L’arabesk, un déracinement oriental
Renaud-Selim Sanli, éditeur et libraire à Météores
L’arabesk, musique de variété turque aux influences variées, a connu comme nombre d’autres musiques dites populaires, une trajectoire mouvementée. Celle-ci raconte « une histoire affective et politique du pays », des radiocassettes de bus de campagne à l’Eurovision puis aux soirées de la jet-set turque dans les années 2000, et se poursuit en Europe avec les migrations de travail. Cette trajectoire est le témoignage d’une pratique culturelle d’origine populaire d’abord méprisée et disqualifiée par les élites de la Turquie de Kemal Atatürk, puis récupérée et appropriée dans de nouveaux contextes politiques où sa dimension contestataire s’en trouve diminuée ou détournée. L’histoire de l’arabesk nous rappelle que les cultures populaires sont « une question politique de premier rang, qui touche à la structure d’ensemble de la société », comme l’écrivait Jan Baetens dans nos pagesn il y a quelques années – une question qui ne cesse de s’illustrer aujourd’hui avec la folklorisation des musiques traditionnelles et leur commercialisation.
Un spectre hante la Turquie : celui de sa modernisation inachevée. Ce spectre, c’est un son – l’arabesk – et il est « oriental ». Quiconque a déjà mis les pieds en Turquie l’a entendu, presque comme un fond sonore : dans les bus qui sillonnent la campagne, lors de la traversée du Bosphore. Mais au-delà de l’orientalismen qu’il éveille en nous, le son de l’arabesk raconte une histoire affective et politique du pays, au lendemain de la chute de l’Empire ottoman : celle du déracinement provoqué par le désir de « table rase moderniste » des nouvelles élites séculières tournées vers l’Occident – les « Turcs blancs » –, celle de la mélancolie moderne et populaire des « Turcs noirs »n, romantique et à contre-courant de la modernisation, mais aussi sujette à des récupérations nostalgiques voire réactionnaires.
Les élites de la nouvelle Turquie, devenue république depuis l’abolition du califat en 1924, adoptent un mode de vie à la franca, inspiré des modèles européens : du code civil à la laïcité, en passant par les pratiques culturelles comme la musique. Les traditions musicales anatoliennes (arabes, turques, kurdes, arméniennes…) et ottomanes sont marginalisées, voire interdites, au profit d’une musique savante occidentale, notamment orchestrale.
Parallèlement la Turquie accélère son industrialisation, et dans les années 1960, les besoins de main-d’œuvre dans les grandes villes de l’ouest attirent les populations rurales de l’est – les « Turcs noirs » ou « orientaux » – vers les centres industriels. La musique arabesk devient la bande-son de ces migrations. Nourrie par les bandes originales des films égyptiens et turcs des années 1950n (dont les acteur·ices sont aussi souvent chanteur·ses) très populaires dans l’est de la Turquie, l’arabesk puise dans les traditions anatoliennes, les rythmes arabes, le tout porté par des voix mélodramatiques, dans l’esprit de la poésie populaire des âşık, ces ménestrels-poètes itinérants chantant l’amour, l’exil, le destin et les douleurs du quotidien.
Le lien avec le déplacement est d’autant plus marqué que l’arabesk est la musique des dolmuş, les minibus turcs qui transportent les nouveaux prolétaires des périphéries urbaines vers les usines. Toute une culture de la radiocassette se développe. La musique est un témoignage mélodique des vies bouleversées par l’exode rural : elle fait ressentir la mélancolie de l’arrachement, les espoirs brisés, la dureté de la vie dans les gecekondu, les bidonvilles urbains – dont le nom signifie littéralement « bâti dans la nuit ». Souvent méprisée par les élites, qui la qualifient de vulgaire, cette musique reçoit le nom péjoratif d’arabesk, en référence aux formes ornementales complexes jugées excessives et étrangères au projet républicain parce que « trop orientales » – donc pas assez turques.
En 1934, Kemal Atatürk, le « père de la modernisation », influencé par le théoricien panturquiste Ziya Gökalp, militant du mouvement politique jeune-turc (le même qui a perpétré le génocide des Arménien·nes), déclare que la musique traditionnelle turque est « non conforme à l’esprit créatif turc » et fait interdire les musiques dites arabes ou orientales, jugées décadentes ou morbides.
Pour le célèbre compositeur Fazıl Say, pourtant admirateur du poète populaire communiste Nazım Hikmet (au point de lui consacrer tout un opéra), l’arabesk est « une insulte à l’intelligence, à l’art et à l’avant-gardisme ». Il écrira sur Twitter : « Cette musique est un produit moyen-oriental qui n’a pu survivre que grâce à la paresse et la médiocrité. J’ai vraiment honte de l’attrait du peuple turc pour l’arabesk. »
Ce qui est chanté, c’est un rapport existentiel à la modernité et à la séparation – sans pour autant fantasmer un passé mythique ou idéalisé.
