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Dossier

🌐Écouter la forĂȘt congolaise : raconter Ă  travers le vivant

Entretien avec Delphine Wil, autrice et réalisatricen

14-07-2025

Une tour Ă  flux haute de 55 mĂštres, Ă©rigĂ©e par l’universitĂ© de Gand au cƓur de la rĂ©serve de Yangambi en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, permet aux scientifiques de rĂ©colter un certain nombres de donnĂ©es tels que les flux de gaz Ă  effet de serres entre l’atmosphĂšre et la forĂȘt. Cette forĂȘt sera le personnage principal du prochain documentaire radiophonique de la rĂ©alisatrice Delphine Wil qui en dĂ©plaçant notre point de vue (et d’écoute) entend questionner les logiques coloniales Ă  l’Ɠuvre dans ce « dispositif tour Â» ainsi que l’utilisation des donnĂ©es qui y sont rĂ©coltĂ©es.

 

Propos recueillis par Baptiste De Reymaeker, directeur du Centre culturel d’Havelange et membre de Culture & DĂ©mocratie

Parlez moi de votre prochaine création.
Il s’agira d’un documentaire sonore consacrĂ© Ă  un lieu, qui se situe dans le centre de la RDC, dans la rĂ©serve naturelle de Yangambi, Ă  100 km de Kisangani, dans la province de la Tshopo. Cette rĂ©serve est une partie de la forĂȘt du Bassin du Congo, une forĂȘt primaire. En 1933, les Belges y ont créé un centre de recherche pour l’étude de l’agriculture et de la foresterie tropicales afin d’avoir une meilleure connaissance des ressources naturelles que contenait et contient encore cette forĂȘt. En 1962, les scientifiques et ingĂ©nieur·es ont quittĂ© le centre, qui devient, en 1970, l’Institut national congolais pour l’étude et la recherche agronomique. Ce sont toutefois des financements et soutiens belges – l’universitĂ© de Gand notamment – et internationaux qui permettent, en grande partie, Ă  ce centre d’exister. En 2015, l’universitĂ© de Gand a rĂ©coltĂ© les fonds nĂ©cessaires pour construire et Ă©riger dans cette rĂ©serve, en collaboration avec l’universitĂ© de Kisangani, une tour Ă  flux, haute de 55 mĂštres, qui ressemble Ă  une antenne radio gĂ©ante. En fonction depuis 2020, elle permet, entre autres choses, de mesurer le flux de gaz Ă  effet de serres entre l’atmosphĂšre et la forĂȘt. La forĂȘt du bassin du Congo est le deuxiĂšme plus grand massif forestier tropical aprĂšs la forĂȘt amazonienne, mais elle est le premier puits de carbone au monde.

La question de l’usage des donnĂ©es rĂ©coltĂ©es par la recherche qui peuvent ĂȘtre utilisĂ©es tant pour des objectifs Ă©cologiques que des objectifs capitalistes (dans le cadre du marchĂ© des quotas carbone) m’intĂ©resse. GrĂące au rendement en absorption de gaz Ă  effets de serre de cette forĂȘt, le Congo pourrait vendre ses quotas carbone aux pays occidentaux qui continueraient Ă  polluer. Je dĂ©cĂšle des logiques coloniales Ă  l’Ɠuvre dans ce projet de tour, dans la maniĂšre dont il s’est constituĂ©, dans la maniĂšre dont il fonctionne. Les financements sont essentiellement occidentaux. Le gouvernement congolais s’y intĂ©resse, mais n’injecte pas d’argent. Son intĂ©rĂȘt me semble davantage commercial qu’écologique. L’écologie n’est en outre pas une prĂ©occupation fort populaire au Congo. Le peuple congolais traverse bien d’autres crises.

