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dossier

Pas de culture sans culture populaire

Jan Baetens
Poète et critique belge

25-05-2021

Entre ressource et menace, la culture populaire se trouve en tension entre culture instituée et culture de masse. L’une comme l’autre ont tendance à politiquement l’affaiblir et la récupérer jusqu’au risque de voir disparaitre tant la « culture populaire » que « le peuple » qui la constitue, soulève Jan Baetens à la suite des « études culturelles ». Pourtant, comprise non pas comme un objet fixe mais comme une pratique d’existence capable de transformer le champ social, la culture populaire ne cesse de résister à sa propre disparition.

Contemporaine de l’essor de la nouvelle culture de masse, puis de sa « découverte », vers la fin des années 1950, par les chercheur·ses en sociologie et en sciences des médias et de la communicationn, la mouvance britannique, puis américaine des « études culturelles » a introduit une approche de la culture radicalement neuve. D’un côté, la notion de culture cesse d’être pensée en termes d’objets et d’artefacts pour se définir, dans un esprit plutôt anthropologique, comme un ensemble de pratiques et, plus largement, comme manière de vivre, à commencer par celle des groupes jusque-là écartés de la culture au sens noble du terme : les couches populaires. De l’autre, ces pratiques culturelles, quel qu’en soit l’objet ou la nature, s’imposent comme un enjeu résolument politique. Loin d’être le simple reflet ou émanation d’une identité collective, d’une série de croyances et d’habitudes ou encore d’un ensemble de circonstances matérielles, les pratiques culturelles en question s’avèrent une force capable de prendre position dans un contexte social, de l’organiser de manière active et surtout de le modifier durablement. Le contrôle de la culture devient ainsi une question politique de premier rang, qui touche à la structure d’ensemble de la société.

Dans une telle perspective, la culture dite populaire est souvent perçue comme un danger. Les différences qu’on y repère avec la culture dite légitime, c’est-à-dire la culture à même de se faire accepter comme la véritable culture, voire la culture tout court, représentent inévitablement une mise en question de cette dernière, qui partant, s’efforce de réduire la visibilité et surtout l’importance de la culture populairen. Les stratégies qui tendent à cet effet sont multiples, de la simple omission ou disqualification brutale à la récupération, soit l’appropriation dans un nouveau contexte d’une culture populaire sans cela inacceptable, puisque bête, vulgaire, simpliste et ainsi de suite. Si elle fait souvent peur, la culture populaire est donc non moins fréquemment perçue comme une possibilité de ressourcement, un bain de jouvence permettant de lutter contre la sclérose de la création officiellen. Le français littéraire se détourne des patois comme des sociolectes, il s’écarte des régionalismes comme du verlan ou du langage des banlieues, sauf dans le cadre de ce qui se présente alors comme un exercice de style (j’emprunte à dessein le terme à Raymond Queneau, en pensant aussi au « néo-français » de Zazie dans le métro).

Il serait faux de croire toutefois que les études culturelles s’en tiennent à la pure dichotomie de la culture populaire et de la culture canonique, celle-ci accusée de tous les torts, celle-là naïvement idéalisée. Elles insistent au contraire sur les faiblesses de la culture populaire et des menaces qui pèsent sans cesse sur elle. En simplifiant un peu, on peut avancer que la culture populaire souffre d’un double handicap.

Premièrement, les chercheur·ses ne manquent jamais de souligner l’écrasement de la vraie culture populaire, celle faite par le peuple, par la nouvelle culture de masse produite et prescrite par les médias, c’est-à-dire par une culture faite pour le peuple, mais jamais par lui. De ce point de vue, culture populaire et culture médiatique convergent ou fusionnent, mais toujours au détriment des formes populaires qui seules subsistent sous la forme dégradée du folkloren. Dit autrement, ce que montrent les études culturelles, c’est que la culture populaire n’existe plus. En second lieu, elles soulignent une autre perte, celle du peuple même. En effet, à mesure que le centre de gravité des études culturelles s’est déplacé de la Grande-Bretagne aux États-Unis, la culture populaire a pris rapidement une tournure communautariste. À la place de la culture populaire viennent alors les cultures des minorités (genrées, ethniques, sexuelles, religieuses, générationnelles etc. – mais très peu sociales, la notion de classe étant assez peu présente dans ces nouveaux débats). La disparition de la culture populaire se double ainsi de celle du peuple, divisé désormais en une mosaïque de groupes ayant chacun des revendications particulières et pas forcément compatibles.

