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dossier

Héros sans domicile fixe

Toma Muteba Luntumbue
Artiste, historien d’art et commissaire d’exposition, membre de l’AG de Culture & Démocratie

01-12-2020

Le cadre de l’État-nation a pu circonscrire les limites d’un chez-soi fondé sur une représentation prétendue commune de la nation, de son histoire et de ses figures héroïques. Le « devenir-monde » a déstabilisé l’idée d’une appartenance nationale commune pour venir complexifier les jeux des identités. Désormais ce n’est plus l’État comme limite immuable qui en détient le monopole. Dans ce contexte, Toma Muteba Luntumbue, revient sur les pratiques contestataires et revendicatives de déboulonnage des statues des « héros nationaux ». Pour lui, ces actions ne visent pas à « effacer l’histoire et le passé » de l’espace public mais à engager une réconciliation avec un futur partagé.

Parmi les éléments supposément fondateurs du chez-soi, ceux qui conditionnent l’appartenance à un ensemble social ou à un territoire, il y a d’abord la polarité qui organise la frontière entre « le semblable » et « l’étranger ». Il y a sur le plan spatial la fixité d’un habitat, qui isole et protège l’intimité de l’individu du tumulte quotidien de la réalité. Le chez-soi se conçoit, de ce point de vue, en harmonie ou en opposition avec l’environnement extérieur qui, par définition, demeure accessible à tou·tes. Cette ouverture est propice à la coexistence, à la rencontre, à l’inscription dans un réseau de relations sociales. L’usage pratique et quotidien de l’espace public autorise l’individu à injecter sa part d’intimité en s’appropriant un fragment de l’environnement social en vue de construire son appartenance. Le quartier est ainsi la portion de l’espace public connue par l’habitant·e dans laquelle il·elle se sait également reconnu·e des autres.
Des processus globaux ont amené un nouvel ordre complexe qui brouille de plus en plus les limites entre la sphère publique et privée, modifiant même nos représentations de l’espace-temps. Désormais, l’espace à partager n’est plus seulement l’espace réel circonscrit, avec ses limites bien précises, mais celui virtuel des médias sociaux ou celui de l’espace-temps monde, plus ample, ignorant son environnement immédiat et immatériel, ferment d’imaginaires nouveaux. Les lieux physiques, la localité ne sont plus nécessaires pour l’interaction ni la rencontre avec les autres. Le chez-soi semble frappé d’obsolescence symbolique et pratique en tant que repère entre le proche et le lointain. L’intimeintérieur où se construit l’identité de l’individu et sa stratégie de conquête du réel se délitant inexorablement, le chez-soi est de moins en moins le miroir de l’espace social.
Le trouble s’est installé dans l’idée de l’État-nation et ses symboles en tant qu’unités fondatrices d’une appartenance face à une fragmentation culturelle généralisée. L’identité collective et nationale doit se trouver un nouvel ancrage face à des multiples revendications identitaires. Jadis solidement ancrée dans un seul récit ou roman national, construite autour de lieux de mémoires et/ou des figures historiques/ héroïques qui fondaient la cohésion des individus épars en une communauté nationale, l’appartenance est appelée à embrasser la pluralité des imaginaires contemporains de la nation. Si le héros/historique national était celui ou celle par qui il était possible d’incorporer une certaine idée de l’identité nationale, les valeurs qu’il ou elle était censé·e représenter sont ardemment contestées, déstabilisées. Les notions de nation, d’identités et de peuple ne sont plus les monopoles de l’État.
Dans le sillage de l’historienne Françoise Choay, on peut constater combien la mémoire officielle des sociétés occidentales s’est longtemps appuyée sur la muséification des objets, des monuments, des bâtiments qui visaient symboliquement, dans un processus « réactionnel d’autoconservation », à affirmer une identité constamment menacée de l’intérieur et de l’extérieur. Ce miroir patrimonial est aujourd’hui attaqué de toute part par une vague d’actions iconoclastes contre les monuments dédiés à des héros nationaux qui appellent à un changement de perspective visant à décoloniser l’espace public et mémoriel, et à délégitimer l’univocité du discours historique officiel. Ce nouvel iconoclasme transnational est révélateur des relations disjonctives entre État et nation, identité et appartenance, profondément liés aux disjonctions globales du « Chaos-monde », pour reprendre le terme d’Édouard Glissant. L’identité collective s’apparente aujourd’hui à un fleuve dévastateur sorti bruyamment de son lit.
Délogées sans ménagement de leurs piédestaux, comme de vulgaires squatters, sans aucun égard pour le titre, rang, grade ou qualité des sujets qu’elles représentent, les statues de nombreux héros nationaux se retrouvent sans domicile fixe ou reléguées aux oubliettes des réserves de musées. Les racistes, esclavagistes, anticommunistes, colonialistes, fascistes, antisémites sont déguerpis des parcs, jardins, des places publiques par les multitudes qui réclament une nouvelle éthique de la représentation du politique dans l’espace public. Quels types de rapports de force sont en jeu dans ce vaste chambardement que certains qualifient de guerre contre la civilisation occidentale ? Quel destin pour les monuments brisés ou en déshérence ?

