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dossier

Le contretemps de l'émigration et « l'impossible retour » des migrant·es haïtien·nes

Bodeler Julien
Doctorant en sociologie au Centre d’études en sciences sociales du religieux (CNRS- EHESS)

01-12-2020

On se réfère régulièrement au thème des migrations en les considérant comme des mouvements rectilignes, les individus allant d’un point A à un point B. Or, la réalité est parfois plus complexe comme dans le cas des émigré·es haïtien·nes pour beaucoup attaché·es à deux sociétés en même temps. Le désir de retour ne se pose plus en termes de « choisir une société ou l’autre » pour y vivre : le retour devient une dimension particulière des formes de circulations dans la mondialisation. C’est à travers une démarche ethnographique et de nombreux entretiens que Bodeler Julien étudie ces mouvements migratoires.

L’émigration haïtienne vers la France n’est pas récente. Elle remonte au début du XXe siècle. Selon Berthony Pierre-Louisn, elle s’est effectuée en deux temps : un premier qui va de 1912 à 1970 et un deuxième qui commence à la fin des années 1970. En dépit des liens hérités de la colonisation, la migration haïtienne en France s’est développée réellement aux alentours de la décennie 1980-1990n. C’est désormais une des plus importantes populations de migrant·es venant de l’Amérique latine et de la Caraïben installée en France. Cette migration est marquée par des cas d’exil (XIXe et XXe siècle), par le regroupement familial, les problèmes socio-économiques (migration économique) et les séjours pour des études supérieures qui, face aux incertitudes en Haïti, peuvent amener à une installation définitive en France.
La migration, au sens large, a été longtemps pensée à partir du seul temps de l’immigration en omettant de réfléchir aux dynamiques migra- toires dans un processus récurrent entre deux espace-temps, car « immigration ici et émigration là sont les deux faces indissociables d’une même réalité, elles ne peuvent s’expliquer l’une sans l’autre »n. Autant l’immigration peut faire l’objet de discours déformés sur la réalité des migrant·es dans la société d’installation, autant l’action de migrer est appréciée de diverses manières dans la société d’origine. Ainsi, les migrations de retour alimentent-elles les enjeux des études sociologiques, notamment circons- crites aux paradigmes de mobilités et circula- tions. En conséquence, à quel moment le projet migratoire renvoie-t-il à l’enjeu du retour pour les migrant·es ? Quel est le regard porté par la société d’origine sur l’émigré·e ? N’y-a-t-il pas lieu de penser que l’émigré·e est constamment renvoyé·e à son extranéité et se retrouve dans une position d’inconfort ?
Cet article vise à participer à l’actualisation des connaissances sur ce sujet afin de montrer un autre aspect du retour à partir du regard que la société d’origine porte sur le déplacement et de la place de l’émigrant·e dans cette société. Aussi reviendrai-je sur l’injonction à la perfor- mance liée à l’émigration et sur l’entre-deux du retour afin de questionner sa nature dans le cadre de la migration haïtienne. Cette contribu- tion est tirée d’un travail ethnographique réa- lisé en deux temps en Ile-de-France dans des églises pentecôtistes haïtiennes entre novembre 2016 et avril 2018. La construction des données empiriques provient de mes observations, des entretiens, des discussions informelles avec des membres d’églises, des leaders religieux haï- tiens en migration et de mes informateur·ices. Je concentre ici mon analyse sur trois enquêté·es, Zila, Aline et Carmène, qui ont mis en avant dans leurs discours les aspects traités dans ce travail.

