Le débat écologique fracture la société et les échanges qu’il suscite sont clivants. Toutefois, la dissension ne peut pas être exclue du débat démocratique au risque de perdre notre liberté politique et de tomber dans l’extrémisme d’une « dictature verte ». Thibault Galland défend l’utilisation du conflit et de la rumination comme leviers pour imaginer et construire ensemble un autre possible écologique.
Le réchauffement climatique ne fait aujourd’hui plus aucun doute, et si de nombreux rapports scientifiques attestent de son caractère anthropique, ces derniers sont pourtant mis en doute par un certain nombre de personnes. À côté de ces climato-sceptiques, certain·es optent pour une politique des petits gestes individuels, d’autres cherchent des moyens d’action politiques et juridiquesn, et d’autres encore, au sein de différents collectifs, optent pour l’action directe, parfois la désobéissance civile. Pendant ce temps, dans les médias, les clivages semblent de plus en plus nombreux, et se développe le discours qui fait rimer écologie avec punition, dans le déni des faits scientifiques. Sur cette scène marquée par les divisions et la désinformation, il apparait que la communicationn est un nœud central. Dans quelles conditions la communication peut-elle s’établir entre des interlocuteur·ices qui ne partagent pas les mêmes points de vue, les mêmes situations, les mêmes affects, le même commun quant aux enjeux de changement sociétal ?
La communication comme un droit culturel
Afin de nourrir la réflexion sur ces conditions, les droits culturels constituent un référentiel permettant de prendre du recul sur les contenus, les formes et de reposer les modalités et le cadre de la communication dans un horizon de respect de la dignité des personnesn et dans une perspective de capacitation.
Dans la Déclaration de Fribourg des droits culturels (2007), la communication est rapprochée du droit à la liberté d’expression, des libertés d’opinion et d’information et du respect de la diversité culturelle. Ainsi, il est entre autres question du « droit de participer à une information pluraliste, dans la ou les langues de son choix, de contribuer à sa production ou à sa diffusion au travers de toutes les technologies de l’information et de la communication » (art. 7 °b). En observant les contenus, formes, canaux et flux d’information dans la communication, il faut s’intéresser aux manières et aux capacités de produire des informations appropriées et appropriables, diversifiées et plurielles à l’image des parties prenantes et des personnes concernées. Il faut donc s’interroger sur la possibilité qu’a chacun·e de s’exprimer librement, d’avoir accès et de participer à l’information, y compris pour la faire évoluer, la corriger et/ou la réfuter.
La philosophe Isabelle Stengers montre dans des textes éclairants sur le sens communn comment la communication se voit entravée, spécifiquement dans la discussion entre expert·es scientifiques et opinions communes. Comment la posture du sachant refuse toute valeur au sens commun en lui opposant des faits et des vérités, en lui déniant toute capacité de critiquer ou de réfléchir la situation. Pour sortir de cette rupture du dialogue, la penseuse défend une attitude de « rumination », qui consiste à préférer hésiter, examiner, imaginer et construire ensemble pour réhabiliter les expériences et rester vigilant·es aux modes d’abstraction qui éloignent des situations. Dans cette logique, il est ensuite nécessaire d’établir un dialogue critique et démocratique à partir des informations scientifiques disponibles.
La place du conflit
Cette piste de la rumination est féconde et mériterait d’être prolongée. Mais nous voudrions nous attarder sur les situations de mésententes que l’on peut observer dans les échanges autour de la transition écologique. En prenant l’entrée de la communication comme droit culturel, comment questionner la possibilité de réduire la crise climatique qui impacte toutes les sociétés tout en tenant compte des différences et des différends irréductibles à l’intérieur de chaque société ?
Pour communiquer l’écologisation, pour en faire un enjeu commun et partagé, il faut considérer que la communication ne doit pas chercher à évacuer le conflit mais bien à lui donner une place plus constructive que celle de la violence et de l’affrontement. Nathalie Achard, dans son ouvrage La communication NonViolenten, explique que le conflit, qui renvoie à une opposition entre des parties en désaccord, n’est pas violent en lui-même : c’est la façon dont il est vécu et exprimé qui peut l’être. Le conflit n’est pas nécessairement destructeur donc, et il est aussi inévitable qu’indispensable dans la relation à l’autre. Les représentations, les intérêts, les sentiments diffèrent et c’est à l’endroit des divergences que les conflits surviennent. Le sens va émerger des frictions entre les positions, ce qui peut faire naitre de nouvelles positions, des alternatives. Plutôt que de fuir les conflits, ceux-ci doivent être pris comme des facteurs favorables pour faire évoluer une position, des occasions de recevoir des informations sur une situation. Pour l’autrice, prôner la communication non-violente ne veut pas dire évacuer le conflit : elle est plutôt une piste permettant de le rendre constructif.
Pour communiquer l’écologisation, pour en faire un enjeu commun et partagé, il faut considérer que la communication ne doit pas chercher à évacuer le conflit mais bien à lui donner une place plus constructive que celle de la violence et de l’affrontement.
Si on peut observer certaines formes de communication très polarisées, il y a pourtant des échanges où l’on partage une vision politique plus ou moins commune, où l’on inscrit le débat dans un cadre démocratique. Comment se fait-il que les discussions n’aboutissent pas, que les différents provoquent une rupture de communication ? Comment faire pour rendre fécond le dissensus, et pour que le conflit soit véritablement transformateur ?
