©Axel Claes
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Édito

Édito

Corinne Luxembourg
Maitresse de conférence et chercheuse en géographie et paysage à l’École Nationale Supérieure d’Architecture (Paris-La Villette)

01-12-2020

En 2020, imaginer, questionner, parler de ce que dit « chez-soi », voilà qui pourrait ou bien être devenu la preuve flagrante d’un manque d’imagination ou bien une arrogance, d’avoir mieux à dire, de savoir mieux. La planète s’est enfermée dans sa quasi-totalité, une première fois au printemps pour faire face au risque que représente le coronavirus. Alors de ce chez-soi, tout semble avoir été dit, à force d’en faire le tour, de l’avoir mesuré, d’en avoir compté les recoins, les cohabitant·es, d’en avoir contemplé les ouvertures et les fragments du dehors.

Mais si justement, ouvrir les portes des chez-soi était aussi une prise de risque ? une proposition d’humilité, d’un cheminement ordinaire à la rencontre de ce qui nous constitue êtres vivants habitants de ce monde-là et de cette époque-là, en bref si c’était une proposition de conscience éveillée du monde ?

Chez-soi : ce commun, presque ce lieu commun des sociétés et pourtant cette solitude. Marguerite Duras commence dans Écrire : « C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle mais au-dedans d’elle. […] On n’est pas seul dans un parc. Mais dans la maison, on est si seul qu’on en est égaré quelquefois. » Ces phrases qu’un ami m’aura rappelées souvent disent ce paradoxe pourtant logique du chez-soi comme expérience commune et solitaire, unique et répétée. Un autre paradoxe du chez-soi réside dans les limites qu’on lui propose : murs du logement seulement ou bien le potager qui parfois lui est attenant, le jardin. Ce jardin, clôturé par définition, par tradition, quelle que soit la région du monde où il se trouve est une forme finie, terminée et pourtant en mouvement. C’est en substance ce que dit le jardinier Gilles Clément indiquant que la Terre est un « jardin en mouvement », espace clos, fini et pourtant en redéfinition, en réaménagement permanent. Ce chez-soi global serait ce jardin-système où le dérangement d’une région implique le bouleversement de toutes les autres. Nous voici donc au nœud de ce chez-soi aux contours mouvants selon que l’on en varie les échelles sans qu’aucune soit la seule vraie.

Étymologiquement, le risque est un rocher escarpé, de ceux propres à couper un navire, à stopper net le voyage des êtres humains et des marchandises et ce faisant de leurs mots, de leurs discours. Par glissement sémantique, le risque désigne le danger pour la marchandise pendant le transport. Le transport, donc le voyage est un risque. Quittant un chez-soi, le risque est que le cheminement n’aille pas à son terme, que pour le·a funambule sur le faîte d’un toit, le déséquilibre entraine sa chute. La prise de risque c’est alors de prendre la mer en sachant l’écueil, mais en voulant pourtant imaginer une trajectoire. Faire avec le risque c’est donc contourner. Si l’on accepte la proposition de la Terre-jardin comme espace clos en mouvement, le jardin comme attenant au chez-soi, mais le contenant aussi, alors le chez-soi implique le risque, le contournement, voire l’évitement. Il implique le voyage. C’est vrai du mouvement physique de populations comme du mouvement de la pensée. Peut-on dire alors que le chez-soi et le voyage sont ontologiques ? Et toute la question des confinements c’est bien que le voyage physique est empêché en une sorte de contournement statique d’un rocher mobile.

En 2019, lorsqu’il s’est agi de choisir le thème des textes de ce volume, Dominique Bela recueillant alors les récits qui serviraient de matière à MigranStory, raconte que la plupart des personnes exilées terminaient leur récit par cette phrase : « Je veux rentrer chez moi. » Ces personnes avaient réussi à construire une vie stable de ce côté-ci de la planète et par-delà cette stabilité, émettaient ce vœu du retour. Double risque – celui d’avoir quitté le lieu et celui d’y revenir –, et double rencontre. De quoi sont donc constitués nos Ithaques ? De quels risques sont-ils faits, et de quelles réassurances ? Naïveté évidente : comment emporterait-on un lieu avec soi ? Et alors comment en penser la transmission ? Naïveté plus grande encore : emporterait-on aussi les chemins des déplacements, des fuites ?
Les territoires, comme un chez-soi, ne sont donc pas statiques mais constitués de l’accumulation des déplacements, des voyages faits de bon ou de mauvais gré, qui parfois n’ont même rien de commun avec le lieu de l’établissement du chez-soi.

Pour certain·es géographes, la première frontière géopolitique est ancrée dans la peau de nos corps, le chez-soi initial en somme. Pour d’autres, c’est la plus petite coquille d’un empilement gigogne, celle juste avant les murs de l’abri, du premier refuge. Pourtant entre la première et la seconde enveloppe il y a le monde, les êtres humains, les vivants non-humains, les non-humains non-vivants. Entre ces deux enveloppes se fabriquent l’hybridation, le métissage des façons d’être au monde, faites de cultures, de savoirs, de croyances. Dans l’entre-deux, il y a les ponts d’ailleurs et d’ici.

« Je veux rentrer chez moi. » Est-ce pour dire « je voudrais retrouver ce qui faisait mon quotidien, mon ordinaire » ? Est-ce pour dire « je veux vivre ce quotidien d’aujourd’hui, dans ce lieu d’où je suis parti·e » ? Rentre-t-on chez soi en regardant par-dessus son épaule ? Ou bien encore dit-on « je rentre chez moi » comme l’on crée, comme l’on prend le bois d’où qu’il vienne pour en faire foyer ?

