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dossier

Le peuple, infiniment conflictuel

Antoine Chollet
Chercheur au Centre d’histoire des idées politiques et des institutions de l’Université de Lausanne, docteur en science politique de l’Institut d’Études Politiques de Paris

25-05-2021

Populaire, populisme : les termes se mêlent dans une confusion qui permet tantôt l’auto-légitimation, tantôt le discrédit. Au cœur de ce flou, le mot peuple, notion inévitablement politique et ambivalente. Antoine Chollet revient sur l’histoire de ce mot et sur ses différents contextes de mobilisation. Peuple-dèmos (assemblée de tou·tes les citoyen·nes), peuple-plèbe, peuple tout ou partie : le peuple démocratique est condamné à « être et demeurer impur, toujours habité par ses autres ».

Parler du populaire, c’est forcément se confronter à la question du peuple : l’adjectif ne peut se penser sans le substantif. Or les discussions autour de la figure du peuple ont toujours été compliquées, car il s’agit d’une notion qui non seulement recouvre plusieurs sens incompatibles entre eux, mais dont la portée est toujours immédiatement politique. En d’autres termes, il est impossible de parler du peuple à l’écart de tout horizon politique  c’est une notion infiniment conflictuelle.

Le problème s’est aggravé ces dernières décennies du fait de la soudaine fortune rencontrée par des redéfinitions fallacieuses du terme de « populisme », soudain accolé – au mépris de toute connaissance historiquen – à des partis d’extrême droite. Cette caractérisation frauduleuse de ces partis comme autant de « défenseurs du peuple » a contaminé le terme de peuple lui-même. Toute référence à cette notion est dès lors devenue suspecte, puisque paraissant se situer dans une dangereuse proximité de mouvements menaçant les institutions de la démocratie et ses principes les plus fondamentaux.

Le « peuple-Un » du fascisme
Ce glissement de sens est lourd de présupposés. Il repose sur une méconnaissance fondamentale de l’histoire du fascisme et de l’extrême droite d’une part, et de la démocratie (et des populismes historiquesn) de l’autre. Les mouvements fascistes ont toujours fait appel à une forme de peuple. C’est vrai aussi bien de Mussolini et du franquisme que du nazisme, mais ça l’est aussi d’une autre forme politique sur laquelle je reviendrai plus tard, à savoir le stalinisme. La question décisive ici consiste à distinguer très clairement cet appel d’une conception démocratique du peuple. Pour poser précisément les termes du problème, il faut plutôt qualifier le peuple auquel font référence ces mouvements de masses, au sens où Hannah Arendt l’entendaitn. Cette masse homogène, en partie fantasmée (mais seulement en partie, les foules rassemblées à Nuremberg pour acclamer le Führer n’étaient pas qu’une illusion d’optique), n’a qu’une seule fonction : servir d’appui au chef et à son parti.

L’erreur commise par la presque totalité des discours sur le populisme consiste dès lors à prendre au sérieux et au premier degré ce que les têtes des actuels partis d’extrême droite disent du peuple, considérant donc qu’elles travaillent effectivement en faveur de ce dernier, au lieu de montrer qu’elles entretiennent avec cette notion le même rapport que les chefs fascistes d’autrefois (la différence entre les deux devenant parfois de plus en plus ténue).

L’analyse du stalinisme par Claude Lefort permet de synthétiser ce problème autour d’une expression suggestive, celle de « peuple-Un »n. Dans le stalinisme, – la même chose peut toutefois être dite des partis et des chefs fascistes du XXe siècle comme des acteur·ices prétendument « populistes » du XXIe siècle –, le peuple ne peut qu’être tout d’un bloc, et faire corps avec son chef ou celui qui aspire à l’être. Toute dissidence est immédiatement présentée comme un crime contre le chef, l’État, le parti et, en dernière analyse, le peuple lui-même. Ce « vrai » peuple est quant à lui doté de qualités essentielles qui le distinguent de ses ennemi·es et reprend parfois les caricatures nationalistes construites à partir du XIXe siècle. C’est de cette construction purement théorique, à la fois sociologiquement absurde et politiquement mortifère, qu’il faut absolument se débarrasser si l’on veut construire une conception démocratique du peuple.

L’incontournable polysémie
Avant de se pencher sur celle-ci, il est nécessaire de rappeler, en revenant à l’histoire du terme de peuple, qu’il a toujours eu une double acception. Il désigne d’une part l’ensemble d’une collectivité – le dèmos athénien, le « We the People » de la Constitution des États-Unis, les « peuples des Nations Unies » de la Charte de 1945, etc. – et une fraction à l’intérieur de ces collectivités inclusives, qui peut elle-même prendre plusieurs formes. Il s’agit aussi bien de la plèbe de la République romaine, du peuple dont Marat se dit « l’Ami » durant la Révolution française, du prolétariat du XIXe siècle, des « classes populaires » de la sociologie du XXe siècle, pour ne prendre que quelques exemples. Le peuple est dès lors toujours tout et partie, et cela s’observe, de manière très significative, dans toutes les langues européennes.