Les statues sont-elles l’histoire ?

S’en prenant à ceux et celles qu’il accuse de vouloir détruire le patrimoine culturel de la nation, le président américain Donald Trump a ordonné, par un décret, la création d’un « Jardin national des héros américains » pour défendre ce qu’il appelle « notre grande histoire nationale », contre celles et ceux qui vandalisent les statues des héros nationaux. Les manifestant·es antiracistes qui s’en sont pris aux monuments des leaders confédérés du Sud sont qualifié·es par Donald Trump de « foules en colère » en « campagne pour anéantir notre histoire, diffamer nos héros, effacer nos valeurs et endoctriner nos enfants ». « Nous ne serons pas réduits au silence. » Confronté à la même vague d’iconoclasmes, le président français Emmanuel Macron a lancé devant la presse que « la France ne démonterait pas de statues », et que « la République n’effacerait aucun nom de son histoire ». En Grande-Bretagne, où le mouvement Topple the Racists a exigé la destruction ou le retrait d’au moins 78 monuments – dont ceux figurant l’amiral Nelson, Oliver Cromwell, Thomas Carlyle, Robert Peel, James Cook, Francis Drake et lord Kitchener, le maire travailliste de Londres – Sadiq Khan, a eu une réaction non-criminaliste en affirmant que les manifestant·es avaient mis en lumière le manque de diversité dans l’espace public. Les statues, les noms des routes et des espaces publics reflétant, de son point de vue, « une époque révolue », il a annoncé la création d’une commission pour y remédier. La mise à bas de monuments est-elle une réécriture de l’histoire ? Y a-t-il une volonté de faire disparaitre certains personnages de la mémoire collective ? Ne confond-on pas de part et d’autre les statues ou monuments avec l’histoire elle-même ?

Des héros en déshérence

Tout est parti de la diffusion des images du lynchage d’un homme noir, George Floyd, par la police à Minneapolis, Minnesota, États-Unis. L’entrechoc des images des multitudes mobilisées dans toutes les grandes métropoles internationales contre la brutalité policière marquent le paroxysme atteint dans la crise des représentations du pouvoir dominant dans un univers mondialisé. Marches pacifistes violemment réprimées, émeutes, destructions, pillages, incendies, batailles rangées, fusillades, les répliques du séisme Floyd sont protéiformes et dévastatrices. Cette planétarisation de la colère constitue l’un des effets les plus sombres de la globalisation. Aux États-Unis, les statues de Christophe Colomb ont été démontées à travers le pays. Dans la ville de Boston, les autorités de la ville ont été forcées de décrocher de son piédestal la statue de Christophe Colomb décapitée par des manifestant·es. Rassemblé devant le bâtiment du Capitole de l’État du Minnesota, en solidarité avec les peuples autochtones, un groupe de manifestant·es a jeté une corde autour d’une autre statue de Colomb avant de la trainer au sol. À Richmond, en Virginie, une manifestation pacifique réunissant environ un millier personnes à Byrd Park pour protester contre un autre monument à l’effigie de Christophe Colomb a brusquement dégénéré. Les manifestant·esse sont saisi·es de la statue pour la précipiter dans un lac du parc. Au Canada, c’est un autre symbole qui est tombé sous les cris des manifestant·es. La statue du premier ministre MacDonald, responsable de politiques meurtrières à l’égard des peuples autochtones dans les années 1860-1890 a été déboulonnée. À Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre, la statue d’Edward Colston, un marchand d’esclaves de la fin du XVIIe siècle, a été renversée par les manifestant·es et jetée à l’eau. En Belgique, le long déni à propos des crimes imputés au roi Léopold II dans sa colonie personnelle, l’État indépendant du Congo, a valu aux effigies du monarque belge d’être couvertes de peinture rouge, couleur du sang congolais versé durant la colonisation. À Anvers, à Bruxelles des mesures d’urgence ont été prises par les autorités publiques pour sauver les statues de la destruction et les ranger provisoirement au placard. À Lille, des manifestant·es ont écrit les mots « meurtrier » et « colon » sur la statue de Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal, colonie française au XIXe siècle. La statue de Jean-Baptiste Colbert située devant le parlement français, ministre de la Marine et contrôleur des finances du roi Louis XIV, co-rédacteur du Code Noir qui régissait l’esclavage dans l’empire colonial français, a été taguée. Des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent un militant se réclamant du groupe Brigade anti-négrophobie écrivant en rouge les mots « négrophobie de l’État » à la base du monument avant d’être arrêté par la police. Derrière les statues ciblées dans les manifestations, c’est bien d’une remise en question radicale des représentations des récits nationaux et des usages politiques du passé qu’il s’agit. Que faire aujourd’hui des monuments des héros d’hier dont la violence guerrière, virile et phallocrate se révèlent en totale contradiction avec le pluralisme des valeurs d’aujourd’hui ?
Quelles sont les réponses opposées par différents pouvoirs politiques aux destructions des monuments ?