L’équipe qui chapeaute la recherche est composĂ©e d’étudiant·es congolais·es mais issu·es de l’universitĂ© de Gand. Elle vient sur place pour apprendre aux Ă©tudiant·es et chercheur·ses congolais·es la maniĂšre de relever les donnĂ©es, d’entretenir la tour, etc. La tour a Ă©tĂ© conçue, confectionnĂ©e en Belgique, amenĂ©e par bateau et Ă©rigĂ©e par un opĂ©rateur tĂ©lĂ©com congolais. À travers ces exemples, en grossissant les traits, j’entrevois ce processus en marche selon lequel on pense les choses en Occident, on les met en Ɠuvre en Afrique, et c’est l’Occident qui dĂ©cide qui en rĂ©colte les fruits. Par Occident, j’entends les pays riches qui dĂ©tiennent le capital. Je voudrais explorer les dynamiques inĂ©galitaires qu’il peut y avoir entre les Congolais·es et les Belges, dans le centre et dans la forĂȘt. Mais je ne veux pas que les personnages de mon documentaire soient les scientifiques belges d’une part, et les Congolais·es d’autre part. Je souhaite que le personnage principal de ce projet sonore soit la forĂȘt. C’est elle que je veux enregistrer. Que le lieu raconte tout cela Ă  travers les gens qui y passent, les animaux, les choses qui la traversent. Raconter Ă  travers le vivant et essayer de quitter la vision anthropocentriste. J’ai l’impression qu’on n’envisage la forĂȘt que comme une donnĂ©e utile. Elle doit nourrir, depuis toujours, mais dĂ©sormais elle doit ĂȘtre prĂ©servĂ©e pour rester le premier puits de carbone et permettre Ă  l’Occident de continuer Ă  polluer.

Est-ce que la forĂȘt pourrait ĂȘtre inutile ? Est-ce qu’on ne pourrait pas penser la nature en d’autres termes que selon son utilitĂ© ? À quels Ă©quilibres participe-t-elle au-delĂ  de binaritĂ©s telles que pollution/non-pollution, prĂ©servation/exploitation, etc. ?

Comment avez-vous appris l’existence de cette tour ?
Je m’intĂ©resse aux enjeux Ă©cologiques, Ă  la conservation du vivant. Je m’intĂ©resse aussi Ă  l’Afrique, Ă  la RDC plus particuliĂšrement, oĂč est nĂ©e ma mĂšre. Et Ă  la Belgique, oĂč je suis nĂ©e. Cette double origine me renvoie Ă  la pĂ©riode coloniale, puisque que c’est Ă  ce moment-lĂ  qu’est nĂ©e ma mixitĂ©. C’est une pĂ©riode sur laquelle je travaille beaucoup. Dans le cadre de la prĂ©sentation, en RDC, d’un prĂ©cĂ©dent projet sonore sur mon histoire familiale – Sous l’eau, les larmes du poisson ne se voient pas –, j’ai assistĂ© Ă  une confĂ©rence. L’orateur congolais alertait sur le fait que l’eau serait au centre des prochains conflits mondiaux. Il indiquait nĂ©anmoins que d’eau, le Congo n’en manquait pas. J’ai explorĂ© ce sujet-lĂ  et, de fil en aiguille, j’ai appris l’existence de cette tour, de ce centre.

Je souhaite faire de mon documentaire un objet dĂ©colonisĂ©, une tentative de crĂ©er en dehors de cette distinction structurante dans la vision moderne occidentale de l’opposition nature/culture.

