L’approche occidentale et contemporaine du monde, son idéal technocratique de maitrise sur la nature et ses promesses de solutionnisme technologique, provoquent une atomisation de la société et ne nous permettent pas de faire monde commun selon des principes pleinement démocratiques. La philosophe Fanny Lederlin propose de résister à cette approche en y opposant une logique « bricoleuse » qui valorise les pratiques amatrices, le soin porté aux objets et la délibération collective.
Propos recueillis par Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie
Qu’est-ce que la « logique d’ingénieur » dont vous parlez dans le livre et en quoi celle-ci est selon vous liée à la catastrophe climatique en cours ?
La « logique d’ingénieur » est un terme que j’emprunte à l’anthropologue Claude Lévi-Strauss qui, dans « La science du concret » (extrait du recueil La Pensée sauvage, 1962), essaie de montrer ce qui distingue la science des peuples qu’on appelait encore à l’époque « primitifs », de celle des populations occidentales. Il explique que ces dernières ont recours à une « logique d’ingénieur », qui relève d’une approche stratégique du monde consistant à fabriquer des catégories abstraites et des concepts – autrement dit à théoriser les choses avant de les articuler avec l’expérience pratique. Au contraire, chez les peuples dits « primitifs », c’est selon lui davantage une « logique bricoleuse » qui prévaut : une logique qui consiste à faire précéder la théorie par la pratique. Ces peuples partent de l’expérience, de l’observation et de la perception sensorielle de leur environnement, et ils parviennent ensuite, en articulant ce rapport pratique au monde avec des récits mythologiques, à réaliser des classements théoriques, certes moins précis et moins durables que ceux de la science occidentale, mais qui sont néanmoins valables, pour un temps donné.
La « logique d’ingénieur », c’est donc cette approche occidentale qui consiste à aborder le monde de façon conceptuelle et stratégique et qui, de plus en plus, s’est aussi avérée calculante, programmatique et instrumentale. Car lorsque la théorie précède la pratique, il y a l’idée que la fin (théorique) que l’on se fixe justifie les moyens (pratiques) que l’on se donne pour y parvenir : en gros, « la fin justifie les moyens ». Cette approche a certes permis à l’Occident de réaliser des progrès exceptionnels dans de très nombreux domaines (médecine, industrie, aéronautique, etc.), mais elle aboutit aussi à un certain nombre d’écueils, en premier lieu desquels figure la catastrophe écologique à laquelle nous sommes aujourd’hui confronté·es. Car si l’on considère que « la fin justifie les moyens », alors les moyens auxquels on a recours – moyens matériels, mais aussi « naturels » (minéraux, plantes, animaux, êtres humains) – sont par nature illimités : ils n’ont plus de rapport avec ce que la contrainte de l’expérience pratique peut effectivement nous donner. Ce qui conduit alors à l’épuisement des ressources (aussi bien matérielles que vivantes).
Or c’est cette même logique que l’on retrouve dans la pensée politique dominante actuelle. Une pensée que l’on peut qualifier de « technocratique », selon laquelle la science et, plus généralement, l’expertise (la technique, l’intelligence artificielle, etc.) peuvent résoudre tous nos problèmes politiques. Cette pensée relève du solutionnisme – l’idée que la technologie pourra toujours apporter des solutions à tous les problèmes humains, y compris les plus complexes.
En confiant le gouvernement et la recherche de solutions techniques aux problèmes, notamment écologiques, à des expert·es, c’est la démocratie et l’idée même de liberté humaine que l’on risque de perdre.
Aborder la question du réchauffement climatique anthropique par le prisme de cette logique d’ingénieur parait donc assez insensé ?
