- 
Vents d’ici vents d’ailleurs

La fête à la grenouille

Entretien avec Katheline, Véronique, Paule et Davide, membres du collectif Les Raines du Château

14-07-2025

À Belœil, dans le Hainaut, un groupe de citoyen·nes organisait le 30 mars 2025 une toute première fête à la grenouille. Ateliers artistiques et scientifiques, contes, fables ou kamishibaï, tous les moyens sont bons pour parler des différents types de batraciens qui peuplent la région, apprendre à les connaitre et surtout comprendre le rôle essentiel de ces espèces dans nos écosystèmes.

Propos recueillis par Maryline Le Corre, pour Culture & Démocratie

Pourriez-vous présenter le collectif et l’origine de cette fête ?
On s’appelle Les Raines du Château. Raines avec un -a- comme les rainettes et du château parce qu’il y a un château ici, à Beloeil. On est un groupe de citoyen·nes bénévoles totalement indépendant de toute organisation qui ne dépend que de nos envies et de notre propre énergie.

Au départ, nous sommes tou·tes membres d’un groupe de sauveteur·ses de batraciens mais on voulait faire quelque chose en plus que de mettre des barrières et ramasser des grenouilles pour les aider à traverser la rue. On avait envie de mettre en place une animation pour diffuser des informations auprès de la population, pour expliquer justement pourquoi certaines routes étaient barrées et surtout pourquoi il est important de préserver les petits batraciens. Nous avons donc organisé notre première « Fête à la grenouille » le 30 mars dernier, ici dans le quartier des Écacheries, près de l’étang de la Canarderie. L’idée était de proposer un évènement « bio-culturel » qui soit artistique et créatif et qui permette une sensibilisation autour des grenouilles pas uniquement basée sur des arguments scientifiques. Parce que tout ce qui touche à l’émerveillement en général, ça ouvre plus facilement les oreilles. C’est la théorie du cerveau global. On avait la volonté de toucher tout le monde et pas seulement les gens qui sont déjà sensibilisés à la cause environnementale, parce que ceux-là viennent déjà lorsqu’il y a une conférence sur les batraciens. Là, c’était un public plus familial qui a réuni plus de 200 personnes.

Les amphibiens, qui sont un peu partout dans nos jardins, font la santé des milieux où ils se trouvent.

Quelles étaient les activités proposées ?
Chaque membre du groupe a proposé quelque chose : Paule des contes, l’accordéoniste du village une fable en patois picard, Katheline et Bérénice un spectacle kamishibaï, Thierry et ses acolytes une chanson illustrée et bruitée. Alors on a fait un parcours présenté sous forme de spectacle déambulatoire. C’est-à-dire que les gens partaient d’un endroit et découvraient les contes, puis la fable puis les spectacles et enfin le coin des livres et des animations lecture. Il y avait aussi un espace « créatif » avec des bricolages (coloriage, découpage, origami…) et un espace « scientifique » où l’on pouvait voir les différentes espèces présentes sur le territoire et poser des questions. Plusieurs créations étaient aussi exposées, notamment une immense et très belle grenouille en vannerie réalisée par Fabienne. Nous avons également collaboré avec une école d’enseignement spécialisé qui se trouve près du site. Les enfants ont créé toute une série de dessins qui ont été exposés.

Quelles sont les variétés de batraciens que l’on peut observer par ici ?
On trouve ici les espèces les plus communes, celles que l’on voit un petit peu partout dès qu’il y a des points d’eau. Le but du stand « scientifique » était justement de mettre en avant, simplement et avec un peu de science, deux ou trois espèces communes chez nous en Belgique. Mais aussi d’expliquer par exemple la différence entre les crapauds communs et les grenouilles rousses que l’on peut observer sur le territoire. De manière générale, toutes les grenouilles ont un corps plus allongé et très lisse, sans aucune ponctuation, sans aucune verrue, sans aucun pustule. Tandis que les crapauds communs, eux, sont plus patauds, ils ont les pattes plus courtes et sont remplis de pustules. Voilà déjà deux différences très remarquables. Même si on n’a pas connaissance de ce qu’on a comme espèce devant soi, on pourra déjà distinguer une grenouille d’un crapaud. Il y a aussi des différences au niveau des pontes. La grenouille rousse va pondre plusieurs milliers d’œufs qui seront déposés en amas. Le crapaud commun, lui, va faire ce qu’on appelle des chapelets ou colliers de perles. C’est plus linéaire mais là aussi, on va compter plusieurs milliers d’œufs. C’est un milieu où il y a énormément de vie et donc aussi beaucoup de prédateurs qui pourraient les manger, d’où l’intérêt de pondre des milliers d’œufs pour qu’un faible pourcentage reste en vie et permette la reproduction des espèces.

Les amphibiens, qui sont un peu partout dans nos jardins, font la santé des milieux où ils se trouvent. En tant qu’espèces « parapluie », ils peuvent être prédateurs ou prédatés. Les têtards qui laissent tomber au fond de la mare des petits excréments vont lui apporter une certaine richesse, une nourriture qui va attirer à son tour d’autres formes de vie. Dans les jardins, ce sont les moustiques, les limaces, les escargots qui y passent pour le bonheur de nos plantations. Les amphibiens sont vraiment essentiels ! Et c’est important de savoir que ces espèces, bien que communes, sont pourtant en train de disparaitre.

