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Dossier

D’un théâtre technologique à l’autre : mettre en scène les infrastructures et la maintenance technique

Tyler Reigeluth, université Catholique de Lille (ETHICS), ULB

08-07-2025

Les promesses du solutionnisme technologique en termes d’écologie, de mobilité ou encore de sécurité nous écartent des réalités matérielles des infrastructures censées prendre en charge ces questions, tout en nous détournant de leurs enjeux politiques et socio-économiques. Tyler Reigeluth nous montre le hors-champ des interfaces lisses et standardisées des objets qui nous entourent. Il affirme l’urgence esthétique et politique de reconsidérer les systèmes techniques par les utilisateur·ices, de valoriser le travail de maintenance et d’assurer la permanence des savoir-faire de celles et ceux qui s’en occupent.

L’ingénieur informaticien responsable du Smart-Campus de l’université m’avait donné rendez-vous dans son bureau qui dispose d’une vue surplombant le campus, celui-là même qui devait être transformé, optimisé à coups de capteurs et systèmes de traitement de données. Le projet et la promesse n’ont rien de nouveau : les technologies « intelligentes » (smart) vont résoudre les problèmes de mobilité, d’énergie, de pollution ou de sécurité (pour citer quelques domaines parmi tant d’autres) qui affectent nos espaces urbains en transformant ces derniers en systèmes de flux d’informations visualisables en temps réel, et grâce auxquels il devient possible de prédire les comportements et évènements desdits systèmes afin d’anticiper les fuites d’eau, détecter les ponts thermiques, prévenir les pannes de courant, régler automatiquement l’éclairage ou le chauffage, arrêter les délits… Les possibilités semblent infinies. Si seulement le monde et ses ressources n’étaient pas finies. En suivant une logique trop familière, le responsable du Smart-Campus m’avoue assez rapidement : « Si on avait un budget illimité, on mettrait des capteurs partout, sur tout. »

Difficile de ne pas voir dans cet énoncé une énième formulation du « solutionnisme technologique »n qui accompagne le déploiement de technologies smart nous promettant un avenir radieux, sans accrocs, lisse, user-friendly et écologique. Or cette promesse s’apparente davantage à une mise en scène censée nous distraire des enjeux politiques et socio-économiquesn, un coup de théâtre destiné à escamoter les réalités techniques et matérielles des infrastructures et du travail de maintenance qui sous-tendent ces solutions. Lorsque je demande au responsable de projet si le personnel de maintenance et les technicien·nes de surface ont été consulté.es pour dresser un état des lieux des infrastructures, il dissimule à peine son étonnement et me répond : « On n’y a même pas pensé. » Pourquoi se soucier des connaissances, du savoir-faire et des pratiques (forcément subjectives et partielles) des personnes qui utilisent ces bâtiments et en prennent soinn  si, d’une part, il existe des techniques de récolte et de traitement de données « objectives » et « exhaustives », et que, d’autre part, ces personnes n’ont manifestement pas contribué au fonctionnement optimal de ces infrastructures jusqu’à présent ?

On retrouve là une des ritournelles du smart : ce sont les habitant·es, les utilisateur·ices, les travailleur·ses qui parasitent le fonctionnement optimal des systèmesn (un immeuble de bureaux, une salle de cours, une usine, etc.). En d’autres termes, l’intelligence parfaite serait une intelligence sans êtres humains, une intelligence morte qui existerait avant tout dans un réseau d’objets interconnectés (le fameux Internet of Things) et autorégulésn. Il y a ce qu’on pourrait appeler une fétichisation de l’espace urbain à l’œuvre qui, si elle n’est pas nouvelle, connait certainement une accélération avec la smartification. Comme l’indiquent les géographes Maria Kaika et Erik Swyngedouw dans leur analyse de l’évolution des réseaux urbains de distribution d’eau, les infrastructures techniques (châteaux d’eau, centres de pompage, canalisations, etc.) se sont, depuis la révolution industrielle, progressivement éloignées de la ville ou cachées en son sein de sorte que l’habitant·e n’interagit finalement qu’avec un robinet magique qui peut être ouvert ou fermé à sa guisen. Cette fétichisation d’un réseau technique sous forme d’un bien consommable marque aussi bien notre rapport à l’eau qu’au gaz et à l’électricité ou aux déchets et à l’information. Plus encore, elle marque nos rapports aux objets du quotidien comme le grille-pain, la machine à coudre ou à laver qui peuplent nos foyersn ou qui médient aujourd’hui nos relations sociales et nos activités professionnelles. Tous ces objets et dispositifs ont subi le même sort d’un escamotage du fonctionnement technique au profit d’une interface lisse, standardisée et ergonomique.

