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Dossier

Gouverner par le vivant : autoritarisme environnemental et pouvoir en Chine

Virginie Arantes, chercheuse postdoctorale, projet Chine CoREF, Centre Chine (CECMC/CCJ), EHESS, Paris

08-07-2025

La Chine se présente comme une « civilisation écologique », un modèle de développement vert. Pourtant, sous le ciel bleu de Pékin l’écologie est devenue terrain politique et ses narratifs sont instrumentalisés pour servir la stratégie d’un régime totalitaire. Virginie Arantes décortique ici les mécanismes d’une écologie post-politique à l’œuvre et invite nos sociétés occidentales à ne pas neutraliser la question environnementale et à entretenir le débat démocratique pour en comprendre les rapports de pouvoir.

Du ciel bleu au leadership vert
En 2008, Pékin organise les Jeux olympiques d’été sous un ciel bleu artificiel, fruit d’une offensive spectaculaire contre la pollution. Seize ans plus tard, ce ciel est devenu l’emblème d’une ambition plus vaste : celle d’une Chine verte, moderne, et au cœur du jeu climatique mondial. Alors que les États-Unis se retirent de l’Accord de Paris sous Trumpn, la Chine se présente comme un acteur responsable. Les objectifs du « double carbone » – pic des émissions avant 2030, neutralité en 2060 – donnent le capn. La moitié de la capacité électrique installée est issue des énergies renouvelables ; la Chine domine les secteurs du solaire et de l’éolien ; à Shenzhen, tous les bus sont électriquesn. Dès 2013, Xi Jinping affirme la volonté de construire un modèle de développement vert. En 2018, la « civilisation écologique » entre dans la Constitution : elle associe écologie et stratégie de puissance. Cette boussole idéologique inscrit l’environnement au cœur du projet étatique.

De l’activisme environnemental à la fermeture de l’espace civique
L’État s’empare de la cause environnementale aussi en réponse à des mobilisations citoyennes de plus en plus visibles. Depuis le milieu des années 2000, des milliers de Chinois·es ont protesté contre des projets industriels jugés toxiques. En 2007, à Xiamen, une mobilisation massive bloque la construction d’une usine chimiquen. D’autres cas similaires révèlent une prise de conscience environnementale et une capacité d’organisation nouvelle. Internet facilite l’émergence d’un activisme numérique. Les chercheur·ses parlent d’une « révolution associative »n : des ONG environnementales apparaissent, gagnent en expertise et, parfois, en influence. Inconnues du grand public au début des années 2000, elles sont désormais des actrices présentes sur le terrain. Cette évolution a conduit certain·es chercheur·ses à anticiper de nouvelles ouvertures civiques, en s’appuyant sur la littérature existante sur les transitions démocratiquesn. L’amélioration du niveau de vie au cours des trente dernières années, combinée à la gravité des problèmes environnementaux, a nourri l’espoir que les citoyen·nes chinois·es aspireraient à davantage de libertés démocratiques et à l’État de droitn.

Mais dès 2013, un haut responsable du Parti reconnait que les questions environnementales figurent parmi les principales causes d’« incidents de masse »n. L’environnement devient terrain politique. C’est dans ce contexte que je pars sur le terrain en 2016, avant de constater la fermeture accélérée de l’espace civique. Sous Xi Jinping, la tournure autoritaire s’intensifie.

Gouverner par la nature
En Chine, l’environnement est devenu un outil central de gouvernement. Sous couvert de transition écologique, c’est une reconfiguration des rapports entre État, territoire et société qui s’opère. Sur le terrain, j’observe l’émergence d’un autoritarisme environnemental : un mode de gouvernance où l’écologie sert à renforcer la surveillance, la planification centralisée et le contrôle socialn.

L’exemple des politiques de contrôle de la qualité de l’air est emblématique. Pour répondre aux exigences du « ciel bleu », les autorités locales sont soumises à des indicateurs stricts, régulièrement audités par des inspections environnementales. Des sanctions peuvent tomber en cas d’échec : rétrogradations, blâmes publics, ou même poursuites judiciaires contre des cadres jugés négligents. Cette pression, dans un système fortement hiérarchisé, pousse à des mesures radicales : fermetures d’usines sans préavis, coupures d’électricité, expulsions de populations dites « non essentielles » aux marges urbaines.

