En 2024, le Fonds mondial pour la nature (WWF) chiffre à plus de 73% la diminution de la population de vertébrés sauvages en 50 ansn. Pourtant, le député MR Yves Evrard déclare au Parlement wallon qu’en ce qui concerne la « sacro-sainte » biodiversité, il n’y a aucun problème, ni en Wallonie ni dans le monde !n L’impuissance politique se décline en culture du déni dangereuse pour la démocratie. Comment retrouver une parole publique digne de ce nom, plurielle et raisonnée, basée sur une appropriation démocratique de la science, une mise en commun de la réflexivité des usages et savoirs vernaculaires, préludant à un imaginaire collectif qui dessinerait une nouvelle manière d’habiter la Terre ? Suivez le guide, Léo Magnin, dans son élaboration d’une sociologie de l’écologisation, de haie en haien.
Promouvoir l’apprentissage collectif
Est-ce que mettre à plat ce que l’inéluctable écologisation ferait au quotidien « des gens » et, avec eux, chercher les réponses les mieux adaptées permettrait de déjouer les instrumentalisations partisanes et d’avancer politiquement (au lieu de refuser l’obstacle) ? Donner à tous et toutes une maitrise sur l’écologisation ? C’est le chantier qu’ouvre et balise le sociologue Léo Magnin, non pas depuis son laboratoire de science humaine d’où il ajouterait sa voix aux professions de foi multiples et abstraites sur la nécessité de repenser les interdépendances entre êtres humains et non-humains, mais en arpentant le terrain, au fil d’une enquête ouverte sur un objet vivant, concret, familier, polymorphe, naturel et culturel : la haie !
Il parcourt ainsi le spectre des affects et savoirs humains, historiques, présents, prospectifs, que tisse cette construction végétale, recueillant le témoignage d’individus qui, à titres divers, y sont liés. Les haies sont devenues un emblème de la destruction de nos paysages ruraux naturels quand il s’est agi de les arracher pour favoriser l’instauration d’une agriculture industrielle (ce qui s’est appelé « remembrement »), puis un symbole de la sauvegarde de la biodiversité et de l’écologisation quand il a été décidé de les replanter et de les protéger. Cela donne une étude qui documente une ébauche grandeur nature d’une démocratie du vivant, dans toute sa complexité. Qu’est-ce qui se vit avec, dans et autour des haies et qui pourrait instruire de façon plus vaste une transformation écologique de notre société ? Léo Magnin cartographie les logiques du pour et du contre, leurs intrications complexes avec l’histoire, l’espace, les savoirs et les techniques, l’intime et le public.
Petit à petit, l’enquête n’est plus observation distante, elle devient un processus d’acquisition de connaissances qui transforme la place du chercheur dans le champ actif des échanges de terrain où son protocole (questionner, essayer de comprendre, constituer et restituer des données) va stimuler la réflexivité collective des autres acteur·ices, rendre possible une culture de l’écoute de l’autre. De fil en aiguille, cela reconfigure l’ensemble des positions des un·es et des autres. « Tout l’intérêt des échanges tient au fait qu’au-delà du chercheur la réflexivité est partagée par les acteur·ices qui s’interrogent sur leurs pratiques.
