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Le roman populaire

Entretien avec Paul Aron
Docteur en philosophie et lettres, directeur de recherche au (FNRS) et professeur de littérature et théorie littéraire à l'Université Libre de Bruxelles

25-05-2021

Les best-sellers sont-ils des romans populaires ? Les romans populaires sont-ils un genre en soi ? Qui les écrit, les lit, et de quoi parlent-ils ? Avec la démocratisation de l’écriture et des moyens de publication, la question de la légitimité littéraire se pose différemment. Quelle place donner à l’enseignement d’une littérature populaire aujourd’hui ? Paul Aron propose ici quelques clés et éléments de réponse.

Propos recueillis par Thibault Scohier, critique culturel, membre de Culture & Démocratie

Quand on parle de roman populaire on pense généralement à ceux qui touchent un public le plus large possible. Un best-seller est-il forcément un roman populaire ?
Il faut effectivement distinguer les deux sens du mot populaire dans un contexte culturel. Il y a d’une part la question de la représentation : le texte (ou l’œuvre d’art en général) évoque-t-il des milieux sociaux peu dotés (par exemple le monde ouvrier) ou rarement dépeints (certains métiers féminins) ? Fait-il une place aux personnes exclues, dominées, marginales ? Quel regard jette-t-il sur eux·elles, quelle appréciation en donne-t-il ? Ces questions sont très différentes de celles que soulève la question de la consommation (ou de la réception), à savoir : qui sont les lecteur·ices ? À quels milieux sociaux appartiennent-il·elles ? Est-ce qu’un grand succès commercial est le gage d’une appropriation du livre par les milieux populaires ? Je pense qu’il n’y a pas de réponse simple à ces questions, et que chaque cas mérite une enquête spécifique. Il y a en effet de nombreux biais qui nous empêchent de confondre le tirage d’une œuvre avec l’ouverture sociale de son public. Proust figure ainsi en bonne place des ventes en livre de poche, mais il répond principalement à une imposition scolaire. À l’inverse, Guillaume Musso caracole en tête des ventes, mais son public semble traverser les classes sociales.

Le roman populaire est souvent rattaché à un genre comme le polar ou la science-fiction. Y a-t-il une fracture entre ce qu’on appelle, peut-être fautivement, la littérature générale et des littératures de genre, qui seraient plus populaires ?
Oui, certainement. Le marché du livre est très segmenté, et celui de la lecture encore plus. Certains pans sont destinés à un public spécifique, et trouvent des prescripteur·ices autorisé·es. C’est par exemple le cas de la littérature de jeunesse (elle-même d’ailleurs organisée en classes d’âge), et de ses relais dans le monde scolaire et parental. Il suffit d’observer les têtes de gondole du livre de poche dans les librairies ou dans les supermarchés : le polar, la fantasy (plus que la science-fiction, me semble-t-il), les dystopies (et particulièrement celles qui mettent en scène une jeune héroïne courageuse et incomprise) sont parmi les genres qui se vendent le mieux. Il faut noter que la plupart des auteur·ices de ce marché sont traduit·es et représenté·es par des agences spécialisées. Le populaire, ici, est lié à un marché mondialisé, à une circulation à grande échelle, qui a des relais d’ailleurs sur d’autres marchés, comme les jeux vidéo, le cinéma ou les produits dérivés.

La fracture dont vous parlez, qui existe depuis longtemps entre la littérature faite pour les pairs, comme le disait Bourdieu, et celle qui est destinée au grand public, existe toujours. Mais les barrières sont mobiles, et tel·le auteur·ice qui semblait devoir toucher un public restreint peut brutalement « passer de l’autre côté », parfois grâce à un film, un buzz ou un fait divers. Je constate chez mes étudiant·es en lettres une progressive perte de conscience de cette barrière : il·elles trouvent légitime de faire un mémoire sur des auteur·ices de best-sellers peu reconnu·es comme écrivain·es. La littérature sur internet, lue à travers des blogs spécialisés, contribue aussi à suspendre le rôle des instances de légitimation. Il suffit de voir la perméabilité actuelle entre certain·es éditeur·ices et les ateliers d’écriture pour voir que toute personne qui écrit tend à se prétendre écrivaine et à exiger d’être traitée comme telle. En face de cet accès de plus en plus aisé à l’édition, il convient parfois de rappeler que Denoël a fait réécrire entièrement le Voyage au bout de la nuit de Céline avant de le publier.

On peut aussi considérer que le roman populaire serait celui qui évoque le vécu des classes populaires, la précarité ou la pauvreté. Ces thèmes se retrouvent-ils dans le roman populaire contemporain ? Comment sont-ils traités ?
Il y a en effet une tradition, surtout romanesque, qui s’intéresse aux sujets sociaux défavorisés (je n’aime pas beaucoup le mot, qui ferait croire à quelque distribution de « faveurs »). Cette tradition est lancée par le roman réaliste et naturaliste (par exemple Germinie Lacerteux des Goncourt, dont l’héroïne est une domestique). Au début du XXe siècle, un groupe d’écrivain·es, eux·elles-mêmes issu·es de milieux ouvriers ou paysans ayant bénéficié de l’école obligatoire, ont infléchi le mouvement en expliquant qu’il·elles avaient, de par leur origine sociale, un regard plus authentique sur ce monde populaire. C’est par exemple le cas de Marguerite Audoux, petite couturière, qui raconte sa vie dans Marie-Claire (1910), et qui devient une écrivaine célèbre.