L’avenir appartient-il aux patriotes ?

Le « Jardin national des héros américains » proposé par le président américain, en dit long sur ses conceptions à propos de ceux qu’il juge dignes d’être célébrés dans l’espace public : les figures qui hantent l’imaginaire conservateur nostalgique de la « grandeur américaine », les fondateurs de l’Amérique et les pionniers du XIXe siècle, glorifiés dans les vieux films de Disney, des généraux de la Seconde Guerre mondiale, entre autres. Le nationalisme, dont Trump ne manque pas l’occasion de vanter les vertus, se présente comme une force unificatrice aux États-Unis. En juin 2019, devant l’assemblée générale de l’ONU, Donald Trump a exhorté les pays du monde entier à rejeter le mondialisme et à faire passer les désirs de leurs citoyen·nes avant ceux des autres. Pour lui, « l’avenir n’appartient pas aux mondialistes, l’avenir appartient aux patriotes ». Les Américain·es embrassent le patriotisme ou le nationalisme avec une ferveur quasi religieuse. Même s’il·elles ont tendance à se considérer comme patriotiques plutôt que nationalistes, cela revient souvent à peu près à la même chose. Le nationalisme américain est le plus souvent exclusif et inclusif, et il est le véhicule de l’hégémonie d’une partie de la population sur une autre. Il est plus perméable au racisme, à l’extrémisme et au fascisme. On peut y trouver des nazis et des hommes du Ku Klux Klan encerclant une statue de Robert E. Lee, un défenseur de la suprématie blanche. Les minorités ont une relation différente à l’américanité et au grand récit de la nation. C’est une des raisons pour laquelle le jour de l’indépendance n’est pas célébré par de nombreux·ses Amérindien·nes car il·elles l’associent à la colonisation de leurs terres tribales et à la perte de leurs libertés culturelles.

« Réécrire l’Histoire » ou réécrire le futur ?

Les héros et héroines, par les valeurs qu’ils et elles sont censé·es représenter, révèlent l’imaginaire des communautés humaines qui les vénèrent. L’écriture du « roman national » par les élites gouvernantes passe par la désignation de lieux de mémoires et la construction de figures héroïques, selon un usage très sélectif des faits du passé, au détriment de toutes autres formes de récits susceptibles de contrarier l’idée d’une cohésion nationale. Identité nationale, mémoire collective et construction nationale entretiennent des liens intimes. La mémoire officielle imposée abusivement à leurs populations par les États-nations n’est qu’une interprétation du passé utile à une construction d’un sentiment d’appartenance. Les actions iconoclastes récentes révèlent parfaitement le caractère mouvant des imaginaires contemporainsde la nation et les enjeux de légitimation ou de contestation qu’ils servent. Les manifestant·es antiracistes sont accusé·es de vouloir contrôler l’espace mémoriel en détruisant des monuments et dans une logique purificatrice, de « délégitimer le discours historique, même scientifique, pour le substituer par un nouveau paradigme victimaire ».

Il ne faut pas donc pas confondre les statues ou les monuments, qui sont des hommages à des individus glorifiés autrefois dans lesquels une société qui a changé ne se reconnait plus, et l’histoire elle-même. Remiser les statues controversées au musée ne constitue pas un effacement du passé. La preuve en est que l’histoire du nazisme est enseignée aux jeunes Allemand·es alors que depuis 1949, tous les vestiges du nazisme (statues, monuments, livres, périodiques nazis) ont été détruits et que les symboles nazis ont été criminalisés suite à une compagne de dénazification imposée par les autorités américaines. Lutter contre l’injustice n’est pas « réécrire l’Histoire » mais bien réécrire le futur. Même si, pour cela, il faut sacrifier quelques statues, quelques monuments, quelques « murs de Berlin ».

Depuis quelques années, aux États-Unis, de nombreuses villes et États ont remplacé la Journée de Christophe Colomb, désormais largement considéré comme un génocidaire, par la Journée des peuples autochtones, en reconnaissance de la souffrance et de la terreur causées par le Génois et d’autres envahisseurs européens. Abattre des symboles n’est qu’une première étape nécessaire d’une inévitable réconciliation publique avec l’histoire qui relève d’un processus long et complexe. Le simple fait de supprimer des statues et des icônes ne force pas un changement de perspective, mais les vénérer et les fétichiser, et refuser d’être honnête sur leur signification empêche de se confronter pleinement avec son passé et de prendre acte de l’imprévisibilité des processus de reconfigurations des identifications et des appartenances. Le chez-soi ne se situe plus dans les limites d’un État politique, d’une ethnicité ou d’un locus stable mais dans un vaste espace champ d’interactions fluides et instables de traditions inventées et de réseaux globaux complexes.

 

Image : © Axel Claes

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