L’enquête n’a alors pas pour fonction de conforter une ligne directrice, une thèse préétablie, mais d’alimenter les questionnements grâce à de nouvelles données et interrogations. » (p.182) Pour déjouer les postures de principe, les certitudes tronquées, soit, finalement, intensifier le débat démocratique ! Là où, tant du côté des défenseur·ses que des contempteur·ices de la haie, on invoque et convoque un référentiel historique biaisé, renouer avec toute la complexité de l’histoire, via un regard extérieur et scientifique, rebat les cartes, ouvre à une autre diplomatie qui peut placer « tous les protagonistes en situation d’apprentissage coopératif, dans laquelle les “professionnels” – dont on a toujours besoin et qui doivent redéfinir leurs rôles, leurs savoirs, leurs compétences et leurs outils – interviennent non plus pour imposer des vues, mais pour “équiper” de savoirs spécifiques l’ensemble des participants et orchestrer le travail collectif. »n
De l’ouverture de l’enquête des chercheur·ses à l’auto-analyse des lecteur·ices
Pour les chercheur·ses, l’ouverture qu’implique cet exercice d’enquête se communique aux lecteur·ices amené·es à remettre en question ce qu’il·elles croyaient savoir, avant d’ouvrir le livre. D’abord, il faut découvrir et admettre qu’on a tout à apprendre de cet objet « banal », présent dans nos paysages depuis toujours. Il s’agit de reconfigurer l’objet de notre attention. La haie, dans l’espace et ses particularités géographiques, représente une pluralité de vécus, d’expériences et de savoirs qui rend illusoire et contre-productif, d’en imposer une vision univoque. Déjà, se mettre d’accord sur une définition de ce qu’est une haie n’est pas si simple.
Dès lors, on comprend mieux pourquoi elle est effectivement un véritable refuge de biodiversité avec un impact sur les cultures voisines (ombrage, retenue d’eau, microclimat) et qu’elle ait pu occuper, du moins à une époque, une place significative dans l’économie rurale : bois de chauffage, cueillettes. Ces ressources sont corrélées aussi à des savoirs et savoir-faire, en voie de disparition, ou en survivance, cristallisant des problématiques d’identité rurale. On est également peu informé·es de la place de la haie dans les politiques agricoles de l’UE (PAC) et le calcul des subventions accordées, donc des enjeux financiers qu’elle suscite. Ce sont pourtant des arcanes qui aident à comprendre les motivations des partisan·es du pour et du contre.
On découvre alors que le cadastre des haies est loin d’être une évidence : la plongée dans les affres ministérielles du programme pour la numérisation de leur superficie révèle les discordances entre « carte » et « territoire », bureaucratie et terroir, où s’enracinent de nombreuses raisons de conflits et d’incompréhension. Il est bon aussi de rappeler que l’engouement politique actuel pour les haies relève souvent d’un greenwashing électoraliste : orchestrer des opérations de distribution de plants ou des scènes d’écolier·es en train de faire des plantations, ça donne à peu de frais l’impression d’agir pour le climat (même la FNSEA, syndicat productiviste de l’industrie agricole, et le MEDEF, syndicat patronal, s’y mettent). « La haie se trouve dès lors requalifiée en opportunité de concilier l’environnement et le capitalisme, un discours dont les faiblesses sont pourtant connues. En effet, la rhétorique de la compensation carbone repose sur des équivalences questionnables : sont mises sur le même plan une tonne de CO2 effectivement et définitivement émise par la combustion d’énergies fossiles, donc additionnelle au CO2 déjà présent dans l’atmosphère, et une tonne de CO2 potentiellement et temporairement séquestrée par des plants tout juste sortis d’une pépinière. » (p. 149) La sociologie révèle la complexité des mœurs qui se tissent, à travers les haies, entre l’humain et le non-humain.
