La crise écologique nous impose de revoir nos modes de vies et par là, la manière dont nous consommons les ressources naturelles et limitées à notre disposition. Derrière ce constat, une notion soulève des enjeux centraux et d’une profonde complexité : celle des limites. Elles sont de plus en plus régulièrement évoquées dans le contexte de la crise écologique, souvent à tâtons. Exploration de cette notion et de ses ramifications à travers les perspectives de chercheur·ses et acteur·ices de terrain.
« Les sociétés ont toujours des limites, on les appelle des lois », déclare simplement Giorgos Kallis, professeur d’écologie politique et auteur du livre Éloge des limites : par-delà Malthus, connu également pour son travail sur la théorie de la décroissancen. Plus d’un·e auteur·ice ont exploré ce sujet et font un constat similaire en remontant les époques, jusqu’à la Grèce antique. « C’est une réalité empirique et historique que les groupes et les sociétés qui partagent leurs biens communs et empêchent les individus d’accumuler richesses et pouvoir vivent et ont vécu naturellement avec des limites, eux aussi. Ils ont bien sûr leurs mythes, légendes et histoires qui le leur “rappellent”. Mais cela leur semblait aussi naturel qu’il l’est aujourd’hui pour nous de lutter pour un salaire plus élevé ou d’investir dans un bien immobilier pour obtenir le meilleur rendement », explique-t-il.
Au cours des dernières décennies, la gravité croissante de la crise écologique a relancé ce débat sur les limites et mené à l’émergence de différents concepts et théories au sein des communautés scientifiques et économiques – décroissance, économie du « donut », sobriété ou encore théorie des neuf limites planétaires. Toutes tentent de répondre à l’équation qu’est la disponibilité limitée des ressources naturelles et la nécessité de répondre aux besoins de l’ensemble des sociétés humaines, sans compromettre la nature et le reste du vivant.
Actuellement, un·e Européen·ne consomme en moyenne 8 tonnes de CO2 par an avec des variations parfois notables d’un pays à l’autren– environ 16 tonnes pour la Belgiquen, pour la Bulgarie. Pour éviter un réchauffement catastrophique tout en assurant les besoins de l’ensemble de la population mondiale, il est nécessaire de réduire drastiquement cette consommation. Le chiffre de 2 tonnes est régulièrement évoqué bien qu’à considérer avec prudencen. Il faut donc placer des limites à notre consommation. Au-delà des chiffres et des analyses scientifiques, c’est un sujet profondément politique qui soulève parfois certaines peurs, au premier rang desquelles se trouve régulièrement la préservation des libertés individuelles. Cependant, ces craintes peuvent prendre plus de place dans les débats qu’elles n’ont d’importance dans la réalité.
Une question de justice sociale
Martin François, chercheur à l’université de Liège, a analysé la manière dont des propositions visant à mettre des plafonds aux revenus individuels (salaires, loyers ou encore dividendes) ou à la richesse (le patrimoine immobilier, des actions, etc.) étaient reçues par le public au travers de plusieurs dizaines d’interviews. « On a analysé comment les gens réfléchissent et justifient leur position par rapport à cette idée de revenu maximal. Est-ce qu’ils sont pour ou contre ? Qu’est-ce qu’ils en pensent, est-ce que justement c’est une atteinte aux libertés ou est-ce qu’ils trouvent que c’est plutôt une bonne idée ? Et en fait, cette perception d’atteinte aux libertés individuelles n’est pas trop présente, si ce n’est chez les gens qui ont une vision ou une idéologie libertarienne, c’est-à-dire l’idée que l’État doit être absent, que l’économie doit se gérer de manière dérégulée. Un peu ce que font Donald Trump et surtout Elon Musk. » Des opinions qui relèvent de l’exception parmi les personnes sondées explique le chercheur. Cependant, un autre élément est ressorti de l’analyse de Martin François et ses collègues : « On s’est rendu compte que les personnes interviewées ne comprenaient pas forcément ce qu’on voulait dire avec cette proposition de revenu maximal. En expliquant avec des informations beaucoup plus détaillées, on est passé de 25% de personnes soutenant la mesure à 50-65%. Il y a donc un enjeu à définir de quelles limites on parle exactement, à quoi ça sert, qui est concerné, pourquoi est-ce qu’on le fait, et s’il y a justement de l’argent qui est généré avec ça, à quoi il sera utilisé ? »Des questions qui pourraient se poser également lorsqu’on parle de liberté – liberté de qui, pour faire quoi, à quel prix ou pour quel bénéfice pour nos sociétés ? « Finalement, cette question des limites est une question de justice sociale. Évidemment si on pose des limites applicables aux un·es tandis que les autres peuvent polluer n’importe comment, c’est injuste. Mais si c’est un contrat social plus large qui inclut l’ensemble de la société et qu’on pense ça dans une perspective de justice sociale, c’est beaucoup plus accepté », conclut Martin François. Parvenir à déterminer quelle limite placer et où est un enjeu profondément politique qui, pour ces chercheur·ses, doit faire l’objet d’un débat collectif. C’est un constat qui a émergé également lors de l’élaboration du « donut » bruxelloisn basée sur la théorie de Kate Raworth.