Parallèlement, des processus de gouvernance plus souples se développent au niveau local, impliquant une mobilisation sélective de la société civile. Dans la lignée de ce qu’on observe en Russie ou en Égypte, la Chine réforme en 2016 sa loi sur l’enregistrement des ONG, durcissant leurs cadres d’action. Certaines ONG sont encouragées à mener des actions de sensibilisation – à condition de rester alignées avec le discours officiel. D’autres sont empêchées de se régulariser dès qu’elles abordent justice environnementale, droits des communautés affectées, transparence des données, accès aux recours juridiques. Ces organisations, souvent ancrées localement, deviennent paradoxalement de précieux relais pour l’État. Leur enracinement social en fait de véritables chevaux de Troie de la gouvernance verte : à travers elles, le Parti diffuse ses normes, capte les aspirations écologiques populaires, tout en encadrant strictement les formes de participation citoyenne.

Au cœur des enjeux écologiques, il y a bien plus que des émissions à réduire : il y a des rapports de pouvoir, des manières d’habiter le monde, des façons d’en débattre. L’écologie peut devenir un langage du pouvoir – ou un langage du commun.

L’écologie devient alors un outil de légitimation et de contrôle, et les ONG environnementales sont cooptées comme prestataires de services, agents de pédagogie ou courroies de transmission du pouvoir. On assiste à l’émergence d’une nouvelle forme de citoyenneté verte, encadrée, normative et profondément instrumentalisée. Derrière la « civilisation écologique », la politique verte chinoise sert aussi un projet de légitimation autoritaire. Elle participe d’un projet politique plus vaste : construire un consensus autour de l’environnement, dépolitiser les conflits écologiques et renforcer l’image du régime, tant à l’échelle nationale qu’internationale.

Le Parti communiste chinois ne s’est pas contenté d’adopter des objectifs verts : il s’est positionné comme l’acteur central de la protection environnementale, marginalisant et filtrant les autres voix, notamment issues de la société civile. Trois dynamiques structurent cette reconfiguration. D’abord, une recentralisation des efforts de gouvernance environnementale, qui transfère aux échelons supérieurs du Parti la capacité de fixer les priorités, d’évaluer les résultats, de sanctionner les écarts. Ensuite, la construction active d’un consensus autour de la nécessité écologique, portée par une rhétorique mobilisatrice, mais aussi par des outils de communication et de sensibilisation qui excluent le dissensus. Enfin, une institutionnalisation des mouvements locaux, souvent contraints à s’inscrire dans des cadres étatiques, voire à collaborer avec les autorités, au risque d’y perdre leur autonomie critique. Loin d’être anecdotiques, ces stratégies façonnent une forme d’écologie gouvernée, où les termes du débat sont cadrés par l’État et où les enjeux environnementaux deviennent à la fois un levier de contrôle social et un ressort de légitimation politique.

Cette stratégie contribue également au développement d’un nationalisme vert. La rhétorique environnementale est mobilisée pour renforcer le patriotisme, associer la protection de la nature à un devoir national, et intégrer les objectifs écologiques dans une stratégie d’expansion technologique et géopolitique. Ainsi, ce nationalisme écologique chinois fusionne autorité étatique, fierté nationale et responsabilité environnementale pour consolider la légitimité du régime, tant à l’intérieur qu’à l’international. L’environnementalisme devient ainsi un outil de gouvernement moral, un vecteur de discipline sociale et une vitrine internationale, qui sert à affirmer la supériorité du modèle chinois.

Instrumentalisation de l’écologie
Cette instrumentalisation de l’écologie par le pouvoir s’inscrit dans un mouvement plus vaste de dépolitisation des enjeux environnementaux et de réactivation de dynamiques nationalistes. Le cas chinois illustre de manière particulièrement nette ce que certain·es théoricien·nes désignent comme une logique post-politique : une manière de traiter les crises écologiques comme des problèmes purement techniques, à résoudre par des expert·es, tout en excluant le débat, la dissension ou les alternatives. Parallèlement, se développe une forme de nationalisme vert, dans lequel les préoccupations environne- mentales sont mobilisées pour renforcer la fierté nationale et légitimer l’autorité en place. Dans cette perspective, la politique environnementale ne constitue plus seulement un champ d’action publique mais devient un outil de neutralisation des conflits, de désactivation des critiques, et de production d’un consensus hégémonique.

Cette logique s’accompagne ainsi d’une forme d’obstruction climatique. Alors même que la Chine se positionne comme un leader des énergies renouvelables, elle continue d’investir massivement dans le charbon et la pétrochimie, invoquant la sécurité énergétique et la stabilité économique. Cette contradiction permet de maintenir une trajectoire extractiviste tout en affichant une image verte. Dans les négociations globales, Pékin s’allie régulièrement à d’autres États producteurs (comme la Russie, l’Iran ou l’Arabie Saoudite) pour freiner les régulations contraignantes, notamment sur la production de plastique vierge ou la gouvernance des chaines d’approvisionnement en minerais critiques.