Il y a plusieurs manières de traiter cette polysémie, mais une seule d’entre elles me parait être authentiquement démocratique. On trouvera des gens pour dire que le « vrai » peuple est cette plèbe méprisée par les élites, et qu’il ne peut dès lors qu’être une fraction de l’ensemble, partie que l’on suppose majoritaire avec plus ou moins de vraisemblance. On en trouvera d’autres pour assurer que, dans les économies « libérales » et « développées » d’aujourd’hui, il n’y aurait plus de plèbe, que les classes sociales auraient disparu et que la société ne serait désormais plus qu’une immense « classe moyenne » plus ou moins indistincte. Remarquons que ce discours ne fait que réactiver l’idéologie nationaliste qui tient le peuple pour l’équivalent de la nation, étant la somme indifférenciée de tou·tes les détenteur·ices d’une nationalité particulière (territorialisée ou non). Et puis, l’on entend aussi parfois que cette polysémie signalerait l’inanité de la notion même de peuple, fallacieusement fabriquée par des républicain·es insuffisamment révolutionnaires qui n’auraient pas compris que le seul moteur de l’histoire sont des classes sociales dont aucune ne peut prétendre répondre à l’une ou l’autre des définitions du terme de peuple. Ce dernier ferait dès lors partie des illusions politiques dont il faudrait se débarrasser.

Aucune de ces approches ne me semble rendre justice à ce que doit être une conception démocratique de la question, dont on ne peut minimiser l’importance puisque la démocratie repose bien sur le peuple, car ici l’étymologie nous éclaire bien davantage qu’elle ne nous égaren.

Qu’est-ce qu’un peuple démocratique ?
Une pensée et une pratique démocratique doivent chercher à articuler les deux acceptions du terme de peuple que je viens de présenter, plutôt que d’en choisir une contre l’autre ou de les rejeter toutes les deux. Chacune recouvre quelque chose d’essentiel à la pratique démocratique. Nier d’une part que toutes les révolutions démocratiques ont reposé sur la mobilisation, selon les cas, de la plèbe, du petit peuple, des pauvres, des ouvrier·es, des esclaves ou des femmes, relève de la falsification historique. Les partisans de l’isonomie à Athènes (ils ne se nommeront démocrates que plus tard, le terme étant d’abord construit comme un oxymore, et donc une insulte) s’opposent aux oligarques et représentent la fraction la plus pauvre du dèmos, le corps civique athénien. Il en sera de même lorsque la plèbe romaine fera sécession sur l’Aventin, ou encore, bien des siècles plus tard, lorsque les membres de la corporation des ouvrier·es de la laine, les Ciompi, se soulèveront à Florence. Les sections révolutionnaires qui se constituent à Paris dès 1789 ne comprennent pas l’ensemble des catégories sociales : elles sont composées d’artisan·es, de marchand·es, de journalier·es, de femmes, etc. Il en sera de même en 1848, puis à nouveau en 1871. De l’autre côté de l’Atlantique, les esclaves révolté·es de Saint-Domingue ne se confondent pas avec l’ensemble de la population de l’ile, pas davantage que les suffragettes ne constituent à elles seules le peuple britannique.

La démocratie, ce n’est pas « la plèbe au pouvoir », comme le répètent paresseusement ses ennemi·es depuis Platon, mais la construction d’un ensemble complexe d’institutions qui permet à toute la collectivité de se donner ses propres lois et de prendre les décisions essentielles à son fonctionnement.

D’autre part néanmoins, prétendre que ces révolutionnaires démocrates avaient pour projet de s’emparer du pouvoir en tant que classe sociale, et donc d’exclure toute personne qui ne ferait pas partie du peuple-plèbe, serait commettre une autre erreur historique. Le peuple-dèmos, comme assemblée de tou·tes les citoyen·nes, a toujours été l’horizon du peuple-plèbe en révolte.

Cette présentation de l’articulation entre les deux sens du terme dans la pratique démocratique est toutefois incomplète, car elle se borne à régler le problème temporellement, ou chronologiquement : il faut un peuple-plèbe pour qu’émerge un peuple-dèmos. Dans ce schéma, le peuple-partie précède le peuple-tout. Or la question n’est pas aussi simple, car les deux pôles restent en tension et doivent perpétuellement rester en tension pour qu’une démocratie puisse continuer à s’instituer. L’horizon dont je parlais à l’instant n’est pas abstrait. Il vise l’institutionnalisation du pouvoir du peuple. La démocratie, ce n’est pas « la plèbe au pouvoir », comme le répètent paresseusement ses ennemi·es depuis Platon, mais la construction d’un ensemble complexe d’institutions qui permet à toute la collectivité de se donner ses propres lois et de prendre les décisions essentielles à son fonctionnement. En d’autres termes, la démocratie, c’est l’auto-législation et l’auto-gouvernement. Cela suppose que les citoyen·nes en sont capables et donc qu’il existe quelque chose comme une intelligence politique collective.

