Une tour Ă flux haute de 55 mĂštres, Ă©rigĂ©e par lâuniversitĂ© de Gand au cĆur de la rĂ©serve de Yangambi en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, permet aux scientifiques de rĂ©colter un certain nombres de donnĂ©es tels que les flux de gaz Ă effet de serres entre lâatmosphĂšre et la forĂȘt. Cette forĂȘt sera le personnage principal du prochain documentaire radiophonique de la rĂ©alisatrice Delphine Wil qui en dĂ©plaçant notre point de vue (et dâĂ©coute) entend questionner les logiques coloniales Ă lâĆuvre dans ce « dispositif tour » ainsi que lâutilisation des donnĂ©es qui y sont rĂ©coltĂ©es.
Propos recueillis par Baptiste De Reymaeker, directeur du Centre culturel d’Havelange et membre de Culture & DĂ©mocratie
Parlez moi de votre prochaine création.
Il sâagira dâun documentaire sonore consacrĂ© Ă un lieu, qui se situe dans le centre de la RDC, dans la rĂ©serve naturelle de Yangambi, Ă 100 km de Kisangani, dans la province de la Tshopo. Cette rĂ©serve est une partie de la forĂȘt du Bassin du Congo, une forĂȘt primaire. En 1933, les Belges y ont créé un centre de recherche pour lâĂ©tude de lâagriculture et de la foresterie tropicales afin dâavoir une meilleure connaissance des ressources naturelles que contenait et contient encore cette forĂȘt. En 1962, les scientifiques et ingĂ©nieur·es ont quittĂ© le centre, qui devient, en 1970, lâInstitut national congolais pour lâĂ©tude et la recherche agronomique. Ce sont toutefois des financements et soutiens belges â lâuniversitĂ© de Gand notamment â et internationaux qui permettent, en grande partie, Ă ce centre dâexister. En 2015, lâuniversitĂ© de Gand a rĂ©coltĂ© les fonds nĂ©cessaires pour construire et Ă©riger dans cette rĂ©serve, en collaboration avec lâuniversitĂ© de Kisangani, une tour Ă flux, haute de 55 mĂštres, qui ressemble Ă une antenne radio gĂ©ante. En fonction depuis 2020, elle permet, entre autres choses, de mesurer le flux de gaz Ă effet de serres entre lâatmosphĂšre et la forĂȘt. La forĂȘt du bassin du Congo est le deuxiĂšme plus grand massif forestier tropical aprĂšs la forĂȘt amazonienne, mais elle est le premier puits de carbone au monde.
La question de lâusage des donnĂ©es rĂ©coltĂ©es par la recherche qui peuvent ĂȘtre utilisĂ©es tant pour des objectifs Ă©cologiques que des objectifs capitalistes (dans le cadre du marchĂ© des quotas carbone) mâintĂ©resse. GrĂące au rendement en absorption de gaz Ă effets de serre de cette forĂȘt, le Congo pourrait vendre ses quotas carbone aux pays occidentaux qui continueraient Ă polluer. Je dĂ©cĂšle des logiques coloniales Ă lâĆuvre dans ce projet de tour, dans la maniĂšre dont il sâest constituĂ©, dans la maniĂšre dont il fonctionne. Les financements sont essentiellement occidentaux. Le gouvernement congolais sây intĂ©resse, mais nâinjecte pas dâargent. Son intĂ©rĂȘt me semble davantage commercial quâĂ©cologique. LâĂ©cologie nâest en outre pas une prĂ©occupation fort populaire au Congo. Le peuple congolais traverse bien dâautres crises.