Le monde des grenouilles est une super porte d’entrée pour parler d’environnement en général. C’est un animal emblématique qu’on retrouve dans plein d’histoires, de traditions et de chansons de notre culture populaire

Par quoi ces espèces sont-elles menacées ?
La première cause c’est la pollution qui engendre un assèchement des espaces de vie de ces animaux. Il y a aussi de plus en plus de routes bétonnées et donc des lieux de vie qui disparaissent. Et surtout, il y a les voitures. Quand les amphibiens doivent migrer pour retourner à leur lieu de naissance où ils se reproduisent, les voitures font beaucoup de dégâts. Depuis quelques temps, il y a aussi le problème de l’importation d’espèces invasives comme la grenouille taureau ou le crapaud buffle par exemple. Beaucoup d’espèces indigènes sont menacées par ces espèces ornementales qui mangent les grenouilles plus petites. On parle de très gros crapauds, de grenouilles très impressionnantes ramenées ici à des fins décoratives. À une époque c’était très tendance d’importer des espèces venues d’ailleurs. Sauf que ça crée un déséquilibre : les conséquences de l’introduction volontaire ou involontaire d’espèces non endémiques sont nombreuses et souvent inattendues. On le voit aussi avec les abeilles menacées par les importations involontaires de frelons asiatiques, ou avec les tortues de Californie. Il y a des tas d’exemples de ce genre.

Que peut-on faire à l’échelle individuelle ?
Le monde des grenouilles est une super porte d’entrée pour parler d’environnement en général. C’est un animal emblématique qu’on retrouve dans plein d’histoires, de traditions et de chansons de notre culture populaire (la fable du crapaud qui voulait se faire plus gros que le bœuf, la princesse et la grenouille,…) ici mais aussi au Mexique, ou encore chez les Inuits, un peu partout dans le monde. Pourtant ces grenouilles qui existent sur Terre depuis avant la Pangée ont été décimées en l’espace de cent ans. Il ne reste plus qu’un tiers des populations de grenouilles qui soient encore vraiment saines et vivaces. Un autre tiers a presque disparu et le troisième tiers a totalement disparu. Il faut prendre conscience de cela mais aussi savoir que la tendance serait inversible assez facilement. Les espèces qui ont disparu ne réapparaitront pas mais les autres pourraient très vite se renouveler si on leur laissait la possibilité de le faire. À l’échelle individuelle on peut favoriser cela en creusant une mare ou en gardant une zone humide dans son jardin, en participant à des opérations de sauvetage ou simplement, au moment particulièrement critique de la migration, en levant le pied et en aidant aux passages de batraciens. Ça permet de maintenir les espèces, et même peut-être de faire grandir leur nombre qui a chuté, et ainsi remettre en place un certain équilibre. Car plus l’espèce peut se développer, plus il y a d’espoir que les générations se renouvellent !

Y aura-t-il d’autres éditions de la « Fête à la grenouille » ?
On propose cet évènement de manière spontanée et avec le cœur pour partager nos convictions d’une manière joyeuse, enthousiasmante et, nous l’espérons, contaminante. Alors oui on a dans l’idée de recommencer l’année prochaine. Ça n’est pas encore programmé mais ce serait probablement, comme cette année, à la période de migration car c’est le moment où la route est barrée et ça permet de mieux communiquer avec les gens qui ne sont pas toujours contents de devoir faire un détour. D’un côté on barre la route pour les grenouilles et de l’autre on vous invite à venir faire la fête avec nous !

PDF
Journal 60
Écologisation
Écologisation : une belle vie pour tou·tes

Pierre Hemptinne, pour la rédaction

Le nous de la crise
Entre les limites, le monde balance

Elise Feron, journaliste indépendante

Gouverner par le vivant : autoritarisme environnemental et pouvoir en Chine

Virginie Arantes, chercheuse postdoctorale, projet Chine CoREF, Centre Chine (CECMC/CCJ), EHESS, Paris

Écologisation : l’exemple antillais

Anagram asbl  (Sarah Aucagos et Guillaume Moreau – co-fondateur·ices)

🌐Écouter la forêt congolaise : raconter à travers le vivant

Entretien avec Delphine Wil, autrice et réalisatricen

D’un théâtre technologique à l’autre : mettre en scène les infrastructures et la maintenance technique

Tyler Reigeluth, université Catholique de Lille (ETHICS), ULB

Bricoler dans les interstices

Entretien avec Fanny Lederlin, docteure en philosophie et autrice du livre Éloge du bricolagen

La diplomatie environnementale au gré des haies

Pierre Hemptinne, membre de Culture & Démocratie

Pour une réappropriation sociale des techniques et ressources énergétiques

Laure Dobigny, maitresse de conférences en socio-anthropologie des techniques à l’Université Catholique de Lille

Communiquer l’écologisation : la place du conflit

Thibault Galland, chargé de recherche à Culture & Démocratie

🌐La communication non-violente comme levier pour l’écologisation

Entretien avec Nathalie Achard, médiatrice en milieu associatif et animatrice de formations sur la communication non-violente

Pour une culture de l’écologie joyeuse. Réflexions sur des nouvelles institutions culturelles pour nos luttes

Kilian Jörg et -h-

🎧 Création sonore | Des jours nouveaux pour un calendrier positif

Leslie Doumerx et Radio Panik, en collaboration avec Culture & Démocratie

Firmament : la première fête de notre nouveau monde

Entretien avec Esther Sfez, metteuse en scène et porteuse du projet Firmamentn, collectif Hold Up

Résister et désobéir. Petit état des lieux des luttes écologistes en Belgique

Laïss Barkouk, rédactrice

Écologie commune : réactiver les héritages anarchistes

Entretien avec Catherine Malabou, philosophe

Documentaires «  Écologisation »

Cinergie

La fête à la grenouille

Entretien avec Katheline, Véronique, Paule et Davide, membres du collectif Les Raines du Château

Nathan Vandenberghe

Marcelline Chauveau, membre de Culture & Démocratie