Oui, il peut sembler absurde de vouloir résoudre des problèmes avec la méthode qui les a causés. Parce que cette approche stratégique du monde fait entrer tant bien que mal les moyens pratiques, les ressources – matérielles et vivantes – à l’intérieur d’un schéma abstrait qui les précède : à l’intérieur d’un rapport productiviste et extractiviste qui consiste à vouloir produire et consommer de façon illimitée, en fonction de finalités et de désirs abstraits posés indépendamment de toute rencontre pratique avec le monde. Ce qui est très surprenant, c’est qu’un certain nombre de théoricien·nes se disent que la technologie – notamment les technologies numériques et en particulier l’intelligence artificielle – va nous permettre de résoudre les problèmes que nous avons justement créés par notre activité et nos techniques. Derrière ce paradoxe se cache d’une part le fait que l’idéologie que poursuivent ces « apporteur·ses de solutions » n’est pas forcément si écologique que cela (c’est plutôt le transhumanisme qu’il·elles visent), et de l’autre, le fait que ces solutions rajoutent en pratique des problèmes au problème. Pour ne prendre que l’exemple de l’intelligence artificielle, il est aujourd’hui avéré qu’elle produit énormément de CO2 et contribue donc davantage au réchauffement climatique qu’elle n’y remédie.
De plus, cette approche solutionniste peut s’avérer dangereuse d’un point de vue politique, et en particulier du point de vue démocratique. L’action politique démocratique est un mode d’agir qui engage la pluralité de la communauté humaine par la délibération collective. Il suppose donc la mise en jeu non pas des connaissances ou expertises, puisque nous ne sommes pas tou·tes des expert·es, mais des opinions et des raisonnement rationnels. Par la délibération d’opinions va pouvoir être prise une décision qui sera la plus juste, la plus équilibrée, la moins mauvaise possible. C’est ça le pacte de la démocratie ! En confiant le gouvernement des hommes et des femmes et la recherche de solutions techniques aux problèmes, notamment écologiques, à des expert·es, c’est la démocratie et l’idée même de la liberté politique que l’on risque de perdre. On s’expose alors à une forme de « dictature verte » qui pour moi n’a rien à envier au fascisme numérique peut-être en train de s’imposer outre-Atlantique ou à n’importe quelle autre forme de gouvernement despotique.
Vous parlez dans votre livre du « triomphe de l’appareil algorithmique » ?
Il y a un lien direct entre la logique d’ingénieur, l’’approche solutionniste de la politique et le règne d’une forme de technocratie de plus en plus menaçante pour les libertés civiles. Tout cela a été renforcé par l’apparition des technologies numériques (réseaux sociaux, applications, etc.) qui nous conduisent progressivement à vivre sous le joug d’’injonctions algorithmiques. Quand nous sommes sur internet, que des cookies captent nos données, et, en fonction des sites que nous avons visités, ou des clics que nous avons effectués, nous orientent – souvent judicieusement – vers d’autres sites que nous allons apprécier ou d’autres achats que nous voulons faire, petit à petit ce sont notre libre arbitre, notre esprit critique mais aussi nos opinions qui, d’une certaine manière, sont captés, édulcorés. Nous sommes moins des sujets agissants que des profils qui réagissent aux stimuli qui leur sont donnés. C’est ça l’appareil algorithmique. C’est une façon de gouverner, indirectement et sans douleur, les citoyen·nes que nous sommes tou·tes. Et cela participe aussi à l’évacuation du politique et à la difficulté de faire vivre la démocratie.
Vous reprenez l’image du « monde désert » développée par Hannah Arendt, qui pressentait déjà à son époque les conséquences désocialisantes de la technique. Aujourd’hui, pourquoi reprendre ce terme qui peut sembler paradoxal dans un monde de plus en plus rempli d’objets, d’information, de tout ?
C’est une image qu’Hannah Arendt emprunte à Nietzsche et par laquelle elle évoque l’isolement, la solitude dans laquelle nous entrainent les technologies. À l’époque où elle écrivait, dans les années 1950, ce n’étaient pas les nouvelles technologies qu’elle avait à l’esprit mais la bombe atomique. Mais elle évoque aussi la voiture par exemple, qui nous isole les un·es des autres. Aujourd’hui cet isolement se ressent dans le fait que les technologies numériques renforcent une forme d’atomisation sociale, d’individualisation des rapports, de solitude. En plus de cet isolement, le « monde désert » d’Hannah Arendt désigne aussi une sorte de « désolation », c’est-à-dire une impossibilité de faire monde commun. Cette menace est devenue une réalité dans les régimes totalitaires dont elle a été l’observatrice clairvoyante. Mais elle considère qu’elle est toujours présente dès lors qu’un appareil politique va faire en sorte qu’il n’y ait plus de possibilité de solidarité, d’entraide, d’association de quelque nature que ce soit entre les individus. C’est contre ce double danger – celui d’un isolement et celui d’une désolation – qu’elle veut mettre en garde avec l’image du « monde désert ». Or il me semble que nous faisons face aux mêmes problèmes aujourd’hui : à la fois l’isolement et cette possible désolation du fait de l’éclatement des individus et de l’atomisation des sociétés qui font peu à peu disparaitre la possibilité d’un monde commun.
