Quand certain·es en appellent à un retour aux savoirs ancestraux pour prendre soin de la planète, le collectif Hold Up imagine, avec le spectacle Firmament, l’effondrement du système capitaliste extractiviste et de ses excès et fait table rase de ce monde dont il ne veut plus. Ce spectacle déambulatoire proposera, à partir du printemps 2026, une cérémonie de passage vers un monde nouveau. Entretien avec Esther Sfez, porteuse du projet, qui nous invite à (re)prendre le temps de la réflexion collective pour imaginer ensemble cet autre futur.
Propos recueillis par Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie
Pourriez-vous présenter Hold Up ?
Le collectif a été crée il y a presque 10 ans. Nous étions quelques élèves d’une même promo (de l’IAD − l’Institut des Arts de Diffusion − à Louvain-la-Neuve) à vouloir monter notre propre collectif. On avait une formation de comédien·nes mais on voulait surtout faire de la création collective et mettre en scène. Très vite on s’est lancé·es dans des projets un peu hybrides, dans l’espace public. On s’est diversifié·es au fil des années jusqu’à proposer aujourd’hui quatre grands pôles de création : du spectacle de rue, du spectacle en salle, du spectacle jeune public et des projets socioculturels. Aujourd’hui les membres du collectif ne sont plus exactement les mêmes, certain·es se sont progressivement éloigné·es et d’autres entrent petit à petit dans le projet. Hold Up, c’est une constellation à géométrie variable.
Vous proposez des spectacles politiquement poétiques ? Qu’est-ce que cela signifie ?
Dès le début, le collectif a eu envie de faire des spectacles avec une dimension politique dans le sens où, pour nous, le théâtre a un rôle social et intellectuel, qui peut amener à une réflexion, puis à l’action. On ne fait pas du divertissement pur et dur, même si c’est important que le public passe un bon moment. On parle de sujets politiques mais toujours de façon poétique. Par exemple, dans un spectacle sur l’accueil des réfugié·es, on ne va pas utiliser les mots réfugié·es ou frontière mais on va quand même en parler. On a un spectacle qui tourne pas mal en jeune public, Ma vie de basket et qui évoque les réfugié·es de façon métaphorique, avec des chaussures dans une cordonnerie. On utilise donc beaucoup d’images, parce qu’on aime le visuel et parce que ça nous plait de raconter sans les mots ou en disant les mots d’à côté. On a envie de créer chez les spectateur·ices une proactivité intellectuelle : ce que raconte l’image va résonner chez chacun·e, en fonction de son vécu ou de ses envies, ce qui peut amener de la discussion. Et ça c’est intéressant.
Le prochain spectacle du collectif – Firmament – sera présenté au printemps 2026. Vous annoncez « une cérémonie festive et immersive qui invite le public à célébrer le deuil de l’ancien monde pour entrer ensemble dans le nouveau ». Quelles réflexions sont à l’origine de ce projet ?
On a commencé à parler de ce projet il y a déjà plusieurs années, notamment après avoir lu le livre de Pablo Servigne Comment tout peut s’effondrer ?n. On a eu envie de parler de notre anxiété par rapport à notre avenir dans ce monde. Nous nous sommes aussi beaucoup intéressé·es au changement d’ère géologique, au passage de l’Holocène à l’Anthropocène qui se caractérise par l’impact destructeur de l’être humain sur son environnement et son impuissance à faire face aux désastres qu’il a engendrés. C’est ce constat qui fut l’élément déclencheur des recherches artistiques et dramaturgiques. On s’est d’abord dit qu’il y avait un deuil de l’Holocène à marquer. Ensuite on s’est demandé si plutôt que de faire le deuil de l’Holocène, on ne pourrait pas faire celui de ce monde-ci, capitaliste, qui ne nous plait pas, pour pouvoir se projeter dans autre chose. L’idée centrale du spectacle est donc de créer un moment de cérémonie, un rituel de passage d’un monde à l’autre. Se jeter dans l’inconnu est effrayant parce qu’on ne voit pas ce qu’il y a derrière mais c’est aussi excitant de se dire que tout est à inventer.
Pour pouvoir avancer ensemble, pas à pas, et prendre des risques, on a besoin de se laisser le temps, et aussi de retrouver un lien avec la poésie, l’art, le divertissement, la beauté.
Comment mettre en scène la fin de ce monde et ses excès ?
Le spectacle s’articule sur et autour d’un char en forme d’iceberg. Dans la première partie, cet iceberg arrive et on s’aperçoit que c’est un plateau de télévision sur lequel se joue le « grand show de la géo-ingénierie solaire ». Ce char est motorisé, ça fait du bruit, il y a de la fumée, des lumières. Le TV show commence, ça clignote dans tous les sens. Le trophée de la soirée, c’est l’un des derniers morceaux de notre calotte glacière. Tout est marketing. C’est grinçant mais ça parle de la société du spectacle, du greenwashing à tout crin et de la manière dont le capitalisme se réapproprie tout, même l’écologie. On ne se pose pas la question d’un changement de système. Au contraire, on fait tout pour que ça fonctionne quand même et avec un bel emballage pour ce que soit plus vendeur. Évidemment, on pousse les curseurs dans le spectacle mais on n’a pas eu besoin de les pousser très loin tant la réalité est hallucinante.
