« N’oublions pas que les dispositions humaines à l’intelligence collective sont enracinées dans des bases neurales solides et qu’elles demeurent prêtes à sortir du sommeil pour être utilisées. Nous héritons d’un dialogue long de 2,4 millions d’années entre les humains et leur environnement, bien plus robuste que les formations politiques et les réseaux étalés actuels, vieux de quelques siècles seulement. »
Charles Stépanoff, Attachements. Enquête sur nos liens au-delà de l’humainn
Une expérience de science participative impliquant plusieurs milliers de Britanniques, conduite sur plusieurs années, entérine la diminution dramatique des populations d’insectes : moins 63%. Une autre étude publiée par la revue Science évalue que 75% des espèces d’oiseaux en Amérique du Nord sont en diminution significative. La cause principale de cet effondrement de biodiversité est le changement climatique impulsé par l’activité humaine.
L’association Canopea s’alarme du manque de détermination du Plan climat de Wallonie : mesures différées, ambitions revues à la baisse, dilution des objectifs… C’est que, depuis 2021, et principalement avec la campagne de Marine Le Pen en 2022, le discours de l’« écologie punitive » a pris le contrôle du calendrier politique. L’anti-écologie a le vent en poupe : une des premières puissances du monde décide de museler la science du climat, fait l’éloge de l’extractivisme jusqu’au-boutiste. Toutes les classes dirigeantes qui s’enrichissent avec le système économique actuel reprennent espoir : il est possible que rien ne change !
Pourtant, il y a chez « les gens », comme l’explique Charles Stépanoff en étudiant la vie de nombreuses sociétés antérieures et plus récentes, « enracinées dans des bases neurales solides », toutes les dispositions à « l’intelligence écologique » qui n’attendent qu’à être réveillées. Le but d’une politique soucieuse de la survie de l’espèce humaine n’est-il pas de parier sur ces dispositions à ranimer et mettre en commun plutôt que de miser sur le calcul électoraliste court-termiste ? Mais l’activation de cette intelligence écologique est synonyme de changement de régime, d’une sortie du capitalisme d’abondance inégalitaire au profit d’une économie de subsistance égalitaire, respectueuse de nos milieux de vie. C’est principalement ce changement que les classes dirigeantes veulent empêcher en agitant l’étendard de l’« écologie punitive », prétendant relayer ainsi ce que pensent « les gens ».
Réveiller l’intelligence écologique collective implique de s’approprier et partager les savoirs qui aident à mieux comprendre les tenants et aboutissants de la crise climatique, de se documenter sur les différents modèles de lutte et d’action capables d’instaurer d’autres modes d’existence. C’est pratiquer les décentrements créatifs, se dégager du solutionnisme technologique, expérimenter une nouvelle diplomatie pour dépasser les conflits par plus de démocratie… C’est au sommaire du Journal n°60.
Décentrements
Temporels : Le temps des êtres humains n’est pas le temps de la planète. Or restaurer l’habitabilité de la terre implique de penser en fonction de cette temporalité planétaire. Entretien avec Dipesh Chakrabarty sur la prise de conscience qu’impose ce hiatus des temporalités.
Limite : Que représentent ces limites érigées en épouvantail par le consumérisme (qui repose sur la croyance que les ressources sont illimitées) ? Est-il vrai que « les gens » y sont si fortement opposés ? Et si les limites réinstauraient plus de justice ? (Elise Feron)
Dystopie : Voyage en Chine où l’écologie n’est pas discréditée mais, au contraire, transformée en utopie dont les narratifs servent la pérennité du régime totalitaire. Une autre manière d’instrumentaliser la nature. Autant savoir. (Virgine Arantes)
Décolonial : La situation antillaise reflète l’impact long terme de la colonisation, éclaire l’interdépendance entre régions du monde en termes de biodiversité. Les manières d’enrayer les dégâts coloniaux-climatiques avec les moyens du bord devraient inspirer les anciennes nations colonisatrices. (Anagram asbl)
Technologies & solutionnisme
Infrastructure et maintenance : Nos infrastructures technologiques augmentent la distance avec la réalité des choses. Au sein de cette technosphère totalitaire se développent des gestes ténus de soin et de dialogue avec les objets, une maintenance qui permet de reprendre le contrôle sur les machines. (Tyler Reigeluth)
Logique du bricolage : Démonter le solutionnisme technologique, c’est expliciter que l’emprise technologique, responsable de la crise climatique, ne peut se transformer en porte de secours. À la « logique d’ingénieur » et son idéal de maitrise sur la nature, la logique du bricolage substitue le « faire avec ». (Entretien avec Fanny Lederlin)
Réappropriation : L’apparition d’énergies renouvelables, qui peuvent être gérées directement par les citoyen·nes, stimule un nouveau rapport aux communs et une intelligence collective de l’usage des ressources, un autre rapport au territoire et au vivant. (Laure Dobigny)
Technique de gouvernement : Une manière parmi d’autres de stimuler les réflexions collectives sur une autre forme d’organisation sociale consiste à se pencher sur la généalogie de la pensée anarchiste qui refuse la notion de propriété et de domination, deux piliers du capitalisme. C’est la voie que propose la philosophe Catherine Malabou.
Diplomatie, communication
Diplomatie : les Haies ont été arrachées au XXe siècle pour les besoins des monocultures industrielles. Les replanter est indispensable pour sauver la biodiversité. Le sociologue Léo Magnin documente, sur le terrain, les socialisations conflictuelles autour de l’histoire des haies. Il rend compte, surtout, d’un laboratoire de diplomatie qui permet aux camps opposés de se retrouver sur l’essentiel : soigner le vivant. (Pierre Hemptinne)
Conflit et démocratie : Imaginons une sphère informationnelle et communicationnelle régie par les droits culturels : le conflit écologique qui fracture la société deviendrait un vaste exercice démocratique de « faire ensemble », dépassant les clivages essentialistes, réinventant une raison partagée par tou·tes, attentif à toutes les différences. (Thibault Galland)
Fêtes et lutte : D’autres interfaces participatives œuvrent pour une écologisation désirable, gage d’une belle vie pour tou·tes, comme par exemple l’engagement en faveur de rituels positifs (Kilian Jörg et -h- mais aussi le collectif Hold Up) ou les formes de résistance et de désobéissance créatives proposées par diverses organisations citoyennes (Laïss Barkouk), autant d’incantations collectives pour réveiller notre intelligence écologique !
Pour terminer et ouvrir, quelques mots de Val Plumwood (en 1993) : « Si nous voulons que la rationalité ait son rôle à jouer dans nos stratégies de vie à long terme, il est indispensable, comme n’ont cessé de le répéter les écologistes, qu’elle adopte une forme sensible aux conditions de notre existence terrestre. À l’encontre du déni en vigueur, il lui faut notamment reconnaitre que nous dépendons de la Terre et que nous avons une dette à l’égard de toutes les créatures de la terre sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre. Pour cela, il faut notamment créer une culture démocratique affranchie du dualisme, mettre un terme aux relations colonisatrices et adopter une éthique de la réciprocité sans laquelle aucune coexistence enrichissante avec les autres créatures terrestres ne sera possible. »n
Charles Stépanoff, Attachements. Enquête sur nos liens au-delà de l’humain, La Découverte, 2024.
Val Plumwood, Le féminisme et la maîtrise de la nature, trad. Pierre Madelin, Éditions Dehors, 2025 (1993).