Restaurer un régime de vérité pour une démocratie effective
Le processus d’écologisation inclut une lutte incessante contre le « nous ne savions pas », un peu à la Sisyphe. « Nous ignorions les effets toxiques de l’industrialisation de l’agriculture » : les articles de la presse qui en révèlent régulièrement l’ampleur s’obstinent à jouer la surprise, voire à mettre entre guillemets les affirmations des chercheur·ses ! Pourtant, cela est bien documenté depuis les débuts du progrès et de son productivisme. Mais sous la pression du système normatif, se met en place un encouragement à l’« ignorance structurelle » sur les effets des pesticides, une ignorance qui peut être délibérée ou juste latente, idéologique ou sincère. Le « nous ne savions pas » est aussi comme écran de fumée habilement entretenu par l’industrie elle-même et son régime de contre-vérités scientifiques qui protège ses intérêts économiques, insinuant le doute par son marketing agressif. Une manipulation complexe des savoirs et affects qui alimentent des mécanismes par lesquels des individus concernés en viennent, malgré ce qu’ils savent être réel, à nier l’évidence, à promouvoir d’autres « vérités », ce que l’on appelle le « paradoxe des savoirs ignorés ». Principalement parce qu’ils n’ont pas le choix : être agriculteur·ice et se coltiner chaque jour la conviction d’empoisonner la Terre et les gens, ce n’est pas vivable, les alternatives n’étant pas forcément économiquement attrayantes. Une situation qui, du reste, est à l’origine de plusieurs suicides d’agriculteur·ices. Des recherches détaillent ces « mécanismes organisationnels, épistémologiques et juridiques qui génèrent une ignorance structurelle sur les pesticides, alors même que leurs effets néfastes sur la santé humaine et les écosystèmes sont objectivés par de nombreuses démarches scientifiques. » (p. 102)
Il est bon aussi de rappeler que l’engouement politique actuel pour les haies relève souvent d’un greenwashing électoraliste : orchestrer des opérations de distribution de plants ou des scènes d’écolier·es en train de faire des plantations, ça donne à peu de frais l’impression d’agir pour le climat.
Un régime d’émulation diplomatique en lieu et place de l’idéal compétitif
Tout se situe au niveau des « savoirs », de l’attitude à instaurer à propos de la formation des connaissances sur l’écologisation, en mettant en avant le fait que ces connaissances ne sont pas fixes, n’appartiennent pas à tel ou tel camp qui détiendrait la vérité (les pour ou les contre), mais qu’elles évoluent sans cesse et qu’elles ont besoin d’échanges, de mise en commun (de médiation), de mise en valeur des interdépendances qui les font émerger. Les savoirs du changement écologique sont à forger ensemble. « L’enquête vise alors à identifier les types de savoirs en jeu, leurs modalités de mobilisation dans la décision politique et, en retour, les effets que les politiques environnementales peuvent avoir sur la production de savoirs. L’écologisation est par conséquent moins un mouvement historique fondé sur des certitudes scientifiques à appliquer qu’un processus d’apprentissage protéiforme. » (p. 122)
En détaillant l’action de terrain concrète d’un diplomate agroécologiste, Léo Magnin démontre comment ce type d’enquête se traduit en réelle « diplomatie », reliant les données sociales, économiques, écologiques et psychologiques telles qu’elles s’expriment dans le métabolisme des individus en présence. Comment travailler avec les personnes pour dépasser des situations de blocage, sans exercer d’autorité verticale, sans recourir au jargon dominant, sans puiser dans les slogans des pour et des contre, « simplement » en faisant travailler ensemble savoirs et pratiques des un·es et des autres, face à des cas concrets, des situations réelles, en dénouant ce que les non-dits et attitudes partisanes tissent en sous- main en situations inextricables, en valorisant plutôt qu’en sermonnant. Cette étude de cas permet de rappeler les grands « courants » de diplomatie écologique : il y a l’acception de Latour (et son « parlement des choses pour représenter les non-humains auprès des êtres humains) et celle de Morizot « représenter les humains auprès des non-humains », auxquelles il ajoute une version sociologique qui nous intéresse parce qu’elle prend en charge la dimension sociale que nous avons soulignée. « En sociologie, la notion de diplomatie permet de mettre en évidence le fait que l’écologisation