Vous m’avez prĂ©sentĂ© votre projet en deux parties. Dans la premiĂšre, vous Ă©voquez ce qui serait un travail de dĂ©voilement des logiques coloniales Ă  l’Ɠuvre dans ce « dispositif tour Â» – au niveau de sa conception et de la maniĂšre dont il est menĂ©, mais aussi au niveau de la valorisation (capitaliste) des rĂ©sultats. Dans la seconde partie vous indiquez que vous allez surtout enregistrer la forĂȘt, qu’elle sera le personnage principal de votre crĂ©ation. Comment « faire parler Â» la forĂȘt de ça ?
C’est un trait commun Ă  mes travaux documentaires : j’essaie de dĂ©velopper un point de vue complet et critique du sujet qui m’intĂ©resse, duquel je me distancie, tout en m’y appuyant, pour proposer une approche plus sensible, fragile, ouverte. J’évite un militantisme frontal. Je ne cherche pas Ă  donner des rĂ©ponses que je n’ai pas. TrĂšs concrĂštement, ici, j’imagine poser des micros dans des lieux stratĂ©giques. LĂ  oĂč se dĂ©roulent des pratiques ancestrales d’agriculture sur brulis qu’on essaie d’empĂȘcher par exemple, et toutes les interactions humaines et non-humaines qu’il peut y avoir dans la forĂȘt, dans la rĂ©serve, au centre. Peut-ĂȘtre mettre des micros sur cette tour. Mais ne jamais perdre le point de vue du lieu. Les interactions viennent, passent devant les micros. Laisser la vie, tant humaine que non-humaine, se dĂ©velopper devant les micros.

Certains fleuves, comme le Te Awa Tupua en Nouvelle ZĂ©lande, ou le Gange et la Yamuna en Inde, ont acquis une personnalitĂ© juridique. Choisir une forĂȘt comme personnage principal est-il une façon de lui donner une personnalitĂ© ?
Je souhaite faire de mon documentaire un objet dĂ©colonisĂ©, une tentative de crĂ©er en dehors de cette distinction structurante dans la vision moderne occidentale de l’opposition nature/culture. Je ne veux pas instrumentaliser la forĂȘt en lui donnant un rĂŽle anthropomorphique/d’actrice qu’elle n’a pas. J’aimerai prĂ©cisĂ©ment sortir de cette vision instrumentale, y compris dans ma dĂ©marche de crĂ©ation. Mais ce ne sera pas simple. Je prends la pleine mesure du fait que mon ĂȘtre est lui-mĂȘme colonisĂ©. Il ne suffit pas de vouloir s’en affranchir pour l’ĂȘtre. Il y a un travail, lent, exigeant, de dĂ©construction Ă  mener. Un soupçon permanent Ă  entretenir. Mais je veux y trouver de la joie, celle de la libĂ©ration, toujours Ă  l’Ɠuvre. Il n’est pas question d’auto-flagellation, plutĂŽt de luciditĂ©.

Cette volontĂ© de dĂ©voiler une forĂȘt dĂ©pourvue de toute humanitĂ©, ne rejoint elle pas une vision romantique de la nature, un fantasme de revenir Ă  une nature authentique, pure et innocente ou sauvage et indomptĂ©e, une nature d’avant la « culture Â» ou la « modernitĂ© Â» ? L’opposition nature/culture ne serait alors pas dĂ©passĂ©e.
Il y a un usage ancestral, une pratique de la forĂȘt, un savoir des plantes. Il y a des interactions humaines, des logiques de domination, certaines prĂ©existantes Ă  la pĂ©riode coloniale d’ailleurs. Il y a des interdĂ©pendances, une continuitĂ© entre la forĂȘt et les ĂȘtres humains. Cela aussi je chercherai Ă  le capter. La forĂȘt n’est peut-ĂȘtre pas une actrice, n’a pas Ă  ĂȘtre perçue comme exclusivement utile – utile pour son bois, utile pour la culture sur brulis, utile (et prĂ©servĂ©e) pour le CO2 qu’elle capte – mais la forĂȘt n’est pas passive, ou inerte : elle a une agentivitĂ©, elle entre en interaction avec l’humain, le non-humain


Je veux donc explorer l’utilitĂ© de la forĂȘt et son inutilitĂ©. Je pense qu’on s’ennuierait si je ne travaillais que sur l’inutilitĂ© de la forĂȘt.