Une piste est à trouver dans les manières dont le débat démocratique est mis en œuvre. Dans Éloge du conflitn, Angélique Del Rey et Miguel Benasayag considèrent que les démocraties contemporaines ne laissent que peu de place aux véritables conflits. Pire : elles formatent les êtres humains et leur font refouler les conflits qui les traversent ou les constituent, au profit d’un consensus réducteur et non partagé par tou·tes. Par exemple, le débat n’est démocratique qu’à condition d’être « contradictoire ». Mais, selon les auteur·ices, les points de vue contraires qui s’exposent sur la scène médiatique ou les réseaux sociaux amènent généralement à une neutralisation réciproque. Chacun·e a le droit d’avoir son opinion sans que l’un·e ait véritablement raison sur l’autre. Dès lors, les deux opinions se valent, le conflit n’a plus lieu d’être et les échanges se perdent en abstraction. Or, en réalité, toute opinion réelle correspond toujours à une situation, à un ancrage matériel déterminé, et il y a nécessairement des rapports de force entre les différentes positions sociales. Il y a du conflit parce que la position de l’un·e n’est pas la position de l’autre. Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse pas faire ensemble mais qu’il ne faut pas faire l’économie du conflit pour construire des logiques communes de changement sociétal. Il faut reconnaitre les différences et entendre les différends, il faut chercher ensemble comment coopérer malgré les divergences. Et ce, même au niveau de nos subjectivités qui ne doivent pas refouler les conflits qu’elles traversent mais chercher à assumer les paradoxes qui constituent nos identités, à cultiver nos singularités mouvantes et multiples au contact des autres et la diversité des expressions au sein des milieux de vie.
Pour Del Rey et Benasayag, l’obstacle principal au conflit constructif est sa réduction à une logique d’affrontement. Dans la communication, c’est quand on choisit d’écraser toute la complexité d’un désaccord pour préférer le formater à des positions généralistes et claires, voire transparentes comme si nous savions toujours exactement pour quoi et pour quel effet nous agissions et contre quoi on cherche à s’opposer. Pensons à des exemples de la scène politique, un·e adversaire va simplifier et essentialiser les positions des un·es et des autres, il ou elle va saisir le sens commun dans le but non pas de ruminer mais de disqualifier toute capacité critique. Enfin, si les un·es et les autres ne se rattachent pas à la position de l’adversaire, ils ou elles sont forcément condamnables, pendant qu’aucune forme de diplomatie ou de compromis n’est rendue possible.
Les auteur·ices y voient là une « méthode sécuritaire » à l’œuvre qui cherche à formater toute forme de conflit dans les limites de l’ordre social. « D’où la propension à criminaliser toute opposition, au point même que des actes symboliques y sont traités comme des crimes », nous disent Del Rey et Benasayag. Cela peut être mis en rapport avec des actions menées en faveur de l’écologisation ou toute autre forme de protestation pour plus de justice, que beaucoup considèrent non comme des formes conflictuelles de communication et de protestation mais comme des « atteintes méchantes à l’autorité de l’État ».
Communiquer l’écologisation
Somme toute, comment faire pour avancer avec la composante conflictuelle dans la communication ? Penser la communication, c’est réfléchir aux conditions pour faire commun à partir des informations venant du discours mais aussi de tous les autres aspects de nos expériences humaines et non-humaines. Penser le commun à travers le conflit, c’est nécessairement accepter de le questionner. Cela implique d’assumer une part d’incompréhension à mesure que le commun se produit, car nous n’avons pas un point de vue englobant sur le processus en cours. Nous restons engagé·es depuis notre situation et les informations auxquelles nous avons accès. De même, il y a une forme de pari à prendre, une forme d’enquête et d’expérimentation avec laquelle il faut renouer pour que le faire ensemble reste en lien avec les situations de chacun·e. Plutôt que d’ouvrir à l’incertitude et au doute, il faut voir là une ouverture vers la coopération, l’invention et la prise de soin, vers la capacitation et la transformation dans la mesure où une place est laissée au conflit constructif.
On n’aura pas fini ici d’explorer les possibilités du conflit… Il nous reste à pratiquer nos manières de faire ensemble de l’information et il y a de nombreuses pistes ! Outre la rumination et le rôle du conflit, pensons par exemple à favoriser les passions joyeuses et activer les forces désirantes, comme sources d’une puissance d’agir accruen. Un océan de pratiques à explorer et expérimenter pour lesquelles le travail de l’éducation populaire/permanente a toute sa pertinence et sa légitimité, une manière d’attester que c’est au travers des cultures que se développent les capacités de transformation sociale.
Voir : Thibault Galland, « Crise climatique et rituels de justice », in Journal de Culture & Démocratie n°57, 2023.
Les traces du séminaire « La communication sur l’adaptation aux changements climatiques » du Service de lutte contre la pauvreté et le SPF Santé publique, organisé en novembre 2024, font de la communication un enjeu central et questionnent les conditions selon lesquelles le message autour du changement sociétal est transmis et discuté.
Voir : Carnet de découverte des droits culturels, Culture & Démocratie et ASTRAC, 2025.
Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle, La Découverte, 2019. L’émission de radio L’heure bleue, revient avec la philosophe sur son ouvrage.
Nathalie Achard, La communication NonViolente à l’usage de ceux et celles qui veulent changer le monde, Marabout, 2020. Un entretien avec l’autrice est accessible dans le dossier en ligne de ce journal.
Angélique Del Rey et Miguel Benasayag, Éloge du conflit, La Découverte, 2012.
Gaëlle Jeanmart, Cédric Letreme et Thierry Müller, Petit manuel de discussions politiques : réflexions et pratiques d’animation des collectifs, Éditions du commun, 2018.
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Nathalie Achard

