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dossier

La mascarade, pratique populaire universelle

Entretien avec Clémence Mathieu
Docteure en Histoire de l’art et directrice du Musée international du Carnaval et du Masque de Binche

25-05-2021

Les traditions carnavalesques sont par essence des traditions populaires – portées par les populations. À Binche, un musée y est consacré : le Musée international du Carnaval et du Masque, qui fait la part belle au carnaval de Binche et à ses objets rituels, mais aussi aux folklores et carnavals de Wallonie et du reste du monde. Clémence Mathieu évoque sa genèse et la place de ces rituels folkloriques dans la société, de l’Antiquité à nos jours.

Propos recueillis par Maryline le Corre, coordinatrice à Culture & Démocratie

 

Qu’est-ce que le musée international du Carnaval et du Masque de Binche ?
Le musée a ouvert ses portes en 1975 à l’initiative d’un historien local, Samuël Glotz. Dès les années 1960, il a compris que le carnaval n’était pas un simple folklore au terme où on l’entend habituellement mais plutôt un rituel masqué ancestral inscrit dans une aire culturelle commune à toute l’Europe. Samuël Glotz a imaginé un musée du carnaval et du masque qui regrouperait sous la même enseigne les carnavals et rituels masqués traditionnels internationaux. Aujourd’hui nous avons plus de 12 000 pièces dans nos collections, des objets matériels qui représentent une réalité immatérielle, le rituel, en général accompagné de sons, d’incantations, de prières, de musiques, de gestes : des masques et costumes du monde entier, des instruments de musique, des accessoires, mais aussi des sources documentaires – photos, films, interviews, sons, musiques.
Nous avons deux sections d’expositions permanentes. Une consacrée au carnaval de Binche, avec une petite annexe « Folklore et carnavals de Wallonie » et une dédiée à ce qu’on a appelé « Masques aux 5 coins du monde » où l’on propose un voyage à travers les pièces majeures et les plus symboliques des traditions masquées des cinq continents.
Nous organisons également deux expositions temporaires par an dans lesquelles nous abordons en alternance des thématiques monographiques – c’est-à-dire les traditions masquées d’un peuple spécifique – et transversales. Nous allons par exemple traiter le sujet des bouffons en exposant différents masques représentant les bouffons à travers le monde. À côté de cela, on présente aussi le travail d’artistes contemporain·es sur le masque. On trouve cela intéressant pour un musée d’ethnologie, qui peut paraitre une thématique poussiéreuse, de se situer aussi dans l’actualité : ce qui se passe, ce que les artistes font, comment ils travaillent le masque. Avec le masque sanitaire, c’est un sujet de société qui nous concerne tou·tes !

Dans les traditions carnavalesques à travers le monde, il existe des spécificités, mais il y a donc aussi une universalité ?
Oui, tout à fait, dans tous les carnavals il y a un fond rituel identique, avec des spécificités propres à chaque communauté. C’est la complexité du masque : la dualité propre à l’objet. Il est à la fois universel et en même temps il est spécifique, rattaché à l’identité de chaque communauté, à l’histoire, la mythologie, la croyance.
L’universalité du masque se trouve dans son sens : quand on le porte, on n’est plus soi-même, on devient quelqu’un d’autre. Cela change la manière dont on perçoit le monde, soi-même, les autres, la manière dont on va positionner son corps dans l’espace. En nous faisant entrer dans une autre dynamique, cet objet nous facilite l’échange rituel, le lien avec ce qui est au plus profond de nous, au plus profond du sens de la vie, du sens de notre présence ici, du rapport avec les forces supranaturelles – si on y croit – et de la transe.
Au-delà du masque, la distribution de nourriture est aussi un élément rituel ancestral qui correspond à une forme de sacrifice. C’est présent dans beaucoup de rituels masqués, en Afrique, en Europe comme ailleurs : on donne quelque chose, souvent de la nourriture, pour recevoir en échange la bienveillance ou la protection des dieux sur la communauté pour l’année à venir. C’est une façon de s’assurer que les dieux ou les esprits repartent apaisés. Par exemple, en Amazonie, au Brésil ou chez les Amérindien·nes, les masques viennent dans la communauté, ils représentent l’esprit de la nature, l’esprit sauvage qui vient le temps du rituel. Il faut lui donner à manger ou à boire et il repart apaisé dans sa nature sauvage.

