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dossier

Les lignes de fuites

Hamedine Kane
Artiste plasticien, vidéaste

01-12-2020

Dans ce texte en deux actes, l’artiste Hamedine Kane met en scène deux visions de l'exil. La première est celle d'un vieux forgeron malien qui observe des hordes, toujours plus nombreuses, de jeunes gens qui cheminent vers l'Ouest. Il ne comprend pas leur désir de fuite et réalise peu à peu que ces jeunes hommes sont les mêmes qui vont mourir sur les plages de la Méditerranée. La seconde est celle d'un de ces exilés parvenu en Occident et placé dans un centre fermé. Au fantasme d'un chez-soi rêvé se succèdent la solitude, l'angoisse et l'attente, de plus en plus ténue, que se réalise son « rêve européen ». Hamedine Kane interroge ici, par la fiction, les représentations et les désillusions d'une « génération en fuite ».

Acte 1

Il y a des noms de villes et de pays qui font forcément penser à l’aventure et au voyage. Tombouctou, Zanzibar, Gibraltar s’y collent merveilleusement. Mais plus que des territoires à visiter, ce sont des villes de départ et de passage. Sur le parvis du grand marché de Tombouctou, à l’écart du grand panneau de bienvenue, un vieil homme abat son marteau sur un tas de ferraille. Ses coups se mêlent aux voix des marchands, à la criée, aux sabots qui claquent sur le bitume et au cliquetis des fiacres. Chaque matin, depuis des décennies, le vieux forgeron se met à la tâche sans rechigner. Son atelier, une petite cabane de chaume, est bien connu des cochers. Du fond de celui-ci, aucune manœuvre ne lui échappe. Il observe la vie se déployer, il voit tout.

Il est le témoin privilégié de cette agitation qui s’est emparée du pays depuis quelques années. Il a vu les fiacres disparaitre et faire place petit à petit à des voitures aux couleurs chatoyantes.
Il a assisté à l’angoisse des cochers de voir anéanti leur gagne-pain. Alors que ceux-ci sont par ailleurs sa principale clientèle. En effet, il est considéré comme un artiste dans l’art de la ferronnerie. Il a ferré les chevaux de la plupart d’entre eux. Un art qu’il tient de son père, qui le tient lui-même de son père. Mais il est devenu de plus en plus difficile de vivre de cet art. Et le vieux forgeron a dû diversifier son activité. Aujourd’hui il s’essaie aux parures. Quelques femmes lui font des commandes. Il compte également dans sa clientèle des touristes qui lui achètent des objets inspirés du folklore local. Des fiacres miniatures, de petites autos, des poupées de fer et d’autres objets désuets.

Il sait combien la vie peut être dure et sans relief dans ce pays. Lui-même était tellement désœuvré qu’il en est devenu invisible pour ses semblables. Il a fini par se fondre dans la misère, de telle sorte que personne ne le remarque. Il se sait vieux et usé par la vie. Mais jamais désabusé. Il se bat tous les jours pour préserver son grand cœur de gueux du désœuvrement : tu n’auras pas raison de ma vieille carcasse, dit-il à la vie. Je partirai digne, debout sur mes deux guibolles.

Depuis quelque temps, le vieux forgeron assistait à un phénomène qui l’inquiétait au plus haut niveau : des hordes de jeunes qui cheminaient vers l’Ouest. Dans le sens contraire des voyageurs habituels. Depuis toutes ces années qu’il venait tous les matins travailler dans sa forge, il n’avait jamais vu ça. Ces nouveaux voyageurs étaient différents de ceux qu’il avait connus les années précédentes. Ils avaient l’air vaincus. Alors qu’ils étaient juste au début de leur voyage, ils avaient surtout l’air d’être en fuite. Aucune trace d’enthousiasme dans leurs yeux. Des regards durs et désolés. Lui qui avait toujours voulu partir, mais que la vie et les obligations avaient retenu, ne comprenait pas. Ces nouveaux voyageurs se déplaçaient par meutes, tels des ombres. Ils lui rappelaient de jeunes soldats en partance pour la guerre. Pas le soldat excité de pouvoir se battre. Mais le soldat qui sait qu’il ne reviendra peut-être jamais chez lui. Un soldat qui sait qu’il quitte ses terres pour la première et la dernière fois.

