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Dossier

Pour une réappropriation sociale des techniques et ressources énergétiques

Laure Dobigny, maitresse de conférences en socio-anthropologie des techniques à l’Université Catholique de Lille

11-07-2025

Face à l’urgence du changement climatique, les initiatives citoyennes d’autonomisation énergétique se multiplient dans les communes rurales un peu partout en Europe. La sociologue Laure Dobigny qui a étudié les mécanismes sociaux et politiques à l’œuvre dans cette volonté de réappropriation citoyenne et collective des biens communs, explique leurs bienfaits en termes de solidarité, de cohésion sociale et de rapport au vivant. En contrepoint, elle nous amène aussi à voir du côté de smart buildings lillois dont les promesses d’autonomie se heurtent aux subtilités des pratiques.

Propos recueillis par Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie

Dans vos travaux sur les énergies renouvelables, vous observez une multiplication d’initiatives citoyennes d’autonomisation énergétique dans les communes rurales. Comment expliquer cette dynamique ?
Ce mouvement de réappropriation de la production d’énergie s’inscrit dans une tendance plus vaste de réappropriation par les citoyen·nes de biens « communs » dont la gestion, laissée à des entreprises privées, a montré ses limites et dérives. On observe ainsi un mouvement de re-municipalisation de la gestion de l’eau en France qui me semble relever de la même dynamique. S’ajoute pour l’énergie un second facteur : celui de l’urgence du changement climatique et de la nécessité de se tourner vers les énergies renouvelables. Contrairement à d’autres domaines où le pouvoir d’action des citoyen·nes est limité (modifications des infrastructures de mobilité par exemple), les énergies renouvelables (ENR) peuvent être développées à toute petite échelle – une maison, une association sportive, un quartier, une commune – et permettent d’agir concrètement sur cet enjeu majeur. Ces initiatives peuvent prendre plusieurs formes : municipales, sociétés d’économie mixte (public-privé), citoyennes (coopératives ou sociétés citoyennes), etc.

Alors qu’ils et elles sont souvent perçu·es comme défendant des formes de cultures « intensives », les agriculteur·ices sont très souvent à l’initiative de ces projets ?
Ce que met en lumière ce travail de terrain, c’est finalement une vision assez caricaturale du monde agricole et des agriculteurs et agricultrices, loin de la réalité sociologique de cette profession. Une variété de pratiques co-existent dans le monde agricole, parfois sur la même exploitation : des pratiques intensives et traditionnelles par exemple, pour des circuits de vente distincts (la grande distribution d’une part, la vente à la ferme d’autre part). C’est intéressant car cela montre que le monde agricole est bien moins manichéen et polarisé qu’on le présente souvent, avec d’un côté une agriculture intensive majoritaire et revendiquant ses postures, et de l’autre, une agriculture biologique qui peinerait à exister aux marges. Le fait de faire co-exister sur une même exploitation des modes de culture et d’élevage très distincts pour des circuits de distribution différents montre au contraire une distance critique des agriculteurs et agricultrices face aux injonctions contradictoires qui leur sont adressées – un productivisme peu qualitatif du capitalisme de marché d’un côté et une attente de circuits courts, produits du terroir, bien-être animal et environnemental, etc., d’autre part. Le développement des énergies renouvelables (ENR) met en lumière cette complexité des postures et des pratiques dans le monde agricole.

Il montre aussi que finalement, celui-ci a bien moins adhéré au projet moderne qu’on pourrait le croire. Les énergies renouvelables s’inscrivent dans un lieu – spécifique et non interchangeable – et dans un rapport au temps et à la nature qui perdure dans le monde agricole, malgré – ou contre – l’industrialisation de l’agriculture, et qui explique pourquoi les agriculteur·ices sont les premier·es et les plus nombreux·ses, à développer des ENR à l’échelle territoriale, dans une visée d’autoconsommation localen.

Qu’apportent ces projets aux habitant·es en termes de cohésion sociale, de solidarité ?
Ces projets sont l’occasion pour les habitant·es de se rencontrer, de se fédérer et de travailler ensemble. Ils et elles créent également de nouvelles interdépendances (contractualisation avec les agriculteur·ices ou sylviculteur·ices locaux·les pour fournir la biomasse nécessaire aux chaudières ou unités de méthanisation collectives par exemple). Mais ces projets ont également un impact sur l’image de ces communes. Médiatisées, ces initiatives ont souvent amené un nouveau tourisme et l’installation de nouvelles entreprises. Tout ceci concourt in fine à la création de nouvelles identités collectives, autour de ces projets.