Ce ne sont pas les pouvoir communaux ou politiques qui ont les traditions masquées entre leurs mains, et c’est bien ainsi, sinon la tradition perd son sens. Il faut qu’elle soit portée par les populations. Donc, dans ce sens-là, oui, le carnaval est populaire.

Connait-on les origines des carnavals, de celui de Binche en particulier ?
Les carnavals sont des rituels anciens païens qui datent au moins de l’Antiquité gréco-latine. Dans la Rome antique, il y avait déjà des festivités comparables entre décembre et février. On y retrouvait, comme dans les carnavals actuels, l’inversion des rôles, l’ivresse à l’excès, la récurrence des percussions, etc. On pense que l’origine se situe là, peut-être même est-elle encore plus ancienne selon certain·es historien·es. Ces rituels païens se poursuivent pendant le Moyen Âge. Au XIe siècle environ, l’Église catholique cherche à les canaliser et exigent qu’ils se calquent aux rituels liturgiques. Le carnaval coïncide avec les jours de bombance qui précèdent le Carême et à ce moment-là un mélange se fait entre des traditions anciennes païennes et des éléments religieux.
Dans les années 1980-1990, on se réintéresse à ces rituels populaires-folkloriques, que personne n’avait vraiment étudié comme un sujet sérieux. Samuël Glotz est l’un des premiers à s’y être intéressé. Les carnavals sont un moment de passage de cycles de saisons – ils ont toujours lieu entre la fin de l’hiver et le début du printemps –, ils sont un temps suspendu pendant lequel on peut examiner le rapport de l’être humain à différents éléments pour qu’il puisse ensuite redémarrer le cycle de l’année d’un bon pied.

Binche est une ville qui se forme au XIIe siècle. Les premières archives faisant état d’un carnaval datent du XIVe siècle, avec des mentions de commandes de chandelles pour les nuits du carnaval. On sait qu’au XVIIe siècle apparait le personnage du Gille. Il vient de la commedia dell’arte comme beaucoup d’autres personnages tels le Pierrot et l’Arlequin. Le Gille s’est additionné à un personnage que l’on pense rural et qui était là pour marteler le sol de la Cité de ses sabots, faire du bruit avec sa ceinture de cloches, chasser l’hiver avec son ramon, qui est un fagot de brindilles de bois, souvenir d’un ancien balai. On balaie l’hiver et les démons. La forme qu’a prise le Gille est anecdotique, mais le personnage rituel était préexistant, pour célébrer la fin de l’hiver et le printemps qui arrive. Le Gille sort de chez lui au petit matin du Mardi gras et danse dans la rue pendant 24 heures avec son tambour. Je dis souvent que le Gille, c’est un chaman dansant. Il est accompagné d’un tambour qui est la percussion par excellence, un élément qui permet de passer dans une autre dimension.

Y a-t-il une actualisation de ces rituels masqués ou se situe-t-on plutôt dans la répétition exacte de traditions ancestrales ?
Il y a un socle de tradition sacrée et rituelle qu’il est important de préserver parce qu’elle est liée à quelque chose d’ancestral. Le carnaval de Binche est reconnu comme tradition du patrimoine oral immatériel de l’UNESCO. Or dans sa définition du patrimoine immatériel, l’UNESCO explique bien que ce sont des traditions vivantes qui doivent évoluer au risque de se scléroser et de disparaitre.
On observe donc des actualisations. Par exemple, en 2017, un groupe de femmes a voulu y avoir une place alors que traditionnellement les Gilles sont des hommes – 98% des traditions de masques à travers le monde sont interprétées par des hommes. Elles ont demandé à porter un costume le lundi gras. L’association de Défense du folklore de Binche les y a autorisées.
En 2018 une autre évolution a eu lieu : au XIXe siècle, il y avait beaucoup d’autres personnages autour du Gille. Mais dans les années 1950, le bourgmestre de l’époque, Charles Deliège, avait décidé que le Gille devait sortir seulement accompagné de trois personnages de fantaisie joués par des enfants : le Paysan,
le Pierrot et l’Arlequin. En 2018 un groupe d’hommes a souhaité faire ressortir le costume du marin du XIXe siècle. À nouveau, il a été accepté par la communauté.