Sans former spécialement une école ou un groupe identifiable, nombre d’écrivain·es contemporain·es s’inscrivent dans cette tradition. Ils et elles abordent des thématiques comme le travail en entreprise, le burn out, l’immigration ou les banlieues. Des exemples ? Sylvain Rossignol (Notre usine est un roman, 2008)  Franck Magloire (Ouvrière, 2004), Nicole Malinconi (Au bureau, 2007), et il y en a bien d’autres. Ces thématiques ne sont d’ailleurs pas seulement traitées sur le mode de la fiction. Certains reportages, qui relèvent de ce que le monde anglo-saxon nomme non-fiction, abordent les mêmes sujets  voyez par exemple le Quai de Ouistreham (2010) de Florence Aubenas.

Plusieurs mouvements ou écoles ont par le passé revendiqué une démarche politique autour du roman — comme le roman prolétarien qui partait du principe que la littérature devait être produite par les prolétaires mêmes. Le déclin des grandes idéologies semble avoir rendu caduque cette manière de penser et de pratiquer la littérature. Ces démarches existent-elles sous de nouvelles formes ?
Il est vrai qu’aucun mouvement collectif n’a pris le relais du roman prolétarien, mais cela ne touche pas que le roman à vocation politique : ce sont les groupes et les manifestes eux-mêmes qui ont presque disparu. Par contre, il existe probablement une nouvelle littérature prolétarienne, si l’on entend par là des ouvrier·es qui écrivent sur leurs conditions sociales. Je songe par exemple au très beau texte de poésie narrative de Joseph Ponthus, À la ligne (2020). Mais l’auteur est-il vraiment un prolétaire ? Ou un intellectuel victime de la précarité, qui a choisi un métier manuel ? Constant Malva, le mineur écrivain belge des années 1930, auteur emblématique de cette littérature prolétarienne, avait très bien mis en lumière les contradictions du genre, lui qui finissait par détester ses compagnons de travail, jugés primaires et grossiers, mais qui savait n’exister dans le champ littéraire que par l’originalité de son témoignage d’ouvrier. Ce qui parait clair, à l’heure actuelle, c’est le déclin d’un roman militant, explicitement politique, qui souhaiterait entrainer la prise de conscience sociale de ses lecteur·ices. Cela concerne aussi le roman catholique et tout un pan de la littérature engagée qui faisaient de la fiction le vecteur d’une idéologie explicite. Mais cela résulte sans doute moins du déclin des idéologies que du triomphe de l’idéologie de la littérature pure, de cette idée que la littérature doit être autonome par rapport au monde politique ou militant.

Il faut diffuser un savoir sur la littérature, pour que celui-ci se transmue en un savoir-faire, qui permette d’élaborer des textes parlant d’autres réalités que celles dont les médias nous abreuvent jusqu’à plus soif.

L’écriture étant un marqueur clair de distinction, quels sont les enjeux qui entourent la question : « Qui écrit ? »  Ne peut-on pas dire que la démocratisation de l’écriture (de roman et au sens large) est une condition du développement d’une culture égalitaire ?
Je crois que l’écriture s’est largement démocratisée aujourd’hui. L’accès au texte, et même à la publication, est ouvert à la majorité d’une classe d’âge, en raison de l’instruction dont elle bénéficie. Jamais, dans l’histoire, autant de gens n’ont été capables d’écrire et jamais il n’y a eu autant d’éditeur·ices. L’accès à la légitimité littéraire se situe à un tout autre niveau. La trajectoire d’un Édouard Louis montre bien qu’on peut passer du sous-prolétariat du nord de la France à France Culture, mais cet itinéraire passe par des relais bien particuliers qui ne sont sans doute pas à la portée de chacun·e. Quant à savoir si la notion de culture égalitaire est un objectif à atteindre, je vous avoue mon scepticisme. Nous savons combien le monde culturel se développe grâce à des stratégies de distinction qui lui sont spécifiques, et qui condamnent à l’oubli ou à la marginalité ceux et celles qui les ignorent. Le temps n’est plus où le politique pouvait simplement revendiquer la démocratisation culturelle : c’était l’objectif de la social-démocratie tout au long du XXe siècle et si celle-ci a pu obtenir des avancées dans les aides publiques au théâtre ou aux Lettres, il a montré ses limites voire son inefficacité.

Existe-t-il un roman populaire spécifiquement belge, aujourd’hui ?
Je ne pense pas qu’il existe. Et si certain·es auteur·ices émergent, je ne suis pas non plus certain qu’il·elles soient spécifiquement belges. Ni même qu’il·elles choisissent le roman comme forme d’expression, plutôt que le rap, la musique ou le cinéma documentaire.

À mon sens, il faut déplacer la question. Il est important d’enseigner les écrivain·es belges, et notamment ceux et celles qui ont témoigné de réalités sociales peu connues. Je songe ici à Neel Doff, à Constant Malva, ou, plus près de nous, à Malika Madi. Et il importe de comprendre et de faire connaitre des modèles littéraires qui échappent à l’expression immédiate du moi, à la simple transposition de l’expérience vécue, ou à la psychologisation intuitive élémentaire. Il faut diffuser un savoir sur la littérature, pour que celui-ci se transmue en un savoir-faire, qui permette d’élaborer des textes parlant d’autres réalités que celles dont les médias nous abreuvent jusqu’à plus soif.

 

Image : © Marine Martin

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