Face à l’immobilisme politique, certain·es citoyen·nes se réapproprient les ressources énergétiques quand d’autres organisations choisissent des formes de résistance et de désobéissance plus radicales. Laïss Barkouk est allée à la rencontre de certaines de ces associations pour comprendre leurs revendications et modes d’action. Et puisque la lutte écologique est au cœur des problématiques liées à la production alimentaire, nous retrouverons notamment dans ce panorama Les Brigades d’Action Paysannes déjà rencontrées dans notre dossier « Nourrir/Se nourrir» (Journal n°58, 2024).
Largement désavoués dans les urnes aux dernières élections européennes, fédérales et locales (avec moins de 10% des voix à chaque fois), les partis Ecolo et Groen ont perdu la main dans les décisions politiques en Belgique. Alors que la prise de conscience de l’enjeu climatique s’était considérablement accrue en 20 ans, le climato-scepticisme et la remise en question des rapports accablants du GIEC se sont banalisés à l’extrême.
En cause ? Les crises économiques successives, la montée du fascisme et la fin de la paix en Europe, mais aussi l’amateurisme et l’hypocrisie en matière de politique climatique. Comment prendre au sérieux le problème lorsque celles et ceux qui en sont les principaux·ales responsables continuent joyeusement de l’accentuer ? Comment ne pas tomber dans le fatalisme quand le complotisme d’extrême droite et l’ultralibéralisme sont plus convaincants que la perspective d’une planète habitable ? Alors que les catastrophes naturelles s’intensifient partout et notamment dans les pays du Sud, les enjeux du réchauffement climatique s’effacent derrière d’autres problématiques, réelles ou fantasmées. Aujourd’hui, il est facile de s’y perdre et d’oublier par là même le cœur du sujet et le responsable de tous ces maux : le système capitaliste.
Mais comment faire alors pour se sortir de cette paralysie ? Lorsque les mouvements militants et les mobilisations citoyennes sont tantôt ignorés tantôt criminalisés par les pouvoirs publics, comment reprendre le contrôle d’un narratif dicté par des institutions elles-mêmes sous le joug d’un capitalisme rampant et prompt au greenwashing le plus exacerbé ? Quand les partis écolo et les pétitions ne suffisent plus à contrer le discours ambiant, les mobilisations collectives et les actions de désobéissance deviennent essentielles. En Belgique, la jeunesse, une partie du secteur agricole et les associations continuent de se battre, main dans la main, à travers un véritable tissu de mouvements et de réseaux militants. Mais qui sont les groupes les plus actifs ? Que revendiquent-ils ? Comment opèrent-ils ? Florilège.
Youth for Climate : la jeunesse en première ligne
En septembre 2019, plus de 15 000 personnes, dont la plupart jeunes et étudiantes, ont participé à une grande grève pour le climat en défilant dans les rues de Bruxelles. Quatre ans après l’accord de Paris, qui présentait un nouvel espoir pour les mouvements citoyens, la Belgique n’est pas à la hauteur de ses engagements. C’est ce que déclaraient les deux fondatrices de Youth for Climate, Anuna De Wever et Adélaïde Charlier à cette époque. Inspiré des Fridays for Future initiés en 2018 par Greta Thunberg, Youth for Climate est devenu en peu de temps un mouvement incontournable de la lutte climatique belge. Un mouvement qui, en plus de vouloir conscientiser les responsables politiques et la population, se réclame de valeurs telles que l’intersectionnalité des luttes, la sécurité de toutes et tous pendant les actions qu’il organise, le rejet de la course au profit et la non-violence.
Si l’année 2019 a été la plus prolixe, des marches pour le climat sont depuis organisées tous les ans sous l’impulsion de nombreuses ONG (WWF, Greenpeace, Les amis de la Terre) et de mouvements nationaux (Coalition Climate, Rise for Climate, la CDN, les Gilets Verts) qui travaillent de concert toute l’année pour défendre la justice climatique. « Nous devons continuer à parler du climat et à nous mobiliser si nous voulons placer l’urgence climatique au centre du débat », déclarait Adélaïde Charlier en 2019. Cinq ans plus tard, Youth for Climate est toujours très actif. En revanche, les idées portées par l’organisation et les partis qui les soutiennent sont très fragilisées. Si les objectifs que s’était fixés la Belgique en matière climatique et environnementale sont loin d’être atteints, l’agenda politique de ces dernières années a bien changé de visage et de cap…
Les Brigades d’Action Paysannes : l’action locale et directe
Les blocages institutionnels ne sont pas nouveaux, et d’autres formes d’organisations citoyennes ont depuis longtemps préféré des modes d’action directe et concrète. C’est le cas des Bridages d’Actions Paysannesn (les BAP) : un mouvement citoyen qui veut répondre aux problématiques liées à l’agriculture industrielle, soutenir les petites exploitations agricoles et les conditions de travail des paysans et paysannes qu’elles lèsent. Leur nom fait référence aux Brigades internationales créées en 1936 pour lutter contre le fascisme en Espagne. Autre pan de la lutte écologique, le mouvement des BAP trouve bien son origine dans les mouvements sociaux de résistance. Sa revendication d’un modèle agricole alternatif plus respectueux des travailleur·ses, des consommateur·ices et de la nature débute dans les années 2000. Depuis, les BAP, appartenant elles-mêmes au Réseau des GASAP (Groupes d’Achats Solidaires de l’Agriculture Paysanne), dénoncent l’agriculture intensive et promeuvent la souveraineté alimentaire en rejoignant d’autres mouvements lors de mobilisations de plus grande ampleur.