En même temps, cette double faiblesse (il n’y a plus de culture populaire, il n’y a plus de peuple) ne doit pas dissimuler des capacités de résistance et de résilience, que les études culturelles ont pareillement mises en valeur. Le poids de la culture médiatique de masse, la segmentation du public à travers des techniques de ciblage publicitaire ou encore les tentatives d’imposer un patrimoine et des normes choisis par la culture d’éliten ne sont pas vécus comme des fatalités. Le public populaire a la possibilité de rejeter la culture de masse qu’il est obligé de consommer à longueur de journée ou d’en faire un usage détourné, ironique, repensé en fonction de ses propres besoins, désirs ou nécessités (et dans bien des cas, cette culture de masse est mise en question de l’intérieur, par celles et ceux-là mêmes qui la font, comme le montre le caractère souvent très critique des séries télévisées, le format culturellement dominant de notre époque).

Pour la culture légitime, officielle, médiatique, hégémonique, traditionnelle, d’élite – car il n’y a pas de façon unique de décrire le pôle adverse –, la culture populaire sera toujours regardée comme une culture à la fois autre et de moindre valeur.

Le vandalisme de la culture officiellen reste l’exemple-type d’une telle réaction, qui prend aussi la forme non moins agressive de l’ennui –« je n’aime pas lire ». Le scrapbookn, ce collage-montage personnel des produits culturels qui circulent, est un exemple plus constructif de résistance, qui montre que l’appropriation individuelle et unique (un scrapbook n’existe par définition qu’en un seul exemplaire) est également capable de reconstruire de nouvelles formes de communauté et de vivre ensemble, puisque le scrapbook, à la différence du journal intime, est un objet qui ne demande qu’à être partagé. On voit à quel point se tiennent ici les deux problèmes de l’absence de culture populaire (« authentiquement » populaire s’entend) et d’absence de communauté (autre que celle dans laquelle on vit de toute façon, qu’on le veuille ou non). La démarche élémentaire, de résistance et réappropriation mélangées que représente le scrapbook atteint sa véritable efficacité au moment où il se partage. Redevient populaire la culture qui engendre des manières de vivre ensemble. Ainsi aussi des formes et genres jugés « typiquement populaires » (en gros, ce qu’on appelle les fictions de genre) : leur succès et leur impact durable n’existeraient pas sans le développement de nouvelles structures de diffusion, comme par exemple les revues et magazines bon marché et la culture du livre de poche.

Le problème fondamental de la culture populaire en général et de la littérature populaire en particulier tient toutefois à l’antinomie qui continue à cadrer leur approche. Du point de vue de la culture populaire, la culture non populaire, quelle que soit la manière dont on la détermine ou l’aborde, est vue comme un autre, avec tous les effets d’indifférence, d’incompréhension, de danger ou d’hostilité que cela implique – la méfiance à l’égard du livre comme support de la culture au sens conventionnel du terme en est un symptômen. Mais il n’en va pas autrement dans le cas inverse. Pour la culture légitime, officielle, médiatique, hégémonique, traditionnelle, d’élite – car il n’y a pas de façon unique de décrire le pôle adverse –, la culture populaire sera toujours regardée comme une culture à la fois autre et de moindre valeur. À la lumière de ce qu’on attend d’un « bon » poème contemporain, le recours systématique à la rime qui caractérise le rap, sera jugé rétrograde et donc suspect (pour ne rien dire de la fusion avec la chanson, jugée contraire à l’investissement de l’espace de la page et du volume dans l’écriture poétique depuis au moins Stéphane Mallarmé).

Remédier à ce problème suppose un changement de perspective fondamental. Il nous faut une approche qui évite voire empêche de stigmatiser les extrêmes du spectre – la littérature populaire écartée comme platement commerciale aux yeux de la grande littérature  la littérature traditionnelle comme extension nostalgique et autoritaire d’un monde coupé des réalités vivantes –, tout en ménageant un espace de dialogue entre les pratiques et les positions qui paraissent à certains égards incompatibles.