Rapprocher les infrastructures de production d’énergie de leur lieux de consommation permet de réintroduire la question de l’impact de cette consommation et donc de penser la sobriété. Du point de vue des représentations, c’est absolument central.

Vous indiquez que ces initiatives permettent également de remettre en question les institutions établies. Favorisent-elles une représentation collective plus désirable de la sobriété ?
Ces projets locaux d’ENR posent la question de l’échelle des consommations et c’est central selon moi. Mettre en œuvre une installation d’ENR quelle qu’elle soit conduit à se demander quelle quantité d’énergie est consommée sur le territoire, et à combien d’installations cela correspond : combien d’éoliennes, de panneaux solaires, d’unités de méthanisation, etc. Cela permet donc de se rendre compte des quantités d’énergie consommées et ce que cela implique en termes d’impact sur le territoire, de nombre d’installations, et d’investissement financier pour suppléer à cette consommation. Or justement, la plupart du temps, les citoyen·nes n’ont pas idée de ces ordres de grandeur. L’énergie c’est très abstrait, majoritairement invisible et véhiculé par des réseaux qui ne rendent pas tangibles les quantités consommées.

Les installations d’ENR rendent au contraire visible la consommation d’énergie : consommer tant de milliers de kWh sur le territoire, c’est l’équivalent de tant d’éoliennes, de panneaux solaires, d’unités de méthanisation, etc. Donc cela permet de poser la question de la sobriété. À la fois en rappelant de manière matérielle, tangible et visible que la consommation d’énergie n’est pas « magique », qu’elle a des externalités plus ou moins désirables (elle nécessite des infrastructures qui ont un impact visuel, spatial, olfactif, environnemental, etc.), et que si l’on souhaite limiter ces externalités il faut limiter sa consommation d’énergie. Et ce, en ramenant ces externalités au plus près de leur consommation. Or sur les grands réseaux centralisés d’électricité ou de gaz, on a souvent la perception d’une consommation d’énergie « sans conséquence » : pour la plupart des usager·es la centrale nucléaire, l’extraction de gaz, de charbon, de pétrole, etc. sont très loin de leurs lieux de vie. Rapprocher les infrastructures de production d’énergie des lieux de sa consommation permet de réintroduire la question de l’impact de celle-ci et donc de penser la sobriété. Du point de vue des représentations, c’est absolument central.

D’un point de vue empirique, la proximité et la matérialité des installations instaurent la question de la limite, essentielle à la notion de sobriété. Par exemple, dans la petite commune rurale de Jühnde (Allemagne), une unité de méthanisation, gérée sous forme de coopérative par les habitant·es et la municipalité, alimente 80% des habitations en énergie thermique (chauffage et eau chaude, qui représente 80% de la consommation d’énergie domestique). L’arrivée de nouveaux·elles habitant·es, postérieure au projet, ou la décision ultérieure d’habitant·es qui, pour l’une ou l’autre raison, n’avaient pas souhaité être raccordé·es initialement, pose très concrètement la question de la sobriété collective. Raccorder de nouveaux habitant·es sans changer le dimensionnement de l’unité de méthanisation (dont il faut d’abord assurer la rentabilité, rembourser les emprunts bancaires, etc.) implique que collectivement, les habitant·es déjà raccordé·es consomment moins d’énergie. Comment atteindre cette diminution des consommations – que ce soit par des mesures d’efficacité énergétique comme isoler les habitations, changer des équipements énergétivores, etc., ou par des pratiques de sobriété (baisser la température du chauffage des maisons, consommer moins d’eau chaude, etc., – est une question que se sont concrètement posée les habitant·es coopérateur·ices de Jühnde.

L’apprentissage de nouveaux savoirs et savoir- faire spécifiques aux projets de réappropriation énergétique favorise-t-il un autre rapport au vivant ?
Au temps météorologique et à ses manifestations (soleil, vent, etc.), indiscutablement. Se chauffer au bois ou à la biomasse, c’est aussi se réinscrire dans les cycles du vivant et de ses contraintes.
L’usage d’énergies renouvelables conduit à porter attention à son environnement naturel, et à adapter ses usages en fonction. C’est crucial pour penser la sobriété.