Reposant sur des organes de décision locaux à Bruxelles et dans toute la Wallonie, le réseau des BAP soutient directement et concrètement l’agriculture paysanne via des appels à participer à des chantiers dans des fermes en milieu rural ou urbain. Outre l’entraide lors de projets agricoles divers (installation d’une serre, écoconstruction, désherbage, défrichage d’une parcelle, coupe du foin, récolte, installation de bacs potagers), certain·es membres des Brigades se joignent à l’organisation d’actions de résistance menées par d’autres mouvements prônant la désobéissance civile. Comme le précise Fenouil, brigadiste depuis 2 ans : « Ces actions ont au moins le mérite d’être très médiatisées et d’obtenir une répercussion positive dans l’opinion publique. »
Ces dernières années, la Belgique a été l’arène de plus en de plus de contestations populaires à l’encontre de projets immobiliers, industriels, routiers ou commerciaux, soutenus par de nombreux collectifs et associations, dont les BAP. Projets qui par ailleurs participent à la montée du prix du foncier et à la difficulté grandissante d’un accès à la terre. Depuis 2024, elles sont mobilisées aux côtés d’autres réseaux comme Occupons le terrain ou Stop Alibaba, pour s’opposer à l’agrandissement de l’aéroport de Liège. Un exemple parmi des centaines d’autres à travers la Belgique où citoyen·nes et paysan·nes défendent les enjeux écologiques, agroalimentaires et urbanistiques.
C’est aussi le cas des ZAD (zones à défendre), comme celles du Keelbeek ou d’Arlon où plusieurs luttes – écologiste, paysanne, anticapitaliste, antifasciste – convergent. Des actions pacifiques qui dégénèrent quand elles rencontrent, comme c’est de plus en plus le cas, la violence des forces de l’ordre. Exemple parlant du côté français à Sainte-Soline en 2023 dans le cadre de l’opposition au projet de construction de méga-bassines par, entre autres, Les Soulèvements de la Terre face à des forces de l’ordre lourdement armées. Résultat : des centaines de blessé·es et une tentative de dissolution par le ministère de l’Intérieur. Un tournant clé dans la criminalisation des mouvements écologistes qui pose la question légitime de leur radicalisation.
La question de la privatisation de l’eau ayant mis le feu aux poudres en 2023, le Village de l’eau s’installe en France dans le département des Deux-Sèvres et devient vite un lieu de rendez-vous pour des militant·es venu·es de toute l’Europe.
La désobéissance civile : dernier recours face à l’injustice climatique ?
Le « mouvement climat » comme il est nommé dans les médias traditionnels qui peinent à représenter sa complexité, a opéré une mue plus radicale depuis quelques années. Plusieurs collectifs, comme Just Stop Oil au Royaume-Uni, ont mené des actions chocs devenues célèbres et très suivies sur les réseaux sociaux. On retient notamment leurs jets de soupe sur des tableaux de maitres. Des actions qui ont mené leurs organisateur·ices en prison mais qui ont fini par influencer la politique de leur pays. Face à l’urgence écologique, la politique des petits pas, celle des gestes individuels ou encore la théorie de la croissance verte ne leurrent plus personne. Les enjeux climatiques ne sont pas une priorité des gouvernements européens au sein desquels la droite et les discours fascistes ont fait leur lit. Pour nombre d’anciens et de nouveaux mouvements, l’heure est à la résistance et à la radicalité.
En Belgique, Extinction Rebellion (XR) se réunit localement, lors de XR cafés ou de réunions secrètes depuis 2018, et organise des actions rebelles, créatives et non-violentes dans l’idée de marquer les esprits et de produire un changement drastique. « Après avoir protesté poliment à plusieurs reprises et demandé une politique climatique ambitieuse et équitable, nous adoptons cette fois une approche différente. L’heure est à la désobéissance civile massive ! », peut-on lire sur leur site internet. Très récemment, en janvier 2025, XR Bruxelles a ciblé le salon de l’automobile en y aspergeant d’une odeur nauséabonde les voitures SUV afin d’en éloigner les potentiel·les acheteur·ses. Une stratégie qui a déjà fait ses preuves et qui définit bien l’identité de cette nouvelle génération de militant·es désireuse de créer l’évènement, marquer le coup, générer du débat et ainsi faire bouger les lignes plus vite !
Un marqueur que l’on retrouve chez Code Rouge, qui planifie de son côté des actions de désobéissance civile de masse en Belgique pour une sortie des énergies fossiles et contre les puissances de l’agrobusiness. Leur recette est claire et transparente : enfreindre les lois pour soutenir un changement de paradigme par la mobilisation de masse. En 2021, le Code Rouge Day, journée d’action à l’échelle nationale, a été l’occasion de blocages simultanés dans plusieurs endroits de la Belgique, dont des sièges d’entreprises fossiles (TotalEnergies, Shell et Engie) des infrastructures énergétiques (dont le terminal gazier de Zeebruges), et des ministères (ceux de l’Energie, de l’Environnement ainsi que le Parlement fédéral).
La lutte pour un avenir climatique durable et équitable n’a jamais été aussi urgente et complexe. Bien qu’invisibilisée sur la scène politico-médiatique, l’intérêt qu’elle suscite grandit dans la population. Les militant·es des collectifs et associations sur le terrain redoublent sans cesse d’ingéniosité dans une société moderne de plus en plus surveillée, où la répression des actions pour le climat est courante et justifiée. Les défis à venir restent immenses, mais la mobilisation citoyenne offre un espoir tangible de réorienter les priorités politiques et économiques vers une véritable justice climatique. Ce sont ces voix, ces actions et ces engagements collectifs qui, dans un contexte de crise écologique mondiale, sont l’unique espoir pour créer un véritable changement de paradigme.
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Damien Charles

