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dossier

Chez soi, littéralement

Maria Elena, Naty et Valérie

01-12-2020

Valérie Vanhoutvinck a réalisé le film Ongles rouges, qui dresse le portrait de sept femmes, dont six en situation d’enfermement, en évoquant leur corps, leurs souvenirs, leurs gestes quotidiens. Lors du tournage elle rencontre Maria Elena, qui, au moment de l'écriture de ce texte, vient d’emménager dans un nouvel appartement. Naty, elle, vit en détention. Toutes trois ont partagé leur vision du chez-soi que Valérie transforme ici en un tissage où s’invitent les mots lus de la sociologue Perla Serfaty-Garzon. Ensemble, elles disent la matérialité et l’immatérialité du lieu habité, l’intimité que l’on se construit ou que l’on s’approprie, malgré nous parfois, à travers une histoire, une mémoire, des sentiments, des gestes, des images, des objets, des odeurs, des sons.

Le ciel est vif au-dessus du chemin de fer. La végétation envahit les contreforts des voies ferroviaires surplombant la rue Petit Pige. La rumeur de la ville presque vide adoucit ce jeudi de juillet. Une voisine hâte son fils, pieds nus sur le trottoir, à enfiler ses Crocs bleu pétrole. Il doit avoir 4-5 ans, lui échappe, file, tombe, se relève et entre 3 larmes, beugle : j’veuuux pas paaatir… moi, à ma maison, Aaaaaaa ma maison ! Sa mère le tire par le bras, lui enfile ses sandales et tente l’extraction du hall de chez eux où il vient de se réfugier en trombe, il s’accroche à la porte de toutes ses petites forces, il veut rester là.

Je finis par sonner au 58. Il est 9h07 quand Maria Elena m’ouvre la porte de l’immeuble où elle habite depuis peu au premier étage. Petit appartement 1 chambre, poêles au gaz, rue calme, Charleroi Nord, métro Waterloo, 387€ par mois, sont à peu près les mots qu’elle a retenus de ceux énoncés par son assistante sociale quand, pour la première fois, elles avaient évoqué sa sortie du centre d’hébergement. Ici, pas de parlophone ni d’ouverture automatique, le corps de Maria Elena vient recevoir le mien au pied de l’étroit escalier incurvé, à la porte de ce premier chez elle . À 33 ans, Maria s’empare de cette affaire : établir, dessiner, construire, bricoler, fonder son chez-soi.

La notion de chez-soi intègre à la fois l’habitation et l’un de ses modes majeurs d’expérience, soit l’intimité. L’habitat est un élément majeur de la culture, l’expression de la mentalité des habitants et de leur rapport à leur milieu. C’est à partir d’une culture que se définissent les choix résidentiels et que se déploient les pratiques quotidiennes de l’habitat. Le concept d’habitat sous-entend la mise en œuvre d’un projet d’habitation. L’habitat contenant le chez-soi, est une création délibérée par l’habitant d’un rapport dynamique d’appropriation de son espace propre. Elle relève de l’affirmation identitaire de l’habitant. En ce sens, l’habitat est le projet d’engager l’espace habité dans la construction de soi.

Perla Serfaty-Garzon, Chez-soi. Les territoires de l’intimité, Armand Colin, 2003

« Le chez-soi, c’est un Endroit où tout peut se faire et se défaire, là où l’on prend les grandes décisions, où l’on se plonge dans de longues réflexions. C’est l’endroit où l’on entrepose tout ce qu’on a et aussi ce qui nous fait du bien : les souvenirs, les objets précieux. Le chez-soi c’est du concret parce que le chez-soi est attaché à des actes matériels pour le réaliser, l’entretenir, l’embellir mais c’est aussi une sensation, une impression. Dans le meilleur des mondes, lorsqu’on rentre chez soi on est enveloppée par une sorte de couverture douce et chaude, c’est l’Endroit, rêvé en fait, où l’on se sentirait libre, apaisée et à l’abri de tout. » – Naty

La part du sujet se révèle dans les gestes quotidiens qui traduisent le soin que l’habitant prend de l’espace habité. Ces gestes, fréquemment prosaïques, humbles, simples, forment un tissu de significations réciproques entre l’habitant et sa maison. Ils sont la manifestation même de la singularité d’être de l’habitant et de sa manière de se situer dans le monde. Pratiques et parfois rituels de l’habitation sont ainsi à la fois signifiants du sujet, producteurs de l’individu, mais aussi indicateurs d’une créativité quotidienne. En somme, pour reprendre un concept élaboré par H. Lefebvre, les usages et pratiques de la maison sont une poiétique. Cette poiétique est à l’œuvre alors et là même où les contraintes des modèles culturels, des ressources matérielles des individus, du marché ou des médias semblent en aliéner le déploiement, en interdire la force d’expression et la transformation en langage propre.