Cependant, pour qu’une telle chose se produise, il faut que la plèbe, le « peuple-partie », devienne une actrice politique, qu’elle sorte de la léthargie dans laquelle les régimes tyranniques ou oligarchiques, c’est-à-dire l’essentiel des régimes connus dans l’histoire de l’humanité, la maintiennent généralement. Il est donc nécessaire de reconnaitre l’activité de cette forme-là du peuple, y compris et même surtout lorsqu’un peuple-dèmos est institué et agit. Pour l’exprimer dans les termes avancés par Cornelius Castoriadisn, l’institutionnalisation de la démocratie ne se limite pas à l’existence d’un ensemble de normes et de procédures, mais suppose une force instituante proprement démocratique, laquelle est précisément incarnée par ce peuple-partie qui parle pour le peuple-tout (le premier prenant des figures différentes selon les moments et les lieux). La démocratie ne peut survivre et prospérer que si une multitude de forces de démocratisation la réinstituent en permanence, et parmi celles-ci figurent en première place les mouvements plébéiens, et donc populaires, qui sont exclus, de droit ou de fait, de son fonctionnement habituel.

La démocratie ne peut survivre et prospérer que si une multitude de forces de démocratisation la réinstituent en permanence, et parmi celles-ci figurent en première place les mouvements plébéiens, et donc populaires, qui sont exclus, de droit ou de fait, de son fonctionnement habituel.

Problème toujours ouvert : l’autre du peuple
Les réflexions sur la démocratie posent toujours davantage de questions qu’elles n’en résolvent, et l’élucidation du problème du peuple ne fait pas exception. Gérard Bras a montré qu’il existe dans toutes les acceptions du terme deux formes d’altérité, l’une interne (que l’auteur nomme son « inclusion exclusive »), dont il faut se purifier, et l’autre externe, maintenue à distancen. Le peuple suppose donc toujours, non seulement son autre, mais ses autres.

Dans le cas des régimes fascistes ou « populistes », ces Autres prennent des formes hélas très banales : les étranger·es, de l’extérieur et de l’intérieur, les ennemi·es du régime, les élites transnationales et cosmopolites, et, selon la religion majoritaire d’une société, les catholiques, les protestant·es, les musulman·es ou les juif·ves (également assimilé·es très régulièrement à la catégorie des élites cosmopolites).

Dans une démocratie, ces figures d’altérité posent des problèmes sans cesse renouvelés et bien plus complexes. Ce sont les États non démocratiques qui seront identifiés comme l’Autre externe du peuple : ces puissances menacent potentiellement les institutions démocratiques, comme les gouvernements autoritaires ou fascistoïdes contemporains le démontrent, de Vladimir Poutine à Xi Jinping, en passant par Victor Orbán ou Recep Tayyip Erdoğan, dont les bruyant·es propagandistes répandent la parole jusque dans les sociétés démocratiques. Cependant, si l’on considère cette fois-ci le peuple comme partie, comme plèbe, l’Autre externe du peuple prend une figure différente, celle des « grands » (qui veulent dominer), pour reprendre le vocabulaire de Machiavel. Ceux·celles-ci constituent à l’inverse une forme interne d’altérité si l’on prend le point de vue du peuple-dèmos, car ils et elles font partie du corps civique. Enfin, l’autre interne du peuple démocratique, dans ses deux acceptions, prend la forme de la multitude désorganisée, de la foule, de la masse, des citoyen·nes qui n’exercent pas leur « métier de citoyen·ne », pour reprendre les mots de Claude Nicolet, ou des citoyen·nes « qui se reposent », pour citer Thucydide, des foules apathiques et léthargiques décrites par Hannah Arendt.

Si ces problèmes sont indéfiniment ouverts, c’est qu’il est impossible d’expulser ces différentes catégories du peuple démocratique : celui-ci est condamné à être et demeurer impur, habité par ses autres. Le « populaire » intègre nécessairement cette complexité, ce qui explique les perpétuels balancements de ses définitions, et l’insatisfaction ressentie devant ses caractérisations trop précises. On sait en effet qu’elles manquent toujours quelque chose.

 

Image : © Marine Martin

1

Pour une mise au point, je renverrais, entre autres, au travail de Federico Tarragoni, L’esprit démocratique du populisme, La Découverte, 2019.

2

Lire à ce propos l’article de Thibault Scohier, « Les populismes dans l’histoire : révoltes et réformes sociales », dans le dossier en ligne [note de la rédaction].

3

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 2002.

4

Elle est dérivée de sa lecture de L’Archipel du Goulag de Soljénitsyne, mais il en généralisera ensuite la portée : voir Claude Lefort, Un homme en trop, réflexions sur L’Archipel du Goulag [1976], Belin, 2015, et L’invention démocratique, Fayard, 1981.

5

Je me situe donc très loin à cet égard des positions défendues, entre autres, par Catherine Colliot-Thélène, La démocratie sans dèmos, PUF, 2011.

6

Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975.

7

Gérard Bras, Les voies du peuple, éléments d’une histoire conceptuelle, Amsterdam, 2018.