L’injonction à la performance de l’émigration

Les représentations sociales construites autour des Haïtien·nes de l’étranger et leur reconnais- sance politique par l’État haïtien permettent d’appréhender la place qu’occupe la diaspora dans sa société d’origine, sans négliger la position économique que les émigré·es entretiennent avec leur famille restée au pays. En comparaison, cette position socio-économique reste marginale dans la société d’installation. Cédric Audebert la conçoit comme une insertion sociale au bas de l’échellen. Cependant, cette marginalité économique n’empêche pas ces Haïtien·nes de contribuer massivement au PIB de leur paysn. C’est la médiatisation de la valeur économique de cette migration face à la détérioration des conditions de vie en Haïti qui caractérise l’injonction à la performance de l’émigré·e. Cette injonction doit refléter son niveau de réussite : la présence de l’individu dans les fêtes patronales ou dans les activités de masses qui réunissent la population de sa région, doit montrer que son déplacement participe à son bien-être personnel. Car, « l’objectif de l’émigration [est] de trouver un travail pour se constituer un capital en vue de se réaliser socialement et d’en transférer une partie en Haïti […] »n

Au sein de leur groupe d’appartenance à la fois en Haïti et en France, les migrant·es sont sous la pression permanente de la réussite. En Haïti, dans leur communauté, on doit voir les signes de leur réussite sociale, comme l’a mentionné Aline qui vit en France depuis 1984 : « Moi, j’avais l’ha- bitude d’aller en Haïti chaque année. Mais à partir de 2015 j’ai changé de stratégie. J’y vais une année sur deux, le temps d’avoir de l’argent pour terminer la construction de ma maison en Haïti. »
La construction d’une maison reste un projet individuel et apporte une sécurité uniquement pour son propriétaire. Mais, la communauté peut l’aborder différemment. Berthony Pierre-Louis l’a constaté dans la zone d’Aquin (sud d’Haïti) où « les gens pensent en général que c’est une bonne chose dans la mesure où ces maisons valorisent leur localité et incitent les habitants à plus d’efforts »n. Tout ce qui touche à l’action individuelle ou le bien-être de la famille des migrant·es est sujet à appréciation et jugement dans leur localité. Et la maison, la voiture et les caveaux funéraires constituent de grandes marques de différenciation sociale. Le regard de la communauté participe à définir la performance de l’agir individuel considéré comme réussite sociale. Cette injonction à la performance accentue aussi une logique de concurrence entre les migrant·es depuis l’espace local de la société d’origine.

L’entre-deux du retour : l’émigré·e ou le·a diasporan ?