Et pourtant, de Orhan Gencebay (également acteur dans des films turcs inspirés du cinéma égyptien) à Müslüm Gürses, cette musique évoque le labeur industriel, les nuits rythmées par les cigarettes, le raki et la musique : des instants qui raniment les déraciné·es d’une terre natale perdue. Une esthétique qui heurte les attentes des « Turcs blancs ». Pour les élites occidentalisées, ces masses populaires sont perçues comme des vestiges archaïques à moderniser. Bien que les paroles ne soient pas directement politiques, elles expriment une relation ambiguë à la modernisation. Ce qui est chanté, c’est un rapport existentiel à la modernité et à la séparation – sans pour autant fantasmer un passé mythique ou idéalisé (le village évoqué est réel, non idéalisé, à la différence du discours étatique sur les origines nationales).
- Akşam Güneşi – Orhan Gencebay (1976)
- Ben Köylüyüm – İbrahim Tatlıses (1976)
- Bırak Şu Gurbeti – Ferdi Tayfur (1977)
- İtirazım Var – Müslüm Gürses (1976)
Dans les années 1980, après 20 ans d’instabilités économiques et politiques et deux coups d’État militaires « garants de la Constitution et de la laïcité » empreints de doctrine kémaliste, la Turquie est à nouveau déchirée. Sur fond de guerre froide, des affrontements meurtriers ont lieu entre factions d’extrême gauche et d’extrême droite. Aidés par les États-Unis d’Amérique, les militaires prennent le pouvoir en septembre 1980 et instaurent des lois économiques proches du néolibéralisme conservateur. C’est le coup d’État le plus autoritaire de l’histoire moderne turque et le moment historique d’une terrible répression contre les forces progressistes turques qui sont pendues ou exilées. Lors des premières élections libres de 1983, le Parti de la Mère-Patrie (ANAP), dirigé par Turgut Özal, enclin à revenir sur les « acquis » séculier du kémalisme, capte l’enjeu électoral que représentent les habitant·es des gecekondu et les « Turcs noirs » devenus classes moyennes. Il utilise « Batsın Bu Dünya » (« Que ce monde sombre »), sorti dix ans plus tôt, d’Orhan Gencebay comme hymne de campagne : une chanson exprimant le désir de fuir un monde injuste, qui touche les cœurs des immigré·es de l’intérieur. Cette campagne sera considérée comme la première campagne électorale de masse du pays.
Musique marginale et infra-contestataire à l’origine, l’arabesk est alors absorbée dans un discours nationaliste hégémonique, au lendemain d’une guerre civile fratricide et de l’écrasement des forces progressistes. Dans une Turquie thatchérisée, l’arabesk devient un divertissement pour les nouvelles classes moyennes, désormais valorisées. Orhan Gencebay, celui qu’on considère comme le « père » du genre, tout en rejetant le terme d’arabesk, affirme dans les années 1980 et 1990 que ses chansons ne sont pas politiques mais parlent d’amour interpersonnel et que « ce qui compte, ce ne sont pas les régimes, mais les managers ». Les paroles de Gencebay s’inscrivent en plein dans le tournant néolibéral des années 1980 qui fait prévaloir une gestion individuelle et économique des émotions sur les politiques publiques.
- Farkindamisin – Orhan Gencebay
Dans le clip de « Batsın Bu Dünya », on voit d’abord des images d’archives de violences politiques, puis Gencebay apparait en costume de cuir, superposé à ces images. En fond, la misère sociale, des enfants des rues, des vétérans, des malades : le clip, conçu pour une collecte de charité, déplace la critique sociale vers des « sentiments privés » et « humanistes » qui pourraient surpasser les conflits de classes.
Ce glissement accompagne le recentrement individualiste du néolibéralisme autoritaire. Sous l’influence de Özal, Premier ministre de l’époque et leader de l’ANAP, la TRT (radio publique turque) lève l’interdiction sur les musiques dites orientales et tente de produire une arabesk « joyeuse » pour accompagner la nouvelle modernisation en cours, sans grand succès. Mais l’arabesk devient plus proche d’une intimité bourgeoise dans ses thèmes et ses lieux. Elle se déplace des halk konseri (concerts populaires) vers les gazinos et showrooms huppés. Le gouvernement ANAP crée un nouveau marché musical et tente de lutter contre le piratage des radiocassettes avec des lois de propriété intellectuelle.
L’arabesk devient plus proche d’une intimité bourgeoise : la mélancolie populaire se transforme en ritournelle commerciale.
Dans les années 1980, quelques mois avant le coup d’État militaire, Ajda Pekkan chante « Petr’oil » (qui fait référence à la pénurie que connait le pays) à l’Eurovision, une chanson inspirée de l’arabesk mais dans un style pop commercial et occidental. Elle avouera plus tard avoir eu « honte » de s’être associée au genre. En 1988, l’inauguration du nouveau pont d’Istanbul, le pont Sultan Mehmet − en renvoi à l’Empire ottoman, brisant la référence quasi absolue à Kemal Atatürk pour ce qui est de la dénomination des bâtiments publicsn −, apparait dans une vidéo où Özal s’affiche en voiture de luxe, accompagné de sa femme, sur fond de musique arabesk. Pour les élites culturelles, c’est une frasque vulgaire, mais elle représente en même temps les aspirations économiques et culturelles de la classe moyenne naissante.