Et j’ajoute bien sûr que cette image de « monde désert » évoque aujourd’hui immédiatement pour nous la crise climatique : avec le réchauffement, on peut dire que « le désert avance ». Or il se trouve que ce « monde désert » est un monde plein. Il est saturé d’objets plus ou moins obsolètes, d’ersatz d’objets qui n’ont plus la valeur de « choses » au sens propre, en gros des déchets dont nous recouvrons la planète et qui contribuent à la catastrophe écologique à laquelle nous faisons face. Ce monde est donc plein mais de plus en plus « désert » du vivant, des relations humaines, de la solidarité, de l’entraide.
À cette logique d’ingénieur vous proposez d’opposer la logique bricoleuse ?
Ce qui m’intéresse avec la logique bricoleuse, c’est qu’elle renverse l’adage selon laquelle « la fin justifie les moyens ». Avec elle ce sont les « moyens » déjà là, ceux qui nous environnent – les objets, les plantes, les animaux, les êtres humains –, précontraints – c’est à dire qu’on ne peut pas faire à sa mesure –, les « moyens du bord », parfois imparfaits et abimés, plus ou moins performants, ceux que nous avons « sous la main » qui doivent justifier ou déterminer les fins multiples et provisoires que nous pouvons nous fixer.
Le bricolage, c’est une pratique amatrice – pas experte. Celle de personnes qui posent un regard précautionneux sur les choses qui les entourent et qui, souvent, collectionnent les matériaux (parce que, lorsqu’on bricole, il faut toujours avoir des moyens, des ressources à portée de la main). Elles ont donc une attention, un souci particulier pour les objets. Parce qu’elles se disent : « Ça pourra toujours servir un jour. » Cette phrase me semble merveilleusement salutaire et opposée à la phrase selon laquelle « ça doit servir » qui, elle, est une injonction instrumentale. Au contraire, « ça pourra toujours servir un jour », c’est une vision qui procède d’une sorte d’ouverture et de tolérance absolue à ce que sont les choses. Le moindre bout de bois, le moindre clou rouillé et, si on réfléchit par analogie, la moindre personne, plante, animal… pourra « toujours servir un jour ». C’est-à-dire sera toujours utile et bienvenue dans le monde qui est le mien et où j’ai des projets. Car il ne s’agit pas, en réfléchissant à une opposition à la logique d’ingénieur, de dire qu’il ne faut plus avoir de projets, qu’il faut arrêter toute activité humaine pour sauver le monde. Non, avoir des projets, agir sur le monde, cela fait partie de notre condition humaine. Mais simplement, ces projets peuvent être beaucoup plus ouverts et tolérants à ce qui est donné et déjà-là. Les projets dans la logique bricoleuse partent de « ce qui est » et évoluent à la fois en fonction des matériaux trouvés mais aussi en fonction du contexte, de la situation, des évènements. Et là on entre dans quelque chose qui est aussi politique, parce que ce qui distingue la politique d’autres formes d’action, c’est aussi l’idée qu’il faut bien s’adapter à un contexte. Là où l’artisan·e peut, dans son petit atelier, une fois qu’il ou elle a trouvé ses moyens du bord, décider du projet et l’accomplir, en politique, il y a toujours des évènements extérieurs qui viennent contrarier les projets. Ainsi, dans sa dimension politique, le bricolage prend une forme encore plus riche puisqu’il consiste aussi à accueillir les aléas, les divergences, les contradictions que l’on peut rencontrer. C’est donc une logique qui est extrêmement compatible avec l’idée de démocratie.
Aussi parce qu’elle n’a pas de finalité ?