Une des limites de la critique Ă©cologiste est l’absence d’imaginaire dĂ©sirable qu’elle suscite. Est-ce que votre intention est aussi d’Ɠuvrer, par ce documentaire, Ă  la construction d’un tel imaginaire ?
Comme c’est un travail sonore, la libertĂ© d’imaginer de l’auditrice et de l’auditeur est plus grande qu’avec un travail vidĂ©o. Avec l’image, on a moins cette possibilitĂ© que chacune et chacun dĂ©veloppe ses propres reprĂ©sentations mentales. Dans le contexte d’une Ă©coute, notre attention et celle de notre voisin ou voisine se portent sur des choses diffĂ©rentes. Les imaginaires sont dĂ©multipliĂ©s, singuliers mais Ă©mergeant d’une mĂȘme source. Dans d’une forĂȘt tropicale, il va y avoir beaucoup de sons, de bruits diffĂ©rents qui vont attirer l’attention, participer d’une certaine perception de la forĂȘt. Je n’aime pas l’idĂ©e de devoir « construire un imaginaire dĂ©sirable Â». Je ne cherche pas Ă  faire de la forĂȘt un objet sĂ©duisant. J’espĂšre amener de la complexitĂ© dans sa perception. Une perception qui n’est pas encore tout Ă  fait claire pour moi non plus, d’ailleurs.

Une face dure, violente, Ă  l’image des dĂ©gĂąts environnementaux et humains causĂ©s par les mines et une face douce : la tour, immobile, gĂ©rĂ©e par une communautĂ© scientifique. Dans les deux cas, un objectif : l’accaparement d’un marchĂ©, dans une logique capitaliste verte.

Aujourd’hui, le 6 mars 2025, au Congo, Ă  300km de la rĂ©serve naturelle que vous souhaitez explorer, la guerre fait rage entre l’armĂ©e congolaise et les miliciens du M23, soutenus par l’armĂ©e rwandaise. Cette guerre, selon certaines analyses, a pour enjeu le contrĂŽle de terres riches en minerais, utiles pour les batteries Ă©lectriques notamment, Ă©lĂ©ments centraux des politiques actuelles de lutte contre le dĂ©rĂšglement climatique. Que vous inspire cette situation ?
Il y a d’un cĂŽtĂ© cette tour surplombant la canopĂ©e, paisible, « pacifiste Â», dont les relevĂ©s dĂ©montrent la nĂ©cessitĂ© de prĂ©server la forĂȘt du bassin du Congo dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques. Et de l’autre cĂŽtĂ© il y a cette guerre, violente, pour le contrĂŽle de territoires riches en minerais. Dans les deux cas, une logique extractiviste Ă  l’Ɠuvre, mais aux faces opposĂ©es : une face dure, violente, Ă  l’image des dĂ©gĂąts environnementaux et humains causĂ©s par les mines et une face douce : la tour, immobile, gĂ©rĂ©e par une communautĂ© scientifique. Dans les deux cas, un objectif : l’accaparement d’un marchĂ©, dans une logique capitaliste verte. Les scientifiques ne perçoivent pas leur projet de tour Ă  flux comme s’inscrivant dans un projet extractiviste et capitaliste. Ils et elles se dĂ©responsabilisent de l’usage des donnĂ©es recueillies.

Mais en se distançant des finalités de leurs recherches, les scientifiques rendent indirectement possibles des dynamiques coloniales, extractivistes, de domination.
La figure du « scientifique Â» est pour moi hyper intĂ©ressante : elle partage avec celle de « l’Homme occidental Â», avec vous, avec moi, le fait « d’avoir toujours les mains propres Â». On a un smartphone entre les mains, on circule dans une voiture ou sur un vĂ©lo Ă©lectrique, on prend quand mĂȘme l’avion (pour des longs voyages) sans vraiment remettre en question ces usages, qui ont comme conditions de possibilitĂ©s des injustices qui se rĂ©pĂštent.

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Elle achĂšve actuellement un projet sonore sur l’équipe fĂ©minine de football de l’Union Saint-Gilloise. PrĂ©cĂ©demment, elle a rĂ©alisĂ© le film MĂ©moire de missionnaires et la crĂ©ation radiophonique Sous l’eau, les larmes du poisson ne se voient pas, deux Ɠuvres consacrĂ©es Ă  son histoire familiale et au passĂ© colonial.

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