Nous souvenant des mots de Rilke pour qui il n’est pas de chemin sans risques, l’ambivalence du chez-soi est donc présente dans le risque qu’il suppose : celui de perdre le lieu refuge, l’abri du réchauffement des corps et de leur apaisement et celui d’être le lieu de la question, de la traversée et de l’incertitude. Et inéluctablement le chez-soi quitté l’est définitivement quand bien même il serait à nouveau rejoint, lui aussi en transitions et en transmissions incessantes. C’est dans cet ordinaire du chez-soi que sans doute se trouve la subversion d’un droit à l’établir, à le déplacer, à le multiplier, mais aussi à en sortir pour s’en libérer.

L’ensemble des textes qui suit donne autant de propositions de questions, de récits de risques et de mises en mouvement rythmés par la poésie de Zaïneb Hamdi et les compositions graphiques d’Axel Claes. Il s’ouvre par ce qui a été le début du voyage : les récits de MigranStory présentés par Dominique Bela.

Un premier ensemble de propositions s’approche au plus près de l’intime et du quotidien. « L’os du chez-soi » parle des mises en déséquilibre de l’habiter ordinaire et l’ébranlement de la dignité. Autre quotidien, autre ordinaire : le chez-soi nomade, balance saisonnière des campements, des établissements d’éleveur·ses de Mongolie, voilà que Charlotte Marchina, anthropologue, rappelle ce que le monde sédentaire oublie : le déplacement s’habite et fait le pays, ce nutag commun aux êtres humains et aux animaux. Chez-soi qui rappelle que l’espace est fait de rythmes, de pauses. Il est question de déplacements et peut-être de contrainte à des nomadismes nouveaux pour survivre aux désastres qui viennent dans les propos de l’anthropologue Anna Tsing, qui décrit une humanité face aux perturbations écologiques et à la nécessité de dessiner des futurs vivables. Autres rythmes, tout aussi intimes, illustrant ce que développait Henri Lefebvre dans sa Critique de la vie quotidienne, Valérie Vanhoutvinck, réalisatrice, entrelace les fils de sa rencontre avec Naty et Maria Elena au fil de trame de la sociologue Perla Serfaty-Garzon. Ce chez-soi devient insaisissable, faits de contournements, d’évitements, d’accidents. Accident planétaire, le virus, le confinement comme réalisation d’une dystopie, Joseph Tonda, socio-anthropologue, propose un débordement du cauchemar sanitaire par une remise en contexte : capitalisme, colonialisme qui font du maniement de la mort un outil. Ici l’intimité de l’ordinaire imposé invite au changement d’échelle. Le débordement fait du monde le chez-soi, le confinement a introduit le monde chez-soi, l’un et l’autre sont indissociables. Alors, « Aller ailleurs. Pourquoi ? » questionne Julie Romeuf, inlassable cartographe d’arts vivants qui rejoint l’assertion lefebvrienne du quotidien et de l’habiter comme œuvre. Ces contournements à dire le chez-soi invitent à s’arrêter, à interroger ce qui est si proche, si évident et comme toutes les évidences, trompeuses. Christian Ruby, philosophe, ouvre des fenêtres à ce chez-soi que l’on aurait pu croire aporétique.

Le deuxième ensemble de textes poursuit ce questionnement des limites d’un repli face aux flux de la mondialisation. Monique Selim, anthropologue, réaffirme que ce chez-soi n’est que la porte ouverte à la découverte d’ailleurs. La rupture qui fait quitter le chez-soi peut être une libération, la possibilité d’un projet et d’une rencontre. Cette ambivalence est celle qui dialogue entre ce que perçoit un vieux forgeron malien observant les jeunes gens partir pour tenter de rejoindre la rive nord de la Méditerranée et ce que vit l’un de ces jeunes exilés rescapés du voyage mais placé en centre de rétention. Dialogue fictif d’Hamedine Kane, vidéaste, entre chez-soi quitté, rêvé et refusé en montant des murs. Dans le texte du chercheur en sciences du langage Ziad Medoukh, aussi, il est question de confinement et de murs, mais c’est à Gaza que cela se joue. C’est là aussi que se dit ce « je veux rentrer chez-moi » qui nous a décidé à ce recueil. Dans cette seconde partie les textes de Nimetulla Parlaku, cinéaste et de Toma Muteba Luntumbue, artiste et historien d’art, font écho aux propos de Monique Selim : les mouvements, les chez-soi possibles et ceux rêvés sont une question de rapports de domination.

La dernière partie parle du retour. Yala Kisukidi, philosophe, l’aborde comme réactivation politique des mouvements décoloniaux et propose la notion de « présences multiples » pour déjouer le piège des appartenances. Basel Adoum aussi contourne l’écueil  écrivain et ethnologue, il s’attelle à ce chez-soi alternatif du pays d’arrivée ou de passage et de la nécessaire réconciliation que cela engendre pour qu’il soit habitable. Chez soi ici et ailleurs tout en n’étant ni complètement d’ici ni complètement d’ailleurs. Il s’agit d’une autre voie à trouver. C’est aussi la proposition de Bodeler Julien, sociologue, qui aborde spécifiquement l’émigration haïtienne. Voilà qui clôt ce recueil et ouvre la discussion.

Puisqu’il est question de déplacements et de territoires, d’appartenances et de mondes, d’échelles diverses, il était nécessaire de cartographier. Présentes dans le corps du numéro, les cartes, issues pour la plupart de Terra Forma de Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire sont accompagnées d’un entretien avec cette dernière, afin de questionner les représentations du monde. Penser la cartographie non plus de l’œil surplombant de Sirius mais depuis le sol ramène à penser le territoire et la terre comme cet espace fini, traversé de multiples chemins contournant de multiples risques ou rochers escarpés.

 

Image : © Axel Claes

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