Ne pas avoir de finalité ne veut pas dire ne pas se fixer de but provisoire car c’est important, notamment en politique. On ne peut pas gouverner, gérer une situation, prendre des décisions pour une population sans avoir une forme d’idéal à viser. Par exemple, bâtir une société plus juste, plus viable, rééquilibrer les dépenses sociales et celles en direction des entreprises… Il faut se fixer des buts, mais multiples, et provisoires, laissant ouverts de nombreux chemins pour les réaliser. Là où la politique sombre dans une forme d’autoritarisme et de dogmatisme, c’est quand elle considère, encore une fois, que « la fin justifie les moyens » : on s’est fixé une fin une fois pour toutes et tous les moyens sont bons pour y arriver. Au contraire, dans la logique bricoleuse, les finalités vont évoluer en fonction des moyens et des situations qu’on aura sous la main.
Selon vous, ce réinvestissement des choses, l’affection ou l’égard qu’on peut avoir pour elles est indispensable au combat écologique ?
Longtemps, la pensée écologique a été enfermée dans une forme de dualisme qui opposait une « nature originelle » qu’on aurait perdue – plus ou moins paradisiaque, et avec un arrière-plan théologique caché –, à un « monde humain » abimé, marchand, consumériste, forcément délétère. Ce dualisme, même s’il comporte une part de vérité, me semble à la fois fallacieux et peu intéressant pour penser l’écologie aujourd’hui. Fallacieux parce que de toutes façons, monde et nature ne peuvent plus être séparés. Depuis que les être humains sont apparus sur la Terre et qu’ils se sont mis à agir, à façonner des objets et à produire de la technique, ils ont recouvert ce qu’on pouvait appeler « la nature » d’un monde d’artefacts, d’outils, d’objets, complètement inséparable de celle-ci. Il n’existe plus de nature sauvage où que ce soit dans le monde, mais inversement, il n’existe pas de monde sans nature. C’est à dire qu’il suffit d’avoir un chat chez soi ou une plante pour bien comprendre que les deux sont interconnectés et que nous vivons dans un monde-nature. Il y a un mouvement de pensée – la deep ecology – qui tend à défendre la nature contre l’humanité. Alors oui, si l’humanité disparait la nature survivra. Ce sera peut-être formidable, mais ce qui m’intéresse en premier lieu, ça reste quand même l’existence de l’humanité. Et l’autre écueil du dualisme écologique c’est d’oublier que la nature n’est pas seulement menacée par le réchauffement climatique ou la perte de la diversité, mais aussi par les objets dont nous la recouvrons. Que faire avec ces marchandises, ces ersatz ? Il me semble que, par le regard que nous portons sur eux, par la façon dont nous les réemployons, dont nous les collectionnons, dont nous les recyclons, dont nous les imbriquons, dont nous les réparons, nous pouvons essayer de construire un monde meilleur.
Il faut donc revoir notre posture surplombante au monde ?
Oui, c’est aussi un point important de la distinction entre la logique d’ingénieur et la logique bricoleuse. La civilisation occidentale pendant des centaines d’années a considéré que l’être humain se situait au-dessus de la nature. Ce rapport démiurgique au monde permettait de faire un petit peu ce qu’on voulait, à la fois en exploitant ses ressources, mais aussi en orientant l’Histoire vers une fin qu’on allait déterminer de la même manière qu’on donne une fin à des projets productifs. Les notions de progrès et de révolution s’inscrivent aussi dans cette vision. À l’inverse, la logique bricoleuse consiste à redescendre sur terre, à se remettre « dedans et avec » le vivant dont nous n’aurions jamais dû croire que nous étions séparé·es. C’est ainsi que nous pourrons établir un rapport au monde beaucoup plus soucieux, précautionneux et qui relève davantage de ce qu’on pourrait appeler le soin. Un soin qui doit s’adresser à la fois aux êtres vivants, humains et non-humains, mais aussi aux choses. Un soin au sens de maintenance.
Revenir à une forme d’amateurisme, c’est redonner toute sa place à l’idée selon laquelle n’importe qui peut faire de la politique et participer à la délibération. Il faut le faire aussi avec une idée d’amour, c’est à dire de rapport aux autres qui ne procède pas tant de l’intérêt que de la solidarité, de l’entraide et de la coopération.
