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dossier

Variété du discours amoureux

Interview de Delphine Bibet
Actrice et metteuse en scène

25-05-2021

Dans son spectacle Playback d’Histoires d’amour présenté en 2019 au Théâtre national, Delphine Bibet fait dialoguer des extraits de Fragments du discours amoureux de Roland Barthes et des paroles de chansons de Dalida, Joe Dassin ou autres chanteur·ses de variété autour d’un thème commun : le sentiment amoureux. Partageant sa méfiance à l’égard du mot populaire qui, en théâtre, lui semble souvent porter à tort une connotation négative, elle explique sa démarche de création en préférant les notions d’universel et d’intime

Propos recueillis par Maryline le Corre, coordinatrice à Culture & Démocratie

Qu’est-ce que vous évoque le terme populaire au théâtre ?
Pour moi populaire, ça veut dire accessible à tou·tes, sans notion de qualité, d’élitisme ou de sens. C’est un mot très intéressant car on sait bien que dans le milieu du théâtre, comme dans beaucoup d’autres, populaire veut souvent dire à destination d’un grand public. Une pièce populaire est une pièce qui « marche » mais qui serait moins « intellectuelle ». C’est comme si le plaisir était forcément vu comme quelque chose de moins intéressant, de moins qualitatif. Par exemple Ariane Mouchkine pour moi c’est du théâtre populaire – elle le revendique d’ailleurs haut et fort – et pourtant dieu sait si elle fait réfléchir.

J’ai entendu récemment une interview de Corinne Masiero, l’actrice qui s’est récemment mise nue lors de la cérémonie des Césars, qui disait : « Je suis populaire donc vulgaire. » Ce n’est probablement pas ce qu’elle pense au fond mais c’est souvent cela que l’on entend par populaire.

À l’inverse, chez les plus jeunes, quand un garçon ou une fille est populaire cela signifie qu’il ou elle est aimé·e de tou·tes, et cela n’a donc rien de péjoratif. J’aimerais beaucoup que ce soit dans ce sens que ce mot soit plus généralement utilisé. C’est un mot difficile, dérangeant, ambigu, dont les définitions contradictoires s’entremêlent sans cesse.

Une chanson c’est un moment intime très court qui nous fait rentrer directement dans une histoire, dans un affect. Même des chansons telles que celles de Dalida ou de Joe Dassin, on rentre tout de suite dans un moment et c’est ce côté fragmentaire qui m’intéresse.

Dans le spectacle Playback d’Histoires d’amour vous faites dialoguer des extraits de Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes et des chansons de variété française. C’est un mariage pour le moins étonnant.
C’est un mélange voulu. Le livre de Roland Barthes m’accompagne depuis que je suis adolescente. Il a toujours été là et m’a aidée à des moments où j’étais malheureuse par rapport à un chagrin d’amour. Je prenais des petites phrases, un peu comme des aphorismes, des fragments de vie et ça me faisait du bien. Et je me suis dit que pour les chansons c’était un peu pareil. Il y a des chansons qui font du bien. Par exemple, il y a des albums d’Alain Bashung que j’ai écoutés en boucle. Je me suis demandé pourquoi et je me suis aperçue qu’une chanson c’est un moment intime très court qui nous fait rentrer directement dans une histoire, dans un affect. Même des chansons telles que celles de Dalida ou de Joe Dassin, on rentre tout de suite dans un moment et c’est ce côté fragmentaire qui m’intéresse. Mettre en écho la pensée de Roland Barthes et ces chansons, c’est une façon de laisser les spectateur·ices rêver, libres de faire un voyage, comme lorsqu’il·elles lisent un livre ou écoutent une chanson, et ce sans expliquer quoi que ce soit.