(Perla Serfaty-Garzon)

« Je me demande c’que j’peux bien penser de cette idée de “chez-soi”, j’ai toujours vécu chez les autres. Orphelinat, mère adoptive, prison, centre d’hébergement et pourtant je sais exactement ce que c’est que cette notion. Je n’ai jamais rien eu à moi, même pas une location, et malgré cela je me suis chaque fois bien occupée à fabriquer un “chez moi”, me suis débrouillée en fait, pour créer une sorte de sentiment de chez moi, même quand je vivais en cellule, alors qu’en même temps tu veux surtout pas que cet endroit soit “chez toi”, ce serait quoi alors si ce n’est pas “à nous”, le “chez-soi” ? » – Maria Elena

« Après mon mariage j’ai déménagé dans une maison que nous avons achetée à Froidchapelle : c’était le bout du monde, entre champs et forêts, à 800 m des premiers voisins. Une très grande maison avec des dépendances et beaucoup de terrain, c’est dans cette maison que j’ai placé le plus de jalons, nos 3 enfants y sont nés et ont, au fil du temps, transformé et modifié les habitudes et le profil de ce logement. C’était très lumineux et nous avons eu la joie d’y accueillir des poules, des oies, des chèvres, un paon “Maurice”, des chiens et des chats. La vie là-bas nous demandait énormément de travail mais je dirais que le lieu, notre “chez nous”, nous le rendait bien. » – Naty

L’agencement des objets du mobilier est en grande partie déterminé par le système relationnel d’une classe sociale. Le rôle de l’habitat comme instrument de distinction, servant à afficher un statut, est validé. Dans cette perspective, certains lieux deviennent ainsi en quelque sorte partie de soi. À ce titre, ils fournissent la base des processus d’appropriation de l’espace. Mais si l’habitat sous-entend toujours l’appropriation, s’il ne peut être uniquement considéré comme le lieu d’un exercice de validation d’un statut, c’est qu’il ne fait pas seulement référence à ce qui est compris entre les murs et à l’aménagement propre à l’habitant de cet espace. L’habitat fait aussi référence à la conscience de l’habitant de sa propre intériorité, à ses secrets, à sa vie familiale, domestique, quotidienne, à ses arrangements privés  en somme à son intimité.

(Perla Serfaty-Garzon)

Plaids tout doux de différentes grandeurs Plantes petites et grandes Coussins moelleux Petites gurines : animaux, coup de cœur pour les oiseaux Tasse fétiche, grand tasse ronde avec anse verte pomme (en prison à Mons : petit mug avec couleurs vives) Calendrier annuel Femmes d’aujourd’hui Fleurs de douche (pas blanches) Cafetière Micro-ondes Four Mixeur Machine à laver Radio TV Lecteur DVD PC Taques électriques casseroles et ustensiles Quelques livres Lit 1 personne pour l’instant Odeurs : Café au matin Linge propre Celui de l’air frais, quand les fenêtres sont ouvertes ou même après (odeur fétiche que j’adore et qui me rappelle l’enfance mais que je ne cherche pas forcément à retrouver chez moi mais que j’ai retrouvée dans un magasin, chez Kiabi à Charleroi Comme un « parfum à la douceur » qui me rappelle l’odeur d’un petit savon (rose bonbon) rond, plat, emballé dans du papier translucide blanc Ben non, rien qui évoque le Guatemala où je suis née. – Maria Elena

C’est Maria Busschot, mère de la mère de mon père qui la première dans la famille devient propriétaire. 1919, jeune veuve, 3 enfants en bas âge, Maria est placée avec plan d’achat social par la commune d’Auderghem dans une maison ouvrière de la rue Valduc. Elle y tient menue épicerie et tripot illégal derrière la tenture quadruple épaisseur dissimulant les petites tables de jeux et relents illicites. Il neige parait-il, ce matin de mars où elle meurt d’un seul coup sur sa bêche retournant son lopin. Ma grand-mère Lisette hérite de la maison et marie Louis, livreur à vélo. 5 enfants naissent au 196, sur la table de la cuisine. À la mort de Lisette, son dernier fils Sergio, ainsi que sa fille Aniek et ses enfants, se répartissent les 3 étages de l’étroite maison. Plus tard, l’oncle Sergio succombe à une cirrhose explosive, et sans que cela ait forcément un lien, il est enseveli sous d’invraisemblables dettes, il faut vendre la maison. J’hérite du réveil matin en métal orange de mon grand-père, de 7 coquetiers en bois et de la table de cuisine.

Le chez-soi abrite l’intimité de l’habitant avec ses forces et ses faiblesses, avec la tentation de l’ancrage dans la maison, de l’arrêt, de la stabilité et des sécurités du repli. Il abrite en même temps la conscience du potentiel d’aliénation que porte cette stabilité et ce repli. Ce dernier est toujours menacé d’étroitesse et de renonciation à la disponibilité envers autrui, menacé, en somme, d’absence de l’habitant au monde et à ses conflits, menacé d’oubli de l’hospitalité.