Le vieux forgeron cherchait une explication. Lui-même avait-il une responsabilité, même petite, dans cette tragédie ? Il considérait avoir fait sa part. Il avait repris le métier hérité de son père et de son grand-père. Toute sa vie était dédiée à la forge. Oui, il avait fait sa part. Il se demandait si cette génération rêvait de faire la révolution ? Comme toutes les autres. Cette interrogation lui sembla futile. Hélas, aucune révolution en vue, il le savait mieux que quiconque. Ils marchaient vers l’Ouest. Espéraient-ils faire une révolution dans la fuite ? Peut-être bien un pied-de-nez. Le vieux forgeron sourit à cette perspective : un pied-de-nez à qui ? À moi ? Aux pitres d’en haut ? À tout le pays ?

C’étaient des lâches. Ils préféraient fuir que résister. La colère montait en lui. Cette idée lui faisait penser encore une fois à la guerre : ils abandonnaient la nation. Ils rompaient les rangs. C’était la défaite. Le vieux forgeron était convaincu d’assister à une reddition. Ces lâches infligeaient au pays une défaite politique. Il se demandait ce qui avait changé dans la capacité de résistance des habitants de ce pays. Quand les digues avaient-elles rompu ? Il y avait certainement eu une fêlure pour que toute une génération se jette ainsi sur les routes.

Le vieux forgeron était connu pour ne pas être très bavard. Ces nouveaux voyageurs l’intriguaient au plus haut point. Mais il regardait leurs manœuvres de loin et continuait son travail de forge avec minutie. Jusqu’au jour où il fit le rapprochement entre les nouveaux voyageurs et les drames qui se produisaient régulièrement sur les côtes méditerranéennes. Les deuils se répétaient dans tout le pays. Les jeunes épouses délaissées et les mères désemparées cherchaient à comprendre. Au milieu de cette tension, on tournait autour des cadavres, personne n’était pressé d’annoncer la mauvaise nouvelle. On était bel et bien sur un théâtre de guerre. Une guerre en sourdine. Ceuta et Melilla ne lui disaient rien, Lampedusa non plus. Mais les cadavres qu’on y ramassait, les descriptions qu’on en donnait à la radio et dans les journaux, il commençait à les connaitre.

Tout concordait. C’était eux. C’était les nouveaux voyageurs. Il essaya d’imaginer des corps inertes tout habillés, sur une plage d’une ville inconnue. Ces visages pâles, sans identité. Des dizaines de corps noirs à perte de vue, sur le sable doré. Cette vision d’horreur lui glaça le sang. Mais seigneur, pourquoi allaient-ils mourir aussi loin de chez eux ? Il revoyait leurs visages crispés. Savaient-ils seulement qu’ils avaient rendez-vous avec la mort ? Maintenant il en était sûr : ils le savaient. Comme le petit soldat. À partir de cet instant ces nuits furent courtes et peuplées de cadavres. Les cadavres des fuyards. La cadence ne ralentissait pas. Ils étaient de plus en plus nombreux à prendre la route vers l’Ouest. Le vieux forgeron remarqua qu’ils avaient tous à peu près le même âge. C’était la même génération, se disait-il. Toute une génération en fuite, attirées par les eaux sombres. Par l’ombre de la mort.

Assis sur le trottoir, le vieux forgeron les interpellait à présent. Il sortait de son mutisme habituel et lançait « mais où allez-vous ? ». Ils continuaient leur marche, sans lui porter aucune attention. « Où allez-vous ? Où allez-vous ? » criait-il encore. Jusqu’à ce qu’ils disparaissent à l’horizon, là-bas vers l’Ouest. Eux-mêmes ne le savaient pas. Ils voulaient peut-être s’échapper du tourbillon ? Mais échappe-t-on seulement un jour à ces territoires-là ? Quand il est difficile de se fondre, c’est à l’appel des marges qu’on répond. Dans tout le Mali on assistait ainsi à une fuite. Toute une génération en fuite. Dans ces contrées l’espoir tend vers l’au-delà. Après la mort. C’est pourquoi on n’en finit pas de mourir tous les jours. Qui arrêtera la danse macabre ?