Cette question des limites est une question de justice sociale. Évidemment si on pose des limites applicables aux un·es tandis que les autres peuvent polluer n’importe comment, c’est injuste. Mais si c’est un contrat social plus large qui inclut l’ensemble de la société et qu’on pense ça dans une perspective de justice sociale, c’est beaucoup plus accepté.
« Ces réflexions doivent être faites via un système démocratique participatif, collectif »
L’économie du donut est un concept développé par l’économiste britannique Kate Raworth qui vise à définir une économie durable, c’est-à-dire qui respecte l’environnement tout en assurant une justice sociale. Plusieurs grandes villes, dont Bruxelles, se sont prêtées à l’exercice : déterminer le « plafond environnemental » décrit par la théorie de Kate Raworth basée sur les neufs limites planétairesn ; et son pendant, le « plancher social » nécessaire pour satisfaire les besoins de ses habitant·es. Fanny Dethier est chercheuse postdoctorante à l’ICHEC et a participé au projet. « Au moment de créer le donut de Bruxelles, il a aussi fallu qu’on définisse ce qu’étaient le plancher et le plafond pour différents domaines. Le plafond, c’est un peu plus facile parce qu’on a déjà les travaux sur les limites planétaires qu’on peut ramener à l’échelle du territoire bruxellois. Mais la définition du plancher social a vraiment mis la dimension politique en évidence. Par exemple, quel est le niveau d’éducation qu’on considère comme étant satisfaisant pour tou·tes ? Ou encore la connectivité, donc le fait d’avoir des accès de connexion internet, notamment. Est-ce qu’on doit subvenir à ces besoins-là ? Alors actuellement, oui, dans notre société quelqu’un·e qui n’a pas accès à internet se trouvera hors circuit. Mais est-ce que c’est vraiment un besoin fondamental de l’humain ? C’était assez compliqué de définir ce plancher. On a fait l’exercice pour pouvoir représenter et donner une image de ce donut bruxellois, mais clairement on n’était pas du tout satisfait de ce qu’on proposait. En fait, ce sont des réflexions qui doivent être faites via un système démocratique participatif, collectif », estime la chercheuse. Le débat est d’autant plus nécessaire que toutes les limites à poser ne vont pas concerner l’ensemble de la population de la même manière – les plus riches par exemple consomment bien plus de ressourcesn.
« Si on consomme trop, c’est au détriment de quelqu’un d’autre »
« Avec d’autres chercheurs, on essayait de conceptualiser ce qu’était la sobriétén, qui pour moi incarne assez bien cette question de limite » explique encore Fanny Dethier. « L’une des personnes disait : “Moi, je me représente ça dans mon esprit comme un espace dont on peut profiter.” Un peu comme si quand on nait, on a chacun·e droit à une zone qui devrait nous permettre de vivre. Dès qu’on dépasse cette zone, ça veut dire qu’on empiète sur celle de quelqu’un d’autre. Donc il faut en être conscient.e, que ce soit au détriment des générations actuelles ou des générations futures. Dépasser cette zone n’est pas neutre. Si on consomme trop, c’est au détriment de quelqu’un d’autre. »
C’est vrai au sein des pays, mais également entre eux et particulièrement entre les pays du Nord et ceux du Sud. Par exemple, l’Union européenne consomme environ 25% des métaux produits mondialementn et représente 6% de la population. Posé à ce niveau, le débat prend une nouvelle dimension.