LâĂ©quipe qui chapeaute la recherche est composĂ©e dâĂ©tudiant·es congolais·es mais issu·es de lâuniversitĂ© de Gand. Elle vient sur place pour apprendre aux Ă©tudiant·es et chercheur·ses congolais·es la maniĂšre de relever les donnĂ©es, dâentretenir la tour, etc. La tour a Ă©tĂ© conçue, confectionnĂ©e en Belgique, amenĂ©e par bateau et Ă©rigĂ©e par un opĂ©rateur tĂ©lĂ©com congolais. Ă travers ces exemples, en grossissant les traits, jâentrevois ce processus en marche selon lequel on pense les choses en Occident, on les met en Ćuvre en Afrique, et câest lâOccident qui dĂ©cide qui en rĂ©colte les fruits. Par Occident, jâentends les pays riches qui dĂ©tiennent le capital. Je voudrais explorer les dynamiques inĂ©galitaires quâil peut y avoir entre les Congolais·es et les Belges, dans le centre et dans la forĂȘt. Mais je ne veux pas que les personnages de mon documentaire soient les scientifiques belges dâune part, et les Congolais·es dâautre part. Je souhaite que le personnage principal de ce projet sonore soit la forĂȘt. Câest elle que je veux enregistrer. Que le lieu raconte tout cela Ă travers les gens qui y passent, les animaux, les choses qui la traversent. Raconter Ă travers le vivant et essayer de quitter la vision anthropocentriste. Jâai lâimpression quâon nâenvisage la forĂȘt que comme une donnĂ©e utile. Elle doit nourrir, depuis toujours, mais dĂ©sormais elle doit ĂȘtre prĂ©servĂ©e pour rester le premier puits de carbone et permettre Ă lâOccident de continuer Ă polluer.
Est-ce que la forĂȘt pourrait ĂȘtre inutile ? Est-ce quâon ne pourrait pas penser la nature en dâautres termes que selon son utilitĂ© ? Ă quels Ă©quilibres participe-t-elle au-delĂ de binaritĂ©s telles que pollution/non-pollution, prĂ©servation/exploitation, etc. ?
Comment avez-vous appris lâexistence de cette tour ?
Je mâintĂ©resse aux enjeux Ă©cologiques, Ă la conservation du vivant. Je mâintĂ©resse aussi Ă lâAfrique, Ă la RDC plus particuliĂšrement, oĂč est nĂ©e ma mĂšre. Et Ă la Belgique, oĂč je suis nĂ©e. Cette double origine me renvoie Ă la pĂ©riode coloniale, puisque que câest Ă ce moment-lĂ quâest nĂ©e ma mixitĂ©. Câest une pĂ©riode sur laquelle je travaille beaucoup. Dans le cadre de la prĂ©sentation, en RDC, dâun prĂ©cĂ©dent projet sonore sur mon histoire familiale â Sous lâeau, les larmes du poisson ne se voient pas â, jâai assistĂ© Ă une confĂ©rence. Lâorateur congolais alertait sur le fait que lâeau serait au centre des prochains conflits mondiaux. Il indiquait nĂ©anmoins que dâeau, le Congo nâen manquait pas. Jâai explorĂ© ce sujet-lĂ et, de fil en aiguille, jâai appris lâexistence de cette tour, de ce centre.
Je souhaite faire de mon documentaire un objet dĂ©colonisĂ©, une tentative de crĂ©er en dehors de cette distinction structurante dans la vision moderne occidentale de lâopposition nature/culture.
Vous mâavez prĂ©sentĂ© votre projet en deux parties. Dans la premiĂšre, vous Ă©voquez ce qui serait un travail de dĂ©voilement des logiques coloniales Ă lâĆuvre dans ce « dispositif tour » â au niveau de sa conception et de la maniĂšre dont il est menĂ©, mais aussi au niveau de la valorisation (capitaliste) des rĂ©sultats. Dans la seconde partie vous indiquez que vous allez surtout enregistrer la forĂȘt, quâelle sera le personnage principal de votre crĂ©ation. Comment « faire parler » la forĂȘt de ça ?