En 2003, la pop « arabisée » des beaux quartiers d’Istanbul gagne l’Eurovision avec Sertab Erener l’année où Erdoğan, actuel président turc issu du Parti AKP (héritier de Türgüt Özal), devient Premier ministre. Sezen Aksu, diva des côtes jet-set de la Mer Égée, reprend des lignes musicales arabesk. İbrahim Tatlıses, autre célèbre chanteur d’arabesk depuis les années 1960, sera repris dans des célèbres versions dance-friendly de ses propres morceaux que l’on imagine bien joués dans les boites de nuits des stations balnéaires. Aujourd’hui, l’arabesk est associée au luxe et à la jet-set dans la presse turque. La charge romantique et contestataire de la musique s’épuise dans des ritournelles émotives et commerciales.
Ce parcours musical rejoint un autre moment politique. En 2023, pour les élections municipales à Istanbul, l’AKP, qui voit Istanbul comme un enjeu stratégique, affectif et politique, commande un clip à Orhan Gencebay : « Şimdi İstanbul » (« Maintenant Istanbul »). Bien que Recep Tayyip Erdoğan, ne se présente pas lui-même aux municipales d’Istanbul, la ville a toujours représenté pour lui un enjeu personnel. Il faut dire qu’il est un enfant des « Turcs noirs » et qu’il a grandi dans les quartiers populaires d’Istanbul, après être arrivé de la mer Noire en 1967.
L’arabesk ne cesse de revenir. En Turquie, prise dans son propre piège, elle passe d’un fragment de vie populaire et mélancolique contestant les élans modernisateurs à d’autres rêves d’hégémonie jouant cette fois-ci sur la nostalgie de l’Empire ottoman. Mais parallèlement, l’arabesk a suivi d’autres oscillations politiques et migratoires, jusqu’au déracinement des gastarbeiter (« travailleurs invités ») en Allemagne, où elle sera reprise sous forme de samples par le rap turc-allemand des années 1990 poursuivant, parfois de manière plus explicite, son rôle (infra)contestataire.
Cet article est l’amorce d’un projet de recherche en cours. Une version plus étoffée paraitra en 2026.
Une émission sur Radio Panik a été consacrée à l’Arabesk https://www.radiopanik.org/emissions/flux-detendu/larabesk/
🎶 Arabesk – La bande-son de l’immigration turque en Allemagne
En attendant la suite du récit, l’auteur vous propose une sélection de morceaux marquants, entre douleur de l’exil, fierté identitaire et luttes sociales.
🎧 Arabesk sur la vie de turc immigré
https://www.youtube.com/watch?v=Jmc2XRcpXq4
🎧 Premier morceau de rap sur la vie de travailleur immigré turc
https://www.youtube.com/watch?v=E00uKrH1vtY
🎧 Premier morceau en turc allemand
https://www.youtube.com/watch?v=IkgVBcTiKBM
🎧 My melody/istanbul de Boe B/Islamic force
https://www.youtube.com/watch?v=BiD4tFNGBLc
🎧 Cartel
https://www.youtube.com/watch?v=RqEhguGFvFU
🎧 Aziza-A
https://www.youtube.com/watch?v=GbRAvysJctM
🎧 Erci-E : weil ich ein turke bin.
https://www.youtube.com/watch?v=lq_B97UjV0o
🎧 Fuat – Hassickdir II (2001)
https://www.youtube.com/watch?v=R7Hur2am6rQ
🎧 Makale – Kingzstanbul (2002) en suisse allemand
https://www.youtube.com/watch?v=16jaEqsNAaQ
L’arabesk en radio
Sur Radio Campus 92.1 FM
Sur Radio Panik 105.4 FM
Jan Baetens, « Pas de culture sans culture populaire », Journal de Culture & Démocratie n°52, 2021.
NDLR : Sur la notion d’orientalisme, lire « Les discours sur l’Autre, l’œuvre d’Edward Saïd » dans la section Universel | Humanisme | Colonialité du Neuf essentiels pour des politiques culturelles réparatrices, Culture & Démocratie, 2023, p. 109.
Voir Murat Ergin, Is the Turk a White Man? Race and Modernity in the Making of Turkish Identity, Haymarket Books, 2018.
Films qui seront interdits, notamment dans l’est de la Turquie, au nom du projet moderne et nationaliste. Nait alors le « cinéma arabesk » qui reprend tels quels les thèmes mélodramatiques, les structures narratives et les éléments de chant et de danse interprétés par celles et ceux qui deviendront par la suite des figures clé du style musical. Dans les films égyptiens on retrouve Oum Khaltoum, El Attrach et Hafez pour ne citer que celles-ci. Cette interdiction des films « orientaux » et en langue arabe suit celle de la musique arabe sur les ondes du pays. Mais Le Caire émet mieux qu’Ankara.
Références qui, avec la néo-libéralisation du pays, glissent de plus en plus vers les parties intimes et personnelles de la vie de Mustafa Kemal. Mais c’est une autre histoire !