Ce changement de regard peut-il avoir une véritable portée politique et permettre un pouvoir d’agir ?
Hannah Arendt a établi trois formes d’agir humain. Elle distingue le travail, l’œuvre et l’action. Ce qu’elle caractérise comme travail, c’est l’idée du maintien du mouvement de la vie biologique. Donc tout ce qui est lié au fait de se vêtir, se nourrir, cultiver la terre, s’occuper des enfants, etc. Ça touche à tout ce qui est lié à la question de la reproduction. L’œuvre, c’est la fabrication, la production. C’est le fait de décider qu’avec cinq bouts de bois, on va fabriquer une table. C’est ce qui permet à l’être humain de fabriquer le monde d’artefacts dans lequel nous vivons. Cette œuvre, elle peut tout à fait être exécutée de façon solitaire, comme le fait l’artisan·e dans son atelier. L’action, qui est la forme d’agir politique, c’est le lieu où les êtres humains agissent dans la pluralité. Et cette pluralité par la délibération, par la parole, donne une orientation politique à leur société. Il faut donc réfléchir à la manière dont le bricolage peut être collectif. Si on prend le bricolage au sens d’attention portée aux objets, réemploi, recyclage, réparation, etc., au niveau local, on peut imaginer une infinité d’actions tout à fait salutaires mais qui vont rester marginales, comme ce qui se passe dans les ZAD [Zones à défendre] par exemple ou dans certaines coopératives. Ce sont des exemples concrets qui contiennent une dimension politique au sens de manière d’agir sur la société mais on ne touche pas à la question du politique au sens du « gouvernement des Hommes ». Alors, comment collectiviser cette approche du bricolage ? La première piste que je propose dans le livre, c’est la question de l’amateurisme car si on veut réfléchir à la manière dont la démocratie peut survivre, il faut surtout se défaire de tout rapport à la technocratie et de l’idée que ce sont les expert·es qui peuvent penser le monde de demain. Revenir à une forme d’amateurisme, c’est redonner toute sa place à l’idée selon laquelle n’importe qui peut faire de la politique et participer à la délibération. Il faut le faire aussi avec une idée d’amour, c’est à dire de rapport aux autres qui ne procède pas tant de l’intérêt que de la solidarité, de l’entraide et de la coopération. Ce qui manque dans mon raisonnement, c’est comment convaincre les populations que c’est cela qui est désirable et souhaitable car ce n’est absolument pas l’idéologie dominante de l’époque actuelle.
Vous expliquez qu’il y a aussi dans la logique bricoleuse une possibilité de sabotage.
Une fois qu’on a posé ces éléments, il reste à la logique bricoleuse quelque chose de l’ordre de l’inservilité, de la subversion. Je m’appuie pour réfléchir à cela sur le travail du sociologue et philosophe Michel de Certeau. Selon lui, quand bien même nous subissons des déterminismes, quand bien même des « appareils technologiques » – et donc, aujourd’hui, « l’appareil algorithmique » – nous conditionnent, il y a toujours la possibilité pour les individus de s’ouvrir des chemins de traverse, de fabriquer ce qu’il appelle des tactiques sous-jacentes pour exprimer une forme de créativité, de subjectivité plus ou moins subversive qui va à l’encontre de ce qui est commandé par l’appareil technologique. Il s’appuie pour cela sur un certain nombre de pratiques qu’il appelle l’invention du quotidien. Ce sont des pratiques très limitées, c’est pour cela qu’il faut rester modestes quand on veut utiliser le bricolage sous un angle politique. Mais la modestie n’empêche pas l’optimisme et aussi une forme de radicalité subversive. Il évoque par exemple la lecture, la flânerie dans la ville, l’écriture, la cuisine aussi, qui sont autant de pratiques qui permettent finalement d’aller glaner, braconner ce qui nous intéresse dans l’environnement qui est le nôtre. Par exemple, quand on lit un texte, on se fabrique son propre texte en y glanant seulement ce qui nous intéresse. Et ça, c’est une forme de création subjective, qui peut être subversive. De la même manière, quand on se promène dans la rue, on n’est pas obligé·e de respecter systématiquement le trottoir et le passage clouté. Bien souvent, par notre manière d’être, notre style, notre déambulation, on va s’approprier l’espace urbain. Ce sont ces manières d’être « bricoleuses » et ces traditions populaires qui permettent selon lui de résister aux injonctions de l’ordre dominant. Ça peut être articulé collectivement, mais ça se passe quand même plutôt au niveau de l’individu, et c’est, selon lui, une manière de constamment opposer à l’ordre des choses une approche sous-jacente, une façon non tant de « faire avec » que de « faire sans » l’appareil de pouvoir. C’est assez poétique, une manière de se dire qu’il y a toujours la possibilité de résister, mais de là à ce que cela « change le monde », il y a quand même du chemin.