Ce qui était encore plus intéressant c’était de prendre les textes de toutes les chansons que l’on a utilisées – un casting de 100 chansons d’amour – et de les lire en oubliant l’interprète et la musique. C’est très poétique car ces chansons sont liées à quelque chose qu’on a vécu, vu, entendu et elles font vraiment partie de nous et de notre patrimoine culturel. Par ailleurs, il y avait une vraie concordance entre ces textes et ceux de Roland Barthes. À un moment Thierry Helin cite une belle phrase de Barthes : « Qu’est-ce que ça veut dire, “penser à quelqu’un” ? Ça veut dire : l’oublier. » Et tout de suite après on entend une chanson qui éclaire ces mots, elles s’entremêlent. Ça démythifie Barthes et ça fait réfléchir autrement aux chansons. Ça met les textes sur un pied d’égalité. Ces deux formes de pensée expriment les mouvements du cœur, que ce soient les mouvements instinctifs ou les mouvements réfléchis. Ces chansons, même si elles ont l’air un peu légères, véhiculent quelque chose de très profond et de très intime.

Le sentiment amoureux est un thème universel, qui transcende les questions de classe, de temps, d’âge, de genre… N’est-ce pas un thème populaire par excellence ?
Oui et toutes ses déclinaisons. D’ailleurs c’est ce que fait Roland Barthes dans le livre, qui est divisé en chapitres, chacun se focalisant sur un thème : « Je t’aime », « l’oubli », « le manque »… Il parle de ce que l’on vit et de la manière dont on projette les choses sur les autres. Comment un simple mot peut permettre de comprendre la pensée de quelqu’un. Par exemple la déclinaison des mots « Je t’aime » est très intéressante, car ce sont des mots dits par toutes et tous et de tout temps, et pourtant ils n’ont que le sens que celui ou celle qui dit « je » y met. De la même façon j’ai cherché à trier les chansons en fonction de ces thèmes simples qui m’intéressaient dans le livre. C’était tout un travail de recoupement en amont particulièrement intéressant.

Par ailleurs, le playback permet d’interpréter tous les sexes et tous les âges. D’autant plus que les acteur·ices avec qui j’ai travaillé pour ce spectacle, ont tou·tes cinquante ans et ont donc un vécu. Ça m’intéresse vraiment qu’on voit sur les corps le temps, l’amour, les blessures, et je savais que ces trois acteur·ices avaient cela, cette poésie, ce laisser-aller du corps. Je tenais aussi à ce que l’on voit toutes sortes d’amours dans mon spectacle, que ce soit entre un homme et une femme, entre deux femmes ou entre deux hommes. C’était important pour moi car on ne le voit pas si souvent que cela.

Pourquoi avez-vous décidé de travailler en playback ?
Le playback crée une ambiance étrange et permet d’entendre l’intimité des chuchotements amoureux. C’est fascinant de prendre la voix d’une autre personne car on travaille avec le souffle, le temps, la voix… C’est très intime aussi, comme si on comprenait ce que le chanteur ou la chanteuse vivait en rentrant dans son rythme particulier. Tout cela entre dans notre corps, on respire comme le·a chanteur·se, on parle comme lui·elle et comme on est concentré·e sur le chant, nos mouvements ne vont pas avec ce que l’on fait. C’est à dire que quand on joue avec notre propre voix, nos mouvements s’accordent mécaniquement, naturellement. Là c’est le contraire, comme ce n’est pas notre voix, nos mouvements sont plus étranges. Les trois autres comédien·nes m’ont dit la même chose. Ça nous met à un endroit différent car le son ne sort pas, enfin il sort autrement.