L’ambition de pareils échanges ne doit pas être d’obtenir une manière de nouvelle synthèse, avec un nouveau canon et une nouvelle normalité dépassant le clivage du populaire et du non populaire – une telle architecture risque de produire de nouvelles fadeurs –, mais d’ouvrir un champ où les divers pôlesn puissent continuer à s’interroger et, mieux encore, à se critiquer mutuellement. Les effets de telles confrontations ne peuvent être qu’heureux. D’un côté, les notions de populaire et de non populaire perdront à coup sûr un peu de leur homogénéité (la littérature ne peut se dire et se faire qu’au pluriel, quel que soit son domaine). De l’autre, ces rencontres et mélanges aideront aussi à renouveler notre idée de la littérature, puis à l’inquiéter de manière productive, notamment par le refus d’enfermer l’étude des textes, tant du point de vue esthétique (subjectif) que du point de vue historique (objectif) dans la seule littérature.

C’est parmi bien d’autres choses le programme de la chaire des « littératures comparées » récemment attribuée à William Marx, dont l’auteur vient de publier les grandes lignes dans sa leçon inaugurale, Vivre dans la bibliothèque du monden. On ne peut qu’encourager toutes celles et tous ceux qui prennent la littérature vraiment au sérieux à se plonger dans ces pages lumineuses.

 

Image : © Marine Martin

1

Les Mythologies de Roland Barthes datent de 1957, L’Esprit du temps d’Edgar Morin sort en 1962. Le livre fondateur des études culturelles est La Culture du pauvre de Richard Hoggart, qui est de 1957 (traduction française aux éditions de Minuit en 1970).

2

L’auteur le mieux informé et le plus nuancé en la matière est sans doute John Storey, voir Cultural Theory and Popular Culture, Routledge, 2018. Il est important de noter que ce rejet de la culture populaire par la culture légitime est tout sauf un fait universel ou transhistorique, comme en témoigne par exemple le rôle de la culture populaire dans la construction de l’idéologie romantique.

3

Dans la littérature néerlandaise, on fait ainsi une distinction très nette entre « polar », fait par des tâcheron·nes écrivant sous pseudonyme, et « polar littéraire », écrit par de « vrai·es » écrivain·es  en France, le grand rêve de bon nombre d’auteur·ices de la Série noire est toujours de passer à la collection Blanche de Gallimard.

4

L’on sait qu’un critique aussi radical qu’Adorno va jusqu’à poser que l’expansion de ce qu’il appelle l’industrie culturelle (à ne pas confondre avec les industries culturelles ou créatives plus récentes) évince également la culture d’élite ou de recherche. Force est cependant de noter que les travaux d’Adorno se trouvent peu commentés dans le champ des études anglo-saxonnes.

5

Aujourd’hui sans doute de moins en moins, si on regarde par exemple la quasi-censure de l’enseignement de la littérature (au sens traditionnel du terme) à l’école. Les analyses d’Adorno sur l’engloutissement simultané de la culture populaire et de la culture d’élite par la diffusion de la culture médiatique se montrent ici particulièrement prophétiques.

6

Bien documenté dans le domaine des arts plastiques par Nathalie Heinich dans son étude L'art contemporain exposé aux rejets : Études de cas, Pluriel, 2009.

7

Le scrapbooking est une forme de loisir créatif consistant à agencer des photographies dans un décor en rapport avec le thème abordé, dans le but de les mettre en valeur par une présentation plus originale qu'un simple album photo.

8

Voir les diatribes violentes contre le support-livre, via des slogans du genre : « dé-livrer » la littérature (pour mieux ouvrir la parole « enchainée » aux médias sonores et visuels).

9

Car outre la distinction populaire vs non populaire, il faudra aussi tenir compte des différences entre présent et passé, version originale et traduction, genres dûment répertoriés et travaux inclassables, auteurs ou autrices mainstream et textes issues des minorités, et ainsi de suite.

10

Collège de France/Fayard, 2020.

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