Câest un trait commun Ă mes travaux documentaires : jâessaie de dĂ©velopper un point de vue complet et critique du sujet qui mâintĂ©resse, duquel je me distancie, tout en mây appuyant, pour proposer une approche plus sensible, fragile, ouverte. JâĂ©vite un militantisme frontal. Je ne cherche pas Ă donner des rĂ©ponses que je n’ai pas. TrĂšs concrĂštement, ici, jâimagine poser des micros dans des lieux stratĂ©giques. LĂ oĂč se dĂ©roulent des pratiques ancestrales dâagriculture sur brulis quâon essaie dâempĂȘcher par exemple, et toutes les interactions humaines et non-humaines quâil peut y avoir dans la forĂȘt, dans la rĂ©serve, au centre. Peut-ĂȘtre mettre des micros sur cette tour. Mais ne jamais perdre le point de vue du lieu. Les interactions viennent, passent devant les micros. Laisser la vie, tant humaine que non-humaine, se dĂ©velopper devant les micros.
Certains fleuves, comme le Te Awa Tupua en Nouvelle ZĂ©lande, ou le Gange et la Yamuna en Inde, ont acquis une personnalitĂ© juridique. Choisir une forĂȘt comme personnage principal est-il une façon de lui donner une personnalitĂ© ?
Je souhaite faire de mon documentaire un objet dĂ©colonisĂ©, une tentative de crĂ©er en dehors de cette distinction structurante dans la vision moderne occidentale de lâopposition nature/culture. Je ne veux pas instrumentaliser la forĂȘt en lui donnant un rĂŽle anthropomorphique/dâactrice quâelle nâa pas. Jâaimerai prĂ©cisĂ©ment sortir de cette vision instrumentale, y compris dans ma dĂ©marche de crĂ©ation. Mais ce ne sera pas simple. Je prends la pleine mesure du fait que mon ĂȘtre est lui-mĂȘme colonisĂ©. Il ne suffit pas de vouloir sâen affranchir pour lâĂȘtre. Il y a un travail, lent, exigeant, de dĂ©construction Ă mener. Un soupçon permanent Ă entretenir. Mais je veux y trouver de la joie, celle de la libĂ©ration, toujours Ă lâĆuvre. Il nâest pas question dâauto-flagellation, plutĂŽt de luciditĂ©.
Cette volontĂ© de dĂ©voiler une forĂȘt dĂ©pourvue de toute humanitĂ©, ne rejoint elle pas une vision romantique de la nature, un fantasme de revenir Ă une nature authentique, pure et innocente ou sauvage et indomptĂ©e, une nature dâavant la « culture » ou la « modernitĂ© » ? Lâopposition nature/culture ne serait alors pas dĂ©passĂ©e.
Il y a un usage ancestral, une pratique de la forĂȘt, un savoir des plantes. Il y a des interactions humaines, des logiques de domination, certaines prĂ©existantes Ă la pĂ©riode coloniale dâailleurs. Il y a des interdĂ©pendances, une continuitĂ© entre la forĂȘt et les ĂȘtres humains. Cela aussi je chercherai Ă le capter. La forĂȘt nâest peut-ĂȘtre pas une actrice, nâa pas Ă ĂȘtre perçue comme exclusivement utile â utile pour son bois, utile pour la culture sur brulis, utile (et prĂ©servĂ©e) pour le CO2 quâelle capte â mais la forĂȘt nâest pas passive, ou inerte : elle a une agentivitĂ©, elle entre en interaction avec lâhumain, le non-humainâŠ
Je veux donc explorer lâutilitĂ© de la forĂȘt et son inutilitĂ©. Je pense quâon sâennuierait si je ne travaillais que sur lâinutilitĂ© de la forĂȘt.
Une des limites de la critique Ă©cologiste est lâabsence dâimaginaire dĂ©sirable quâelle suscite. Est-ce que votre intention est aussi dâĆuvrer, par ce documentaire, Ă la construction dâun tel imaginaire ?