Fuir, c’est être imperceptible et avoir des rapports imperceptibles avec le monde. Fuir, c’est ne jamais prendre racine. Fuir, c’est notre demeure dans ce monde nouveau.

Acte 2

Dans cet endroit les murs sont très hauts, des murs en briques rouges, les murs d’un bâtiment qui devait être la plus grande caserne de cette région. Voilà ce qu’ils voient les fuyards quand ils arrivent dans cet endroit, que tout le monde nomme bizarrement : le petit château. Situé en marge de la ville, il devait être abandonné depuis longtemps, avant que les autorités ne décident d’en faire un centre d’accueil pour demandeurs d’asile au grand dam des habitants. Dans l’enceinte de ces murs, les jours se suivent et se ressemblent. Les demandeurs d’asile prennent leurs quartiers et les habitudes reprennent. Il y a toute cette agitation autour de toi, dont tu fais l’objet. Mais c’est bien le silence qui domine. On est bien tout seul. Les paroles se bousculent dans ta tête. Mais rien que dans ta tête. Tu as la tête pleine de mots, la bouche grande ouverte. Mais aucun son ne sort. Ce sont les prémices de l’angoisse chez l’exilé.

Dans cet endroit on aime, on souffre, on pleure et on meurt aussi. La vie et la mort, les joies et les chagrins, les ambitions aussi, y ont leurs droits comme dans n’importe quel autre endroit du monde. C’est incroyable ce que les humains peuvent s’adapter à n’importe quoi. Bien sûr qu’il y a des rébellions. Ceux qui envoient tout bouler et partent à l’assaut de l’illégalité. Ce sont les plus téméraires. Les optimistes qui guettent le moindre signe de salut en attendant des jours meilleurs. Et puis, il y a ceux qui n’attendent rien de la vie. On pourrait les mettre n’importe où, ça serait pareil. Ils n’ont pas leur place dans ce monde, ni dans aucun autre d’ailleurs.

Dans cet endroit même les paroles en apparence innocentes et bienveillantes accouchent de la suspicion. Dans cet endroit plus qu’ailleurs les mots ont un sens. La plus petite question me confronte à l’existentiel. Mais que répondre face à cette immensité ? Alors pour passer entre les mailles du filet, je me faufile dans le mensonge. Je me réfugie dans le mutisme. C’est ainsi que le déni sans coup férir s’embarque aussi dans l’aventure.

Dans cet endroit, chaque jour que Dieu fait, je m’imagine être ce que je ne suis pas. Ce que les autres me refusent. Le rêve européen commence toujours par ce cauchemar. Si bien que je finis par oublier de quoi j’ai rêvé à son propos. On passe notre temps à faire palabre sur des sujets aussi loufoques qu’inutiles. C’est ainsi que se déploient nos journées au petit château.

Dans cet endroit, la compagnie de mes semblables, ces hommes nouveaux, compliqués, intrigants et pas particulièrement aimables, me confronte à l’absurde. Dans cet endroit, ces gens-là m’intéressent. Mais à distance. Même les minorités sont infréquentables de nos jours.

Dans cet endroit, l’attente obstrue la vue et l’esprit. On attend, on attend. Et personne ne sait ce qu’on attend. Dans ce brouillard aucune mobilisation n’est possible. Aucune pensée féconde ne germe. Chacun vit la chose comme provisoire en attendant des jours meilleurs. On ignore alors que même dehors le salut est rare. Je fais partie de cette génération que la fuite hante et fascine en même temps. Quelques fois elle m’horrifie. Nous sommes la génération en fuite. On a le feu au derrière. Nous sommes les enfants de la mondialisation. Aucune nation, ni noire, ni blanche, ne mérite notre amour. On est sur la crête. Sur les lignes de fuite. Fuir, c’est être sur les marges et s’y tenir. Fuir, c’est être imperceptible et avoir des rapports imperceptibles avec le monde. Fuir, c’est ne jamais prendre racine. Fuir, c’est notre demeure dans ce monde nouveau.

 

Image : ©Axel Claes

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