Notre vie quotidienne repose massivement sur le « il suffit de » (ouvrir le robinet, appuyer sur bouton, cliquer ici). Mais on ne sait que trop bien qu’il suffit rarement de…

Ce qui pourrait s’apparenter à une simple question de design (même si le design n’est jamais simple) traduit en réalité un enjeu culturel et écologique bien plus profond. En effet, cette invisibilisation des infrastructures techniques et du travail de maintenance qui les entretient participe d’un imaginaire et d’une esthétique qui valorisent les dispositifs techniques par-dessus tout pour leur degré d’automaticité. Cela vaut pour les escalators qui nous font entrer et sortir de bouches de métro, pour les modems dans nos salons qui nous connectent à internet avec une stabilité variable ou les logiciels Microsoft dont tant d’utilisateur·ices, institutions et entreprises dépendent et qui ont connu la plus grosse panne informatique de l’histoire récente le 19 juillet 2024. Notre vie quotidienne repose massivement sur le « il suffit de » (ouvrir le robinet, appuyer sur bouton, cliquer ici). Mais on ne sait que trop bien qu’il suffit rarement de…

En effet, comme l’a montré le philosophe français des techniques Gilbert Simondon, l’automatisme reflète davantage des attentes sociales et économiques qu’une réalité technique : lorsque nous achetons une nouvelle machine à laver elle semble fonctionner comme par magie mais lorsqu’elle tombe en panne, dysfonctionne ou s’use (ce que font toutes les machines, surtout les plus complexes) nous n’y voyons plus qu’une source de frustration et d’aliénation technique et jetons ces objets qui pour nous semblent n’avoir plus aucune valeurn et qui seraient de toute façon trop chers à réparer. « Autant en acheter une nouvelle. » La rapidité avec laquelle la valeur d’usage de l’objet s’épuise correspond d’ailleurs à une stratégie d’obsolescence programmée : la matérialité technique est rendue caduque avant l’heure par une logique marchande réduisant l’utilisateur·ice au statut de consommateur·ice et refusant à l’un·e ou l’autre la possibilité d’entre-tenir, ou de prendre soin de ses objets individuel ement et collectivement. Cette « incurie », pour reprendre un terme cher au philosophe Bernard Stiegler, n’est pas juste une question d’absence de « culture technique »n; elle retentit sur la vie psychique, sociale et écologique comme en témoignent les troubles de l’attention, l’oligopole communicationnelle détenue par quelques plateformes, l’exploitation des « travailleurs du clic »n, la demande croissante en énergie et minerais pour l’IA ou l’accumulation de déchets électroniques dans les pays anciennement colonisés.

Un champ grandissant d’études interdisciplinaires que les anglophones appellent les infrastructure & maintenance studies met en relief le travail et savoir-faire qui sous-tendent nos infrastructures du quotidien. Les chercheur·ses qui contribuent à ce champ ne cessent de rappeler que nos vies quotidiennes sont soutenues par un ensemble d’infrastructures qui sont autant de processus dont la stabilité dépend de soin, d’attention et d’entretien humains. Prenons un pont qui enjambe un fleuve : habituellement nous ne retenons que sa forme et sa fonction abstraite. Mais comme des catastrophes récentes nous l’ont rappelé, la forme et la fonction du pont ne sont pas des données acquises une fois pour toutes, ce sont des réalisations qui tiennent non par la grâce divine mais par des efforts et des moyens humains, par une vigilance qui participe à les faire durer dans le temps. Ainsi, selon le philosophe, Mark Thomas Young, toute infrastructure est à la fois une forme et un processus, la première est ce qui nous apparait le plus immédiatement (la forme du pont) mais le second est ce qui lui permet de perdurer dans le tempsn. Les représentations de science-fiction que l’on peut retrouver dans les récits post-apocalyptiques donnent généralement une bonne illustration de ce que serait un monde des formes sans les processus qui les font perdurer : un monde de déliquescence et de caducité.

Replacer au centre de l’« expérience utilisateur », l’épaisseur, les failles et les fragilités des systèmes techniques est une urgence esthétique et politique qui n’implique pas simplement que l’on prenne conscience de la matérialité des infrastructures lors de pannes. Elles supposent en outre que l’on valorise le travail de maintenance qui prévient ces pannes et que l’on s’assure de faire durer les choses aussi longtemps que possible. Ce qui nous apparait dans nos modes de perception et d’expérience individuels et collectifs implique un « partage du sensible » qui est nécessairement politiquen.