Firmament est un spectacle où la technique est assez importante car elle a une place dans la dramaturgie, elle raconte aussi cette agonie du système. Dans cette première partie, elle commence à dysfonctionner : le moteur du char cale, on redémarre, les lumières fonctionnent plus ou moins mais on continue. Il y a deux machinistes présents sur scène qui rallument les choses au fur et à mesure qu’elles disjonctent. L’iceberg commence à fondre… Et puis les lumières s’éteignent tout à fait, il y a une explosion dans le moteur et on n’arrive plus à redémarrer. L’effondrement est exprimé d’une manière à la fois concrète et abstraite. Le moteur qui ne fonctionne plus étant bien évidemment une métaphore de notre système à bout de souffle, dont nous sommes prêt·es à faire le deuil. Alors, le rituel peut commencer. On convoque comme prêtresse de cérémonie le personnage de l’arcane « sans nom » du tarot qui évoque à la fois la mort et la vie.
Après l’effondrement, quel autre monde proposez-vous ?
On ne va évidemment pas donner le mode d’emploi du nouveau monde : on ne l’a pas et puis ce serait très réducteur. On pourrait donner des exemples mais ça ramènerait le propos à des choses finalement assez anecdotiques. On a surtout envie de se donner confiance. À partir du moment où on décide de changer de manière d’être, il faut aussi accepter de ne pas avoir les réponses à toutes les questions, de se retrouver dans une sorte de néant. On a besoin de passer par une phase de questionnement. C’est ce qui manque dans notre monde actuel et dans les recettes de transition écologique toutes prêtes qu’on nous sert à toutes les sauces. On ne se laisse pas d’espace pour réfléchir à ce qu’on a envie de faire et à quels sont les besoins. On transforme les choses sans passer par le rien. Mais ce n’est pas possible d’écrire une nouvelle histoire sur une page déjà pleine. Alors bien sûr la page blanche fait peur car elle peut être remplie par tout et n’importe quoi. Il faut accepter qu’il pourra y avoir des mauvaises idées. Mais il y en aura aussi plein de bonnes ! Il faut juste se donner le temps de les trouver et surtout de communiquer en laissant la place à tout le monde de s’exprimer.
Le fait que le spectacle soit déambulatoire est aussi important dans cette idée de cheminement. Ce sont des moments de respiration dans le spectacle, où la musique est très présente car on ne veut pas être productivistes dans la proposition de nouvelles idées. Pour pouvoir avancer ensemble, pas à pas, et prendre des risques, on a besoin de se laisser le temps, et aussi de retrouver un lien avec la poésie, l’art, le divertissement, la beauté.
Vous parlez d’une cérémonie « festive et immersive ». Y a-t-il vraiment lieu de se réjouir de la fin de ce monde ? Et qu’est ce que cela signifie en termes de participation du public ?
Il nous tient vraiment à cœur que les gens passent un moment agréable mais surtout qu’ils passent un moment ensemble. Parfois en allant au théâtre, quand je passe une heure assise sur une chaise dans le noir, je n’ai pas l’impression d’avoir vécu quelque chose avec d’autres personnes. Ici le public est invité à participer au rituel et – après l’effondrement de la première partie – à tirer le char avec nous. Ça illustre aussi l’idée que tout le monde doit mettre la main à la pâte si on veut avancer. Le char est lourd mais si on le tire tou·tes ensemble, il le sera un peu moins et on ira plus loin.
Et même si on parle du deuil, de ce monde qui meurt et de la peur de celui qui vient, on a envie de proposer quelque chose de festif avec ce spectacle. Une fête qui serait à réinventer. J’ai l’impression de vivre dans un monde qui ne me ressemble pas, aussi parce que les fêtes que l’on me propose ne me concernent pas – peut-être parce que je ne suis pas chrétienne. Pourtant c’est quelque chose de particulièrement rassembleur et mobilisateur. L’une des premières choses que l’on pourrait imaginer pour un autre monde serait de décider quelle fête on a envie d’y faire. Que ce ne soit plus celle du déni, où on ferme les yeux pour oublier et où on fait comme si tout allait bien. On aimerait proposer une fête qui soit constructive, qui nous raconte que des choses sont possibles. Le spectacle se termine là-dessus : la première fête de notre nouveau monde. C’est une fin mais aussi un début. Autre chose commence parce qu’on a accepté d’aller au bout de ce qu’il y avait avant.
Lire en ligne le dossier de presse de Firmament
Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.