Symboliquement les carnavals permettent une inversion des classes sociales, est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
Aplanir les classes sociales est une caractéristique de tous les carnavals européens. C’est l’effet symbolique du masque, qui fait qu’on perd son identité, on n’est plus soi-même. Cela efface les différends et les différences humaines, les problèmes que l’on pouvait avoir avec son voisin ou sa voisine… Le sens premier de ce rituel carnavalesque est d’être une soupape, un temps suspendu qui permet de commencer une nouvelle année sur un nouveau pied.

Est-ce que le carnaval est selon vous une représentation véritablement populaire ?
C’est une question très difficile car cela dépend du sens dans lequel on aborde le terme populaire. Dans l’acception générale, populaire a
souvent un côté un peu péjoratif et c’est ce qui s’est passé dans les années 1970 où l’on considérait que le carnaval n’avait pas grand intérêt. C’était vu comme quelque chose de populaire dans le mauvais sens du terme. Mais populaire peut aussi être compris comme « venant du peuple ». C’est le peuple qui porte ces traditions. Si le peuple ne les porte plus, elles partent en désuétude. Ce ne sont pas les pouvoir communaux ou politiques qui ont les traditions masquées entre leurs mains, et c’est bien ainsi, sinon la tradition perd son sens. Il faut qu’elle soit portée par les populations. Donc, dans ce sens-là, oui, le carnaval est populaire.

Les différentes formes d’artisanats qui constituent ce folklore sont-elles aussi portées par les habitant·es ?
Oui, les habitant·es de Binche ont réellement conscience du rituel, il·elles tiennent à préserver son sens, sa signification. Les artisanats, les savoir-faire et tout ce qu’il y a derrière – la danse, la musique, les airs de Gille, les pas de danse, … – sont très reconnus. Dans la transmission des gestes, de générations en générations, les femmes jouent aussi un rôle très important. Ce sont elles qui expliquent aux jeunes garçons comment danser. On observe une reconnaissance de ces pratiques dans de nombreuses traditions. On se rend compte que la préservation des savoir-faire est importante, car elle dépend de peu. Si le fils ou le petit-fils de la personne qui fait les costumes ne tient plus à les faire, cela ne tient pas à grand-chose que la tradition disparaisse. La communauté s’en rend compte.

Que pensez-vous des personnages grimés de noir toujours présents dans certains carnavals ?
C’est quelque chose d’ancestral dans les carnavals européens d’interroger le rapport de l’être humain à une série d’autres choses qui forment son environnement local et global. Depuis toujours on interroge le rapport à l’autre. L’autre étant l’étranger. Au XIXe siècle, l’autre pouvait être l’étranger proche, vivant en marge de la communauté, comme le gitan. Ou par exemple dans le pays de l’Est, on représentait beaucoup la figure du juif, qui pouvait être vue comme bouc émissaire mais à qui l’on prêtait aussi des pouvoirs magiques. Il y avait un côté superstitieux et pas forcément négatif autour de ces personnages.
Cela pouvait également être l’autre au sens de l’étranger qui vient de loin. Au XIXe siècle notamment, dans les carnavals autour de la Méditerranée, il y avait le Turc ou l’Oriental. Souvent, c’était un étranger exotique, vêtu de beaux atours, qui faisait rêver. La figure du noir est apparue dans les carnavals au XIXe siècle, au moment de la colonisation et sa représentation était donc extrêmement péjorative. Cette image coloniale du XIXe siècle est encore présente dans certains carnavals mais évidemment elle est aujourd’hui très problématique.
C’est très étonnant de voir qu’à Ath par exemple, la communauté tient à son personnage du Sauvage, et veut à tout prix le maintenir. Je pense que la raison pour laquelle les Athois·es tiennent encore autant à maintenir ces personnages c’est à cause de l’impression que si l’on modifie quelque chose ça va changer le sens de leur carnaval ou de leurs traditions. Cela vient probablement du fait que les carnavals font partie des seuls éléments rituels et sacrés qui subsistent eu Europe. Alors qu’en réalité une tradition peut et doit évoluer avec son temps. Je pense qu’il faut conscientiser les communautés qui portent ces traditions. Ce n’est pas en changeant un élément de ce type que celles-ci vont perdre de leur sens.n

 

Image : © Marine Martin

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