Comme câest un travail sonore, la libertĂ© dâimaginer de lâauditrice et de lâauditeur est plus grande quâavec un travail vidĂ©o. Avec lâimage, on a moins cette possibilitĂ© que chacune et chacun dĂ©veloppe ses propres reprĂ©sentations mentales. Dans le contexte dâune Ă©coute, notre attention et celle de notre voisin ou voisine se portent sur des choses diffĂ©rentes. Les imaginaires sont dĂ©multipliĂ©s, singuliers mais Ă©mergeant dâune mĂȘme source. Dans dâune forĂȘt tropicale, il va y avoir beaucoup de sons, de bruits diffĂ©rents qui vont attirer lâattention, participer dâune certaine perception de la forĂȘt. Je nâaime pas lâidĂ©e de devoir « construire un imaginaire dĂ©sirable ». Je ne cherche pas Ă faire de la forĂȘt un objet sĂ©duisant. JâespĂšre amener de la complexitĂ© dans sa perception. Une perception qui nâest pas encore tout Ă fait claire pour moi non plus, dâailleurs.
Une face dure, violente, Ă lâimage des dĂ©gĂąts environnementaux et humains causĂ©s par les mines et une face douce : la tour, immobile, gĂ©rĂ©e par une communautĂ© scientifique. Dans les deux cas, un objectif : lâaccaparement dâun marchĂ©, dans une logique capitaliste verte.
Aujourdâhui, le 6 mars 2025, au Congo, Ă 300km de la rĂ©serve naturelle que vous souhaitez explorer, la guerre fait rage entre lâarmĂ©e congolaise et les miliciens du M23, soutenus par lâarmĂ©e rwandaise. Cette guerre, selon certaines analyses, a pour enjeu le contrĂŽle de terres riches en minerais, utiles pour les batteries Ă©lectriques notamment, Ă©lĂ©ments centraux des politiques actuelles de lutte contre le dĂ©rĂšglement climatique. Que vous inspire cette situation ?
Il y a dâun cĂŽtĂ© cette tour surplombant la canopĂ©e, paisible, « pacifiste », dont les relevĂ©s dĂ©montrent la nĂ©cessitĂ© de prĂ©server la forĂȘt du bassin du Congo dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques. Et de lâautre cĂŽtĂ© il y a cette guerre, violente, pour le contrĂŽle de territoires riches en minerais. Dans les deux cas, une logique extractiviste Ă lâĆuvre, mais aux faces opposĂ©es : une face dure, violente, Ă lâimage des dĂ©gĂąts environnementaux et humains causĂ©s par les mines et une face douce : la tour, immobile, gĂ©rĂ©e par une communautĂ© scientifique. Dans les deux cas, un objectif : lâaccaparement dâun marchĂ©, dans une logique capitaliste verte. Les scientifiques ne perçoivent pas leur projet de tour Ă flux comme sâinscrivant dans un projet extractiviste et capitaliste. Ils et elles se dĂ©responsabilisent de lâusage des donnĂ©es recueillies.
Mais en se distançant des finalités de leurs recherches, les scientifiques rendent indirectement possibles des dynamiques coloniales, extractivistes, de domination.
La figure du « scientifique » est pour moi hyper intĂ©ressante : elle partage avec celle de « lâHomme occidental », avec vous, avec moi, le fait « dâavoir toujours les mains propres ». On a un smartphone entre les mains, on circule dans une voiture ou sur un vĂ©lo Ă©lectrique, on prend quand mĂȘme lâavion (pour des longs voyages) sans vraiment remettre en question ces usages, qui ont comme conditions de possibilitĂ©s des injustices qui se rĂ©pĂštent.
Elle achĂšve actuellement un projet sonore sur lâĂ©quipe fĂ©minine de football de lâUnion Saint-Gilloise. PrĂ©cĂ©demment, elle a rĂ©alisĂ© le film MĂ©moire de missionnaires et la crĂ©ation radiophonique Sous lâeau, les larmes du poisson ne se voient pas, deux Ćuvres consacrĂ©es Ă son histoire familiale et au passĂ© colonial.