est aussi un processus fondamentalement social. Les confrontations implicites ou explicites, idéelles ou physiques, au sujet de l’environnement ont alors bien lieu entre des groupes sociaux, entre des individus, et non pas uniquement entre l’humanité et le reste de la “nature”. Concevoir l’écologisation à travers le prisme de la diplomatie permet d’identifier la division du travail écologique qui s’invente entre les élus, les différentes administrations, les entreprises, les associations environnementales, les citoyens, les médias, etc. Parler de diplomatie invite également à prendre en compte la duplicité de discours consensuels, qui reposent en réalité sur de vives oppositions, y compris au sein de l’État. Enfin, la grille de lecture empirique de la diplomatie est une manière d’identifier des situations dans lesquelles une issue pacifique est rendue possible. » (p. 168)
Les principes de l’enquête, de la diplomatie et de la médiation culturelle se recoupent autour de « l’objectivation participante » et de l’élaboration d’une réflexivité partagée comme bien commun. Ces différents types d’interaction reposent sur une éthique similaire : « D’où vient ce que je dis ? Quelle est la trajectoire de ma recherche dans les mondes sociaux qu’elle traverse ? Est-elle freinée ou accélérée par les intérêts des groupes d’acteurs ? De quelles manières les résultats de l’enquête sont-ils reçus, boudés ou recodés ? La réflexivité ne se décrète pas, elle se travaille, se perd momentanément parfois et se reconquiert pas à pas.[…] Le temps de l’enquête est aussi un temps de socialisation décisif. Une recherche est un vecteur de transformation ou de bifurcation biographique. Il faut donc connaitre un observateur pour faire usage de ses observations. » (p. 172) Il en va ainsi, avec des variantes, du temps de la diplomatie et du temps de la médiation (agri)culturelle.
De la diplomatie à la médiation culturelle
Ce processus d’enquête de chercheur·ses et ce travail de diplomatie de terrain gagneraient à s’inscrire dans une large et profonde politique de médiation culturelle confiée à l’éducation permanente (avec re-financement !) pour faciliter l’interdisciplinarité des savoirs, travailler à une large diffusion de cette production de savoirs au sein de comités citoyens décideurs, vigilants à l’interconnexion entre droits humains, droits du vivant, droits culturels. L’écologisation de l’agriculture vise à produire l’alimentation nécessaire pour toute la population en privilégiant des techniques désormais respectueuses de l’environnement. Une révolution périlleuse étant donné la dépendance des agriculteur·ices aux industries chimiques !
L’intervention d’une médiation culturelle de terrain pourrait aider à ce que, dans l’imaginairen collectif, la charge de cette bifurcation ne repose pas sur les épaules des seul·es agriculteur·ices, et soit inclue au contraire dans l’examen plus profond, socio-transversal, d’un changement de société à conduire avec un maximum de justice sociale. « Transférer totalement des enjeux aussi importants que la biodiversité, le paysage et l’adaptation au changement climatique à une minorité sociologique relève du solutionnisme social, moins connu que le solutionnisme technologique, mais tout aussi illusoire. » (p. 190) L’intervention de la médiation culturelle contribuerait à rendre désirable, pour le plus grand nombre, le basculement vers l’agroécologie, en la connectant à tous les autres aspects de la vie quotidienne, à l’imaginaire d’un futur à nouveau rassurant. Les acteur·ices qui, par leur métier, se retrouvent inévitablement en première ligne pourraient s’en sentir porté·es, soutenu·es, motivé·es, moteur·ices d’une révolution agricole et d’un nouveau modèle culturel restaurant l’habitabilité de la planète pour toutes et tous.
Rapport du WWF sur la biodiversité : https://www.wwf.fr/ vous-informer/actualites/rapport-planete-vivante-2024- les-populations-de-vertebres-sauvages-ont-decline-de- 73-depuis-1970
Le député Yves Evrard dans La Libre Belgique, 11/12/2024.
Léo Magnin, La vie sociale des haies. Enquête sur l’écologisation des mœurs, La Découverte, 2024.
Michel Lussault, Cohabitons! Pour une nouvelle urbanité terrestre, Seuil, 2024, p. 199.
« L’imaginaire, nous rappelle Cornelius Castoriadis, n’est pas l’image de, mais ce à partir de quoi l’on peut faire sens de la réalité, de quelque chose, voire d’une image. » in Malcom Ferdinand, S’aimer la terre, Seuil, 2024.

