de la personne qui n’y va pas au profit de celle qui y va et gagne.

Du reste, le conflit est un moment inĂ©vitable car dans la rencontre, il y a nĂ©cessairement des frictions. La gestion du conflit est alors essentielle car c’est Ă  cet endroit que les transformations sont possibles. Nous restons dans un modĂšle culturel oĂč le conflit est considĂ©rĂ© comme problĂ©matique. Avec la CNV, il faut nous saisir des conflits et Ă©tablir des maniĂšres de communiquer qui permettent Ă  chacun·e de s’exprimer. Ce faisant, le conflit sera d’autant plus constructif et il sera plus aisĂ© d’y faire face, voire de le prĂ©venir. La CNV permet de mettre en avant l’importance de la mĂ©diation dans la communication, en Ă©vitant de nier l’un·e des interlocuteur·ice, ses sentiments, ses besoins, etc.

Pour prolonger cette distinction entre conflit et violence, vous faites rĂ©fĂ©rence dans votre ouvrage Ă  de nombreux·ses auteur·ices non-occidentales pour penser la non-violence. Au-delĂ  de la diversitĂ© des expressions culturelles, ne serait-ce pas aussi le signe d’une difficultĂ© Ă  penser la non-violence dans le modĂšle culturel occidental ?
En effet, pour moi, il y a cette impossibilitĂ© de vĂ©ritablement penser la non-violence au-delĂ  d’une forme d’idĂ©al. On rechigne Ă  la penser de façon concrĂšte et sur le terrain, de peur de la salir. Du coup, elle se trouve discrĂ©ditĂ©e car la rĂ©alitĂ© de la non-violence n’est pas assez approfondie et questionnĂ©e. Pourtant, s’il y a une prĂ©sence de la violence et de la destruction dans nos rĂ©cits, il y a aussi une place et une volontĂ© de respect et de non-violence. Le fil de la violence est celui qu’on dĂ©roule le plus dans notre modĂšle culturel Ă  coup de binaritĂ© et de culpabilisation, avec une exemplaritĂ© de la violence et de la force rĂ©pressive dans l’espace public – il suffit de penser au vocabulaire guerrier et aux rĂ©fĂ©rentiels militaires dans les noms de rue.

Pour moi, c’est aussi Ă  ce niveau que la CNV doit agir en tĂąchant de rĂ©sorber cette inflammation de la violence. Bien souvent parler de non-violence gĂ©nĂšre de la violence chez l’autre ou sur les mĂ©dias sociaux, c’est assez surprenant. C’est comme si une dissonance se faisait : il faut qu’il y ait nĂ©cessairement de la contrainte, de la douleur et de la violence dans l’expĂ©rience et dans la communication. Alors penser une alternative non-violente demeure inacceptable ou simplificateur de la rĂ©alitĂ©.

La popularitĂ© de la CNV, en particulier dans les domaines du dĂ©veloppement personnel ou de la gestion managĂ©riale, ne cache-t-elle pas une forme de lissage des conflits ?
C’est un vrai sujet en soi. Dans ces contextes, il y a par exemple un fort dĂ©voiement du terme de « bienveillance Â» pour demander en pratique aux gens de se taire, de prendre de la place dans la communication sans leur laisser le pouvoir d’en prendre vĂ©ritablement.

À l’inverse, la CNV que je dĂ©veloppe Ă  partir de Marshall Rosenberg est pensĂ©e pour faire face Ă  un monde qui dysfonctionne mais dans l’optique de le transformer, non pas juste pour continuer Ă  s’adapter et rendre les gens heureux en dĂ©pit des dysfonctionnements. En creux, il y a donc une dĂ©marche politique, voire rĂ©volutionnaire et anticapitaliste dans la CNV, qui va chercher Ă  questionner les postures et archĂ©types qui se (re-)produisent dans la communication.

La CNV reste une matiĂšre vivante. Elle a rapidement Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e au profit du dĂ©veloppement personnel sans qu’aucune Ă©volution ne s’ensuive au niveau collectif au-delĂ  de l’échange interpersonnel. La visĂ©e transformatrice de la sociĂ©tĂ© en partant de ses postulats d’équivalence et d’interdĂ©pendance a Ă©tĂ© amoindrie. Il faut donc rester attentif·ve Ă  la finalitĂ© qui est donnĂ©e Ă  la CNV et dans quelle mesure elle est utilisĂ©e pour crĂ©er des espaces pour communiquer ou pour empĂȘcher les conflits. La CNV ne veut pas dire qu’il faut ĂȘtre gentil·le et naĂŻf·ve mais elle implique d’ĂȘtre suffisamment en lien avec les interlocuteur·ices pour crĂ©er ensemble les conditions d’une vie supportable pour le milieu dans lequel on vit, en interrogeant en particulier la compĂ©titivitĂ©, la productivitĂ© et le fait de (faire) taire. Il s’agit de s’exprimer soi-mĂȘme de façon authentique et responsable tout en restant curieux·se de ce que vit autrui, en laissant la place au dĂ©saccord. À ce propos, le dĂ©saccord n’est pas un dĂ©samour. Dans des contextes de changement sociĂ©tal, il peut y avoir une telle urgence Ă  faire avancer les choses et une telle fusion avec les valeurs Ă  dĂ©fendre, qu’il n’y a que peu de place pour le dĂ©saccord. Si autrui n’est pas d’accord, il est forcĂ©ment contre moi. Cependant, c’est aussi du dĂ©saccord que nait la crĂ©ativitĂ© et qu’émergent des maniĂšres diffĂ©rentes de voir les choses.

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L’expression dĂ©signe une simplification de la CNV qui viserait Ă  se connecter Ă  l’autre avec son cƓur, « en toute authenticitĂ© Â». Si l’objectif de connexion fait bien partie de la CNV, celle-ci n’empĂȘche en rien que des problĂšmes de discrimination ou d’oppression continue de se reproduire de façon systĂ©mique.

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