Dans le cadre du projet INCLUNIVn, vous avez étudié l’appropriation, l’habitabilité et la place des usager·es dans des processus de transition énergétique de bâtiments « smart » ou smart buildings de l’université de Lille. Ces bâtiments promettent grâce à la technologie une certaine autonomie et une réduction de leur consommation énergétique. La transition écologique peut-elle réellement avoir lieu sans les usager·es ?
Ces bâtiments, dont l’autonomie repose sur leur automatisation, sont, paradoxalement, très dépendants du maintien des systèmes techniques par des technicien·nes et une alimentation en énergie. Contrairement à des bâtiments de conception traditionnelle, les smart buildings sont, pour être énergétiquement efficients, étanches à l’air et équipés d’une ventilation automatisée et pilotée par un système technique. Si vous coupez l’électricité, renvoyez le·a technicien·ne et fermez la porte pendant quelques mois, le bâtiment va se dégrader rapidement. Inversement, vous pouvez laisser fermé un bâtiment traditionnel dont la ventilation est naturelle et les matériaux respirants plusieurs années sans que cela occasionne de dégradation particulière.

L’autonomie des smart building est donc discutable. Mais lorsqu’on les occupe, ce n’est pas simple pour autant. Leur efficience énergétique repose sur le fait que les usager·es interfèrent le moins possible avec les systèmes techniques chargés d’optimiser les flux du bâtiments (ventilation thermique, éclairage, etc.). Or les usager·es, qui subissent des choix techniques sans y avoir été associé·es, vont construire leur confort comme il·elles peuvent : en bloquant fenêtres et portes, en obstruant les capteurs de présence, en déjouant les capteurs thermiques à l’aide de verres remplis de glaçons, en ajoutant un convecteur électrique, etc. Autant de stratégies ingénieuses qui diminuent grandement l’efficacité énergétique des smart buildings. C’est la raison pour laquelle le technosolutionnisme est une impasse. Déposséder l’usager·e de sa capacité d’action sur les systèmes techniques vers un·e usager·e passif·ve et des techniques dépolitisées est incompatible avec des pratiques de sobriété. Penser la sobriété nécessite au contraire une appropriation sociale des techniques dont on reconnait la dimension politique pour pouvoir décider démocratiquement du nécessaire et du superflu.

Déposséder l’usager·e de sa capacité d’action sur les systèmes techniques vers un·e usager·e passif·ve et des techniques dépolitisées, est incompatible avec des pratiques de sobriété.

Au-delà de l’usage, les habitant·es ont-ils·elles été impliqué·es au moment de la conception du projet ? Quelles conséquences cela a-t-il en termes d’appropriation politique du lieu ?
Dans trois bâtiments étudiés sur quatre, les décisionnaires ont, d’une manière ou d’une autre, eu la volonté d’impliquer les usager·es, que ce soit en leur confiant le choix du consortium d’entreprises lauréates du concours, en faisant siéger des représentant·es étudiant·es lors de votes décisifs ou par l’animation d’ateliers de co-design des futurs locaux. Mais malgré cette volonté, la participation effective des usager·es au processus décisionnel a été très faible. Et ce, pour différentes raisons, comme la difficulté à mobiliser les usager·es d’un bâtiment qui sera au mieux construit ou rénové dans 3, 4 ou 5 ans, le turnover inhérent à la population estudiantine, ainsi que la difficulté de projection des besoins de la part des usager·es. Ce dernier point me parait central car il conduit les entreprises du bâtiment (architectes, bureaux d’étude, programmistes, etc.) à assumer et déployer une ingénierie pour décider et « faire à la place », plutôt que de « faire avec » les usager·es. Cela a pour conséquence, dans ces smart buildings, une difficile appropriation du bâtiment et de son fonctionnement, entrainant incompréhension, inconfort et contournement des dispositifs techniques. Finalement, les systèmes techniques déployés, l’ambiance, l’inappropriation par les usagers·es et l’inhospitalité des lieux tendent à dépolitiser complètement le smart building, et en particulier sur la question de l’écologien.

1

Laure Dobigny, « Le rôle central des agriculteurs dans les projets d’EnR. Apports pour une socio-anthropologie des énergies renouvelables », in Marie-Christine Zélem, Christophe Beslay (éd.), Sociologie de l’énergie, CNRS Éditions, 2015, p. 349-356. https://books.openedition.org/editionscnrs/26073?lang=fr

2

Projet financé par l’Agence française de la transition écologique

3

Audran Aulanier, Laure Dobigny, « Une transition écologique sans expérience. Les émotions des usagers des smart-buildings universitaires, ou l’histoire d’un rendez-vous manqué avec les enjeux écologiques », in Emulations. (en ligne en open edition également), 2025.

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