La crise écologique « impose d’avoir une approche commune, mais différenciée »
« Tout le monde est dans le même bateau, mais on n’est pas assis à la même place », constate Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD. « La question de la décroissance en Afrique est totalement inaudible. Pour eux, c’est un nouvel avatar du colonialisme dans ce sens où les Occidentaux ont consommé toutes les ressources au point qu’il y a une crise planétaire. Et du coup, les plus pauvres n’ont plus droit de consommer tout ce qui a été consommé par ceux qui sont riches. Ils utilisent souvent l’image de l’échelle. On a utilisé une échelle pour monter au premier étage, et puis hop, on remonte l’échelle, et plus personne ne peut arriver au premier étage. Que ce soit le climat ou la biodiversité, tous les sujets qui amènent à ce type de réglementation imposent évidemment d’avoir une approche commune, mais différenciée. Sans ça, c’est totalement inacceptable pour les pays du Sud en général et pour les pays à faible revenu en particulier. » Une approche qui devra permettre une augmentation de la consommation de ces pays pour assurer leurs besoins. Les crises de ces dernières années montrent cependant que l’on s’en éloigne. « C’est paradoxal puisqu’on sort d’une crise planétaire comme la pandémie, où justement, ça a vraiment démontré en quoi le chacun pour soi, la loi du plus fort était inefficace par rapport à la coopération. Mais à la sortie on fait encore pire, on va encore plus loin dans le nationalisme et dans la compétition entre puissances », déplore-t-il. Et de renchérir avec le délaissement voire les attaques contre les espaces multilatéraux qui pourraient faire avancer des approches plus justes – Nations Unies, Organisation Mondiale de la Santé ou encore le GIEC.
Utopiques, les limites ?
La montée des extrêmes et le regain des nationalismes rend ce niveau de partage des richesses mondiales et donc de limites autrement plus difficiles, d’autant plus que ces inégalités plongent aussi leurs racines dans la colonisation, un sujet toujours sensible aujourd’hui dans de nombreux pays du Nord. À ce stade, cela peut paraitre utopique. Ce qui, pour Giorgos Kallis, n’est pas forcément un problème : « Les sociétés évoluent toujours grâce à des idées utopiques. Les idées d’extrême droite visant à recréer un passé glorieux qui n’a jamais existé sont également utopiques, mais mobilisent l’action. Cette question est très difficile car elle soulève des questions politiques et géopolitiques trop complexes pour y répondre. Un bon point de départ est que c’est la bonne question à poser. » Pour le chercheur, placer des limites, à quelque niveau que ce soit est une question de care. « Si vous vous souciez des autres, humains ou non-humains, vous devez vous limiter et ne pas empiéter sur leur espace. Si vous souhaitez vous développer sans limites, vous devrez inévitablement dominer ou exterminer l’autre. Ce n’est pas une éthique du care. »n
« Je pense que c’est une question de responsabilité envers les autres, ou de partage », exprime Fanny Dethier de son côté. « Pour moi, chaque choix individuel a des conséquences sur les autres, que ce soit maintenant ou plus tard. Ne pas en prendre conscience c’est égoïste. Il faut au contraire essayer de les valoriser, de les comprendre pour pouvoir réfléchir à une vie en commun », ajoute-t-elle.
Les limites constituent donc un enjeu démocratique fondamental et en même temps, elles n’ont rien de neuf. Dans le cadre de la crise écologique que nos sociétés traversent, il apparait cependant nécessaire d’en (re)faire l’objet de débats et d’explications, et ce de manière collective.
La décroissance peut être définie comme une organisation de l’économie et de la société qui a pour but le bien-être de tou·tes et qui préserve les fondements écologiques de la vie (source : https://degrowth.info/fr/degrowth-fr)
https://www.ecoconso.be/fr/content/combien-de-co2- emettons-nous-en-belgique
Le modèle du donut a été appliqué à la Région bruxelloise entre août 2020 et mai 2021 avant de reprendre en février 2022. La démarche vise à évaluer où se situe Bruxelles par rapport à l’espace durable défini par le donut, si la région se dirige vers cet espace et à quel rythme. Le projet peut être suivi ici : https:// donut.brussels/bruxelles/3-1-macro-portrait-fr-new/
Au nombre de 9, les limites planétaires ont été proposées pour la première fois en 2009 par un groupe international de scientifiques. Elles constituent les limites sûres de la pression humaine sur les neuf processus critiques qui, ensemble, maintiennent la Terre stable et résiliente. En 2023, six de ces neuf limites ont été transgressées.
La sobriété est définie par le GIEC comme « un ensemble de mesures et de pratiques quotidiennes qui permettent d’éviter la demande d’énergie, de matériaux, de terres et d’eau tout en assurant le bien-être de tous les êtres humains dans les limites de la planète ».
European Commission, Raw Materials Scoreboard 2021 - https:// rmis.jrc.ec.europa.eu/scoreboard2021#/ind/3
L’éthique du care ou du soin est une théorie qui place au centre de sa réflexion les relations interpersonnelles et le soin ou la bienveillance. Selon cette théorie « prendre soin et ou en recevoir est une activité essentielle à tout type de vie en commun ».