Le changement de paradigme ne se fera probablement pas par là, mais ces pratiques de résistances, ces « oasis dans le désert » sont une façon de garder espoir ?
C’est aussi Hannah Arendt qui utilise ce terme. Pour elle, les « oasis dans le désert », ce sont les espaces qui peuvent être creusés, à l’intérieur des « mondes déserts », par l’amitié ou l’amour. Même quand on est sous le joug totalitaire, même sous la plus grande domination du régime le plus isolant qui soit, il est toujours possible selon elle de créer, par l’expérience amoureuse ou amicale, des espèces d’oasis, des bulles de solidarité et de liens humains. Ainsi, quand bien même l’appareil de pouvoir est extrêmement puissant et l’appareil algorithmique est de plus en plus fort, quand bien même la logique d’ingénieur et le solutionnisme sont ultra dominants et hégémoniques aujourd’hui, quand bien même le contexte politique augure de nouveaux « temps obscurs » (encore une expression de Hannah Arendt), il existe toujours du « jeu », des interstices à l’intérieur desquels chacun·e de nous peut décider de résister en appliquant une autre logique. La logique bricoleuse fait partie des hypothèses, mais il y a peut-être d’autres façons d’explorer cette attitude de résistance… En essayant de creuser des « petites Républiques » plus viables, plus libres, plus durables, même si ça se joue plutôt au niveau local pour l’instant. Mais si cela est suffisamment vivace, si cela se développe un peu comme des rhizomes, peut-être qu’à terme, l’ensemble de ces petits espaces pourra constituer quelque chose comme un nouveau monde commun à l’intérieur du monde ?
N’y a-t-il pas là un risque de repli ?
C’est le danger. Il ne faut pas que l’interstice se transforme en « terrier », c’est-à-dire en rejet du monde et en repli sur la sphère privée. Il faut toujours que la visée soit publique, collective, que l’idée soit de faire les choses ensemble. Et c’est là qu’on reprend l’articulation avec la dimension collective propre à l’action. Il ne faut jamais perdre de vue cette dimension-là, sinon ce ne sont pas des oasis mais des terriers que l’on va creuser.
Vous reprenez l’aphorisme d’Emil Cioran « bricoler dans l’incurable ». Cet « incurable », c’est notre environnement. Il n’y a donc pas de remède ?
L’aphorisme entier est : « Être moderne, c’est bricoler dans l’incurable.» J’aime bien le paradoxe entre être moderne et bricoler. Avec être moderne, on s’attendrait justement à ce qu’on parle de logique d’ingénieur, de domination, de position surplombante. Mais là, Cioran introduit le bricolage et l’incurable. Le fait de savoir que nous vivons dans un monde abimé, qui avance vers une forme de catastrophe naturelle et géopolitique, c’est peut-être justement l’occasion pour chacun·e de nous de changer son rapport au monde. Avec le bricolage, il y a aussi un rapport à ce qui est suffisant. En effet, même si on cherche à faire un travail bien fait, à un moment donné c’est suffisamment bon. Ce rapport-là, existentiel, me parait extrêmement salutaire. Peut-être faut-il une fois pour toutes accepter que le monde est incurable et se demander ce qu’on fait avec ça. On peut renverser la négativité de cette phrase en se disant que c’est une formidable manière de s’ouvrir au bricolage.
Fanny Lederlin a notamment publié Les dépossédés de l’open space (Puf, 2020), Éloge du bricolage (Puf, 2023) et Critique en crise (Puf, 2025).
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