Ce double discours illustre combien l’écologie peut être instrumentalisée, non seulement comme un levier de gouvernement intérieur, mais aussi comme un outil de renforcement des rapports de pouvoir économiques et géopolitiques. En s’imposant comme acteur clé des filières stratégiques – batteries, éolien, photovoltaïque – la Chine fait de la transition écologique un vecteur d’influence globale.

La « civilisation écologique » n’est plus une vision partagée mais un cadre normatif imposé et (ré)imaginé, qui non seulement rend invisibles les inégalités écologiques et sociales, les résistances locales ou les imaginaires alternatifs, mais aussi les inscrit dans une vision de frontières. En ce sens, la Chine n’est pas un cas à part mais un miroir grossissant de dynamiques que l’on retrouve ailleurs : la tendance à gouverner la transition écologique par le consensus, à évacuer le politique de l’écologie et à neutraliser les tensions sociales au nom de l’urgence environnementale, mais également des politiques environnementales qui servent des objectifs nationalistes, utilisant l’écologie comme un outil pour renforcer la cohésion nationale et justifier certaines actions politiques.

En ce sens, la Chine incarne une forme aboutie d’écologie post-politique, où la transition est à la fois un outil de gouvernement intérieur et un instrument d’influence globale. Mais cette tendance à neutraliser le dissensus et à aligner écologie et intérêt national ne lui est pas propre : elle résonne avec d’autres dynamiques observables dans les démocraties libérales.

Plutôt qu’une opposition Chine/Occident, c’est la tendance globale à neutraliser l’écologie qu’il faut interroger. Partout, la tentation est grande de traiter la question environnementale comme un problème technique et national, à résoudre par des expert·es, des données, des intérêts nationalistes – souvent sans délibération, sans conflit, sans dissensus. Et ce glissement, bien qu’il prenne une forme extrême en Chine, traverse aussi les sociétés occidentales.

Dès lors, une autre question se pose : comment faire de l’écologie un levier d’émancipation, et non de contrôle ? Comment construire une transition qui articule enjeux environnementaux, justice sociale et participation effective des citoyen·nes ? Certaines mobilisations chinoises passées, aussi fragiles soient-elles, en ont esquissé les contours : droit à l’information, protection des communs, luttes locales pour la santé ou l’air pur… autant de formes d’action qui relient écologie et citoyenneté. Elles rappellent qu’au cœur des enjeux écologiques, il y a bien plus que des émissions à réduire : il y a des rapports de pouvoir, des manières d’habiter le monde, des façons d’en débattre. L’écologie peut devenir un langage du pouvoir – ou un langage du commun. Le défi, pour la Chine comme pour d’autres sociétés, est de faire pencher la balance du bon côté.

1

Audrey Garric, « Climat : Donald Trump engage le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris pour la deuxième fois », Le Monde, 21/01/2025.

2

Ministry of Ecology and Environment of the People’s Republic of China, « China’s Policies and Actions Addressing Climate Change: 2024 Annual Report », 2024.

3

AFP, « À Shenzhen, tous les bus sont déjà électriques ». RTL Info, 31/10/2023.

4

Elizabeth Brunner, & Hui Li,« Fragmented arguments and : The 2007 protests in Xiamen », in Argumentation and Advocacy, 54(4), 2018, p. 287-304.

5

John W. Tai, Building Civil Society in Authoritarian China : Importance of Leadership Connections for Establishing Effective Nongovernmental Organizations in a Non-Democracy, Palgrave Macmillan, 2015.

6

Rudolf Battěk & Paul Wilson, « Spiritual values, independent initiatives and politics », in International Journal of Politics, 15(3/4), 1985, p. 97-109.

7

Tony Saich, « Negotiating the state : The development of social organizations in China », in The China Quarterly, 161, 2000, p. 124-141; Guobin Yang & Craig Calhoun, « Media, civil society, and the rise of a green public sphere in China », in China’s Embedded Activism, Routledge, 2007, p. 87-106 ; Andrew C. Mertha, China’s Water Warriors : Citizen Action and Policy Change, Cornell University Press, 2017 ; Jennifer Y. J. Hsu, « Chinese non.governmental organisations and civil society : A review of the literature », in Geography Compass, 8(2), 2014, p. 98-110.

8

Eleanor Albert & Beina Xu, « China’s environmental crisis », in Council on Foreign Relations, 10/10/2023.

9

Virginie Arantes, China’s Green Consensus: Participation, Co-optation, and Legitimation. Routledge, 2022.

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