Appeler le hors-champ à faire irruption dans le champ est un point de recoupement avec le féminisme matérialiste qui insiste sur le fait de compter ce qui n’a jamais été compté, à savoir le travail reproductif traditionnellement féminin pourtant essentiel au travail productif. On pourrait ainsi dire que tout comme le travail reproductif a été caché dans et par la sphère domestique et une division de plus en plus nette entre cette sphère et l’économie réelle dans les sociétés industrialisées, les processus infrastructurels ont eux aussi progressivement été rendus imperceptibles. C’est un parallèle que développa l’artiste et activiste Mierle Laderman Ukeles en 1969 dans son Manifesto for Maintenance Art. Elle y esquisse sa pensée d’un art de la maintenance qui trouble les divisions classiques entre art créatif et travail reproductif traditionnellement féminin. Elle insiste sur la valeur économique mais aussi esthétique des tâches domestiques et maternelles. Ses installations et performances quitteront l’espace domestique pour mettre en lumière les liens de ce travail reproductif avec les institutions ou services publics. En 1973 dans Hartford Wash : Washing/Tracks/Maintenance : Outside, elle nettoie les marches d’un musée des heures durant alors que les visiteur·ses piétinent son travail. Entre 1977 et 1980 dans Touch Sanitation, elle se prend en photo en train de serrer la main des 8500 éboueurs de la ville de New York.

Replacer au centre de l’« expérience utilisateur », l’épaisseur, les failles et fragilités des systèmes techniques est une urgence esthétique et politique qui n’implique pas simplement que l’on prenne conscience de la matérialité des infrastructures lors de pannes mais qu’on valorise en outre le travail de maintenance qui prévient ces pannes et s’assure de faire durer les choses aussi longtemps que possible.

Loin de l’innovation technologique sans fin générée au rythme d’annonces, de promesses et de présentations spectaculaires sur les scènes de grandes messes, il y a la permanence des savoir-faire et des gestes trop rarement comptés mais qui comptent pourtant si nous souhaitons soutenir un autre rapport aux techniques, un rapport qui existe déjà dans le travail de celles et ceux qui prennent soin des choses, et auquel nous devons réapprendre à participer.

Dans la première moitié du XXe siècle, le dramaturge allemand Bertolt Brecht en appelait à une révolution dans la forme théâtrale qui briserait le quatrième mur avec le public, assumerait sa facticité et exposerait ses coulisses. Un théâtre qui produirait une « distanciation » chez les spectateur·ices en les poussant à réfléchir et ressentir leur expérience à partir d’une situation d’étrangeté esthétique. En somme, un théâtre qui représenterait son propre processus créatif et plus seulement sa forme finie. Si le théâtre technologique aujourd’hui sert avant tout à nous distraire des enjeux structurels de la pollution, de la mobilité ou de la pauvreté en nous promettant des solutions « smart » clé sur porte dont nous ne sommes que les spectateur·ices ébahi·es jusqu’à ce qu’une nouvelle solution rende caduque la dernière, il y a peut-être un autre théâtre technologique possible, qui invite à prendre part au jeu et donne envie de prendre soin des médiations techniques. Car loin d’être de simples instruments à disposition, c’est à travers elles que nous percevons, ressentons, réfléchissons. Prendre part au processus des infrastructures est quelque chose que beaucoup d’entre nous faisons déjà, à travers nos activités quotidiennes de soin ou d’entretien, lorsque nous essayons tant bien que mal de réparer un objet cassé ou que nous cherchons une réponse à un problème technique sur des forums en ligne, par exemple. Mais si ces petits gestes vont compter pour quelque chose face aux crises sociales et écologiques que nous traversons, ils ne peuvent reposer simplement sur le volontarisme individuel. Ils doivent être l’expression d’agirs collectifs et d’institutions qui produisent de nouveaux désirs techniques.

1

Evgeny Morozov, Pour tout résoudre cliquez ici, trad. Marie- Caroline Braud, FYP Editions, 2014.

2

Sean Martin McDonald, « Technology Theatre », https://www. cigionline.org/articles/technology-theatre/

3

David Pontille et Jérôme Denis, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, La Découverte, 2022.

4

Gabriel Dorthe et Laure Dobigny, « From smart buildings to smart users. Energy transition to the test of parasitic humans », in Mascha Gugganig, Kelly Bronson, Vincent Mirza. The Smartification of Everything: critical analyses of a ubiquitous reality across social sciences and the arts, University of Toronto Press, 2024.

5

Tyler Reigeluth, L’intelligence des villes. Critique d’une transparence sans fin, Météores, 2023.

6

Maria Kaika et Erik Swyngedouw, « Fetichizing the modern city : the phantasmagoria of urban technological networks », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 24, n°1, 2008, p. 120-138.

7

Gil Bartholeyns et Manuel Charpy, L’étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s’en servent, Premier Parallèle, 2021.

8

Gilbert Simondon, « Psychosociologie de la technicité », in Sur la technique, Presses Universitaires de France, 2014, p. 78.

9

Gilbert Simondon, « Sauver l’objet technique », ibid, p. 454.

10

Antonio Casilli, En attendant les robots, Seuil, 2019.

11

Mark Thomas Young, « Now You See It : Users, Maintainers and the Invisibility of Infrastructure », in Michael Nagenborg, Taylor Stone, Margoth González Woge & Pieter E. Vermaas, Technology and the City: Towards a Philosophy of Urban Technologies, Springer Verlag. p. 101-119, 2021.

12

Jacques Rancière, Le partage du sensible, La Fabrique, 2000.

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