Pourriez-vous nous parler du choix de ce décor de cabaret quelque peu désuet, tout en strass et boule à facettes ? Se retrouver dans une telle ambiance au Théâtre National a de quoi étonner.
J’adore depuis toujours le cabaret et j’ai beaucoup pensé au Bal d’Ettore Scola. Que ce soit un bal ou un cabaret c’est un endroit de passage et tout à la fois un endroit où il y a des solitudes et des rencontres, où tout peut se passer. Il y a un petit côté ringard mais c’est un ringard de tendresse, que j’adore. Je ne voulais pas être dans la caricature et pour cela je trouve que le travail sur les costumes est formidable et très juste. Finalement c’est « monsieur et madame tout le monde » ces gens que nous jouons. On doit être crédibles, et pas du tout dans la moquerie ni des chansons, ni des gens. Il fallait donc taper juste, dans le jeu, dans le costume, dans l’attitude. Le corps est pour moi aussi important que la pensée. Tant que l’on ne comprend pas les choses avec son corps, on ne peut pas les penser. Jouer c’est mental mais c’est avant tout physique, comme l’amour d’ailleurs. J’avais donc envie de redonner de l’espace aux corps. J’en ai un peu marre des spectacles avec des vidéos, des thématiques où l’on explique comment et quoi penser, où il faut suivre la façon de penser du·de la metteur·se en scène. Moi j’ai besoin de rêver. J’avais envie de revenir à un objet face auquel je laisse complètement le public se débrouiller. Il n’y a pas d’histoire, il y a plein d’histoires.

De la même façon, le recours à l’humour permet-il plus aisément de mettre chacun et chacune sur un plan d’égalité ?
En effet, l’humour met une distance qui permet de regarder les choses de l’extérieur. Toutefois, j’ai aussi eu le retour d’une dame qui m’a dit que ça ne l’avait pas fait rire du tout et qu’elle avait pleuré tout le long du spectacle. Elle a pris du plaisir mais ça l’a mise dans quelque chose de plus mélancolique. Et c’est vrai que toutes ces chansons sont assez tragiques. Ce ne sont que des chansons de rupture, de tristesse et de jalousie. Celles qui parlent de bonheur, il y en a très peu finalement. Dans le spectacle il y a J’ai rencontré l’homme de ma vie de Diane Dufresne et aussi certaines chansons de Charles Trenet. Mais en général le bonheur amoureux semble bien moins intéressant en chansons.

Il y a un moment dans le spectacle où je mélange deux chansons : un cow-boy et une vieille Marylin se répondent avec les paroles de L’été indien de Joe Dassin et d’Une femme avec toi de Nicole Croisille. On savait bien l’effet que ça allait faire. En même temps c’était intéressant de voir à quel point les textes de ces deux chansons, pourtant très différentes, se répondaient parfaitement.

Le spectacle a été déprogrammé à cause de la crise sanitaire. Travaillez-vous sur autre chose ?
À partir du premier confinement mon compagnon et moi avons commencé à travailler sur des photos, puis des extraits de films qui ont donné une série intitulée Entracte !, au départ de la question : « Qu’est-ce qu’une actrice confinée ? » Lors du premier confinement, nous avons fait des photos d’une comédienne qui s’ennuie. Lors du deuxième confinement les photos ont été doublées d’extraits de films où je fais du playback. Il y a beaucoup de références auxquelles je tiens pour des raisons diverses, telles que La Belle et La Bête qui est un film mythique pour moi. Il y a aussi des messages politiques et peut-être moins évidents immédiatement comme dans l’extrait de Blanche-Neige par exemple. Si on fait attention aux paroles, elle dit : « Que faites-vous quand tout va mal ? Vous chantez ! » Plus poétique, la figure de la femme des Nuits de Cabiria de Federico Fellini où elle est seule le soir du nouvel an et où l’on entend au loin les feux d’artifice.

Ces entractes sont une réflexion sur le confinement et sur ce que l’on vit en tant qu’artiste. Actuellement, la culture n’existe pas au niveau politique. Je fais cela de manière légère mais je suis très en colère. Ce métier, comme je le fais et comme beaucoup d’autres le font, n’est pas un hobby, c’est une manière de vivre. C’est une manière de dire. C’est une manière politique de s’inscrire dans quelque chose. Je travaille tous les jours à mon métier. Que ce soit en réflexion, en rêve, en me projetant, en voyant les autres… C’est ma manière de vivre, c’est ma façon de voir le monde. Donc c’est une vraie claque dans la gueule de s’entendre dire que l’on n’existe pas, que l’on est considéré·e comme un petit loisir. Il y a tout cela dans ces entractes.
Image : © Marine Martin

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