(Perla Serfaty-Garzon)

« C’est super important pour la santé du corps et de l’esprit de se créer un chez-soi en prison. Si nous nous accrochons à ce que nous avions avant, nous restons mélancoliques et tristes d’avoir perdu tout ça. Si nous tentons de regarder vers l’avenir et de créer de nouvelles idées, tout reste flou puisque notre date de sortie n’est jamais certaine. On doit donc accepter de créer un chez-soi de transition, comme une location de studio en attendant un prochain déménagement. Il s’agit donc de s’approprier la cellule comme un mini-appartement. Il faut à tout prix le décorer, le fournir de nécessaire culinaire, domestique, avec les moyens du bord. En gros, c’est le meubler, le colorer, l’embellir et y instaurer une odeur propre et personnelle comme celle qui règne dans les maisons. C’est ainsi qu’on arrive à dire aux autres détenues, à demain je rentre à la maison, “chez moi”. Et ce n’est pas le passage des surveillants qui peut empêcher d’être chez soi. Le guichet peut être occulté par un papier le temps voulu, tout comme on ferme un rideau, pour ne pas être vu par les voisins. C’est exactement pareil. » – Naty

Carpettes orange « Excelsior Mouscron » Plantes et re plantes Trousses à tout Poster NAPOLI Passe-vite de bobonne Cendriers Dessins de Clara et Salomé d’Imane Gibril Livia Zoé Ciseaux Tenailles Bouquins pagaille Chips Moutarde Canapé Table de cuisine héritée Cruche émaillée Enveloppes Salopettes rouges remisées Gouaches Agrafes Crayons Cassettes old school DVD Colles Tabourets Bonbons Joris Parfums odeurs relents fumées Meubles reçus donnés Rouge vert bleu sur les murs radiateurs en doré Cartes routières Roses trémières Nattes Fenêtres vitres verres Chasse qui coule Du Dasty Classic oui oui Trucs à monter sur l’escalier. – Valérie

Les travaux d’histoire des mentalités nous ont appris que l’intimité, dans l’acception contemporaine et courante de ce terme, est une construction sociale dont l’élaboration sur plusieurs siècles a radicalement altéré la confusion entre le privé et le public qui prévalait avant le XVIIe siècle. À l’époque moderne, les nouvelles démarcations entre sphère publique et sphère privée correspondent à la définition de nouveaux idéaux : retrait personnel, sociabilité sélective, intimité. La demeure se referme sur le cercle familial et celui des proches. Elle fait l’objet d’un intense investissement affectif qui s’affirme comme l’autre face du sentiment de la famille.

(Perla Serfaty-Garzon)

Si j’évoque la maison d’Auderghem c’est qu’elle reste à ce jour mon « chez moi » le plus dense. Inscrite dans mes rétines, cœur, poumons, ses rumeurs s’invitent régulièrement sous ma langue. J’entends crisser les marches incertaines menant à la petite cave, je suis le linoleum vert élimé troué tacheté de blanc, le rai de lumière frôlant le divan de skaï noir, ricochant sur la table basse ronde tournante assortie, je suis les puzzles assemblés, collés devenus affiches essaimées dans l’espace.

L’expression « chez-soi » véhicule deux questions distinctes déjà reliées : celle de la maison qui est traduite par le mot « chez » dérivant du nom latin « casa » . L’autre est celle transmise par le pronom personnel « soi » qui renvoie à l’habitant, à sa maitrise de son intérieur mais aussi à sa manière subjective d’habiter. La présence du terme « soi » indique que la maison est le lieu de la conscience d’habiter en intimité avec soi-même.

(Perla Serfaty-Garzon)

Chez moi actuel : Photos de mes enfants Calendrier Cartes postales reçues Des vêtements 6 livres Plantes Plaids Mug perso jaune avec écrit « Lovely woman » Peignoir noir cousu à l’atelier couture ici à la prison Pour mon chez moi d’avant : ce qui me revient en premier c’est ma cuisine et mon énorme casserole en fonte bleue le Creuset Sinon Idem que Maria Elena pour l’électroménager mais « amplifé » par les enfants et la vie de famille, avec jeux vidéo et linges séchés dehors sur le fil au jardin Nos chiens nos poules Les 2 voitures sur le parking devant À l’intérieur de la maison, une cheminée ouverte, un grand canapé, un certain confort De la lumière et de l’espace À l’extérieur un abri de jardin, des goals pour les enfants Des odeurs : petits plats mijotés, bois entreposés, parfums Des chansons et encore des chansons.- Naty

L’espace du chez-soi, un lieu d’accumulation d’objets, de fluides, de signes, de traces ?
L’espace du chez-soi, un régulateur d’ouverture et de fermeture au monde ?
Le chez-soi ou la nécessité d’un espace intérieur individuel à distancier du corps social ?
Le chez-soi une forme de mémoire propre, d’intime absolu ?

Il est 14h12 quand je sors de l’immeuble de la rue Petit Pige à Charleroi. Un train vient de passer, le ciel s’est pris du gris. Maria Elena fait signe, depuis le 1er, derrière la baie vitrée. J’aperçois à peine son visage qu’elle hisse au-dessus des larges feuilles de son hibiscus rose à coup de pointes de pieds répétées. Je réentends son rire me dire sur le sofa finalement le chez-soi c’est dans la tête, tu l’trimballes avec toi, dans toutes les situations, partout… en fait, le chez soi c’est partout.

Image : © Axel Claes

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