La dynamique des circulations entre pays d’ori- gine et pays d’installation dans les migrations de la mondialisation reflète souvent le cadre contex- tuel de production historique des liens entre les différentes sociétés. Émigration et retour consti- tuent des aspects de cette circulation. Dwaine Plazan fait le point sur ce processus cyclique de migration de retour qui caractérise les relations entre les pôles migratoires. Il démontre que cette migration ne peut pas se mesurer comme étant un mouvement bipolaire (entre pays d’origine et pays d’installation). En d’autres termes, les mobilités qui caractérisent cette migration doivent être étudiées à partir de leur dimension temporelle présentant deux niveaux opposés : établissement permanent ou retour permanent.
La question du retour est placée dans un ensemble plus large qui peut prendre trois formes selon Pascale et Roger-Mark De Souza : « Elle peut être insérée dans un mouvement circulaire basé sur la survie économique. Elle peut prendre la forme du “double passage” ayant figuré dans un retour de longue durée  celle dite “migration des hirondelles” pour expliquer les déplacements réguliers entre les pôles migratoires (pays d’installation et pays d’origine) ou celle de la “visite de retour” qui s’associe aux formes d’entrées et de sorties de touristes. »n De son côté, Dwaine Plaza pense que ce mouvement de retour est facilité par le fait que beaucoup de migrant·es ont un statut de double citoyenneté.
S’il ne faut pas opposer le statut de citoyen·ne et de diaspora dans le cadre de la question du retour, les positions des enquêté·es me laissent penser à un entre-deux non dissociant. En ce sens que l’émigrant·e est partagé·e non seule- ment entre l’acte de retour dans son chez-soi, la réception de ce retour et sa place dans la société d’origine. L’émigré·e se retrouve dans un pro- cessus de positionnement et repositionnement afin de construire sa légitimité d’être à sa place dans les deux sociétés. Ce processus se fait en fonction des transactions et des négociations qui lient son existence à deux univers sociaux, transactions qui reposent sur sa capacité à faire valoir son « haïtianité » sans se détacher du groupe d’appartenance dans la société d’installation et sans se priver de sa singularité vis-à-vis du collectif dans le pays d’origine. Cette situation a été évoquée par Aline : « Malgré la nationalité je ne me considère pas comme une Française.Je vis toujours comme une Haïtienne… En Haïti, pour démontrer aux autres que je suis pareille, je m’habille comme eux et je continue à manger comme ils mangent. Je me comporte toujours comme eux et je me sens à l’aise, quoiqu’ils m’appellent toujours diaspora et je n’aime pas du tout ce mot. »
Pour Zila qui est arrivé en France en 1988, les liens mémoriels agissent comme facteurs de repositionnement : « Je suis intégré en France et j’ai la nationalité française, mais je reste un Haïtien. Je n’oublie pas mes racines, mes ancêtres. Je n’oublie jamais Haïti, c’est là qu’on a enterré mon cordon ombilical. J’aime beaucoup mon pays Haïti. Sans doute je vais passer le reste de mes jours dans ce pays-là. »
Arrivée en France en 2000, Carmène pose certaines conditions pour son retour : « Je veux qu’il y ait la paix dans le pays, car je veux passer ma retraite chez moi en Haïti […] Mes enfants pourront me visiter ou m’appeler. Moi, je ne veux pas rester toute ma vie en France. » Pascale et Roger-Mark De Souza abordent cette question à partir de trois facteurs qui reflètent les expériences des migrant·es de retour : « [De] nombreux Antillais quittent le pays avec l’intention de rentrer et ils travaillent pour atteindre cet objectif. La vie à l’étranger encourage souvent le désir de rentrer et les attaches au pays sont fréquemment les facteurs les plus importants de la prise de décision. »n  En somme, les enquêté·es mettent en avant le climat, la réunification familiale, les obligations de retour, le sentiment de non-intégration et surtout le besoin de com- bler certains déficits culturels et l’absence d’une reconnaissance sociale. Dans tous les cas évo- qués, un cadre socioculturel établit la temporalité du retour qui n’est jamais définitif et total.

L’assignation du retour

On peut conclure en soulignant que la capa- cité de mouvement des individus est valorisée dans le pays d’origine comme signe de réussite de la migration. La double représentation de la relation avec le pays d’origine fait évoluer l’envie de retour d’un moment à l’autre par rapport au cycle de comparaison entre ce qu’ils étaient, ce qu’ils sont et ce qu’ils pourront devenir dans un processus de mobilité résidentielle. Par ailleurs, la migration de retour participe d’une dynamique beaucoup plus grande, qui est le sentiment de progrès par rapport à celles et ceux qui sont resté·es là-bas ou le sentiment de réussite. Le retour conteste aussi la légitimité de l’identité diasporique dans le champ migratoire haïtien.
Évoquer la question du retour marque ou rappelle à l’immigré·e son extranéité. Forger un projet de retour, c’est prendre conscience de sa place d’étranger·ère dans la société d’instal- lation et des risques liés à sa réception dans la société d’origine. En fait, le retour, c’est renvoyer l’individu à sa condition objective d’immigré·e/ émigré·e. Le retour impose une ambivalence qui instaure le vécu de l’individu dans une circula- tion régulière et saisonnière. Il n’est jamais un mouvement abouti ou total, car les migrant·es continuent d’être lié·es au pays d’installation par leur carte de résidence, la sécurité sociale, etc. Donc la migration de retour consolide la double appartenance des migrant·es, qui partagent définitivement leur vie entre les deux sociétés (origine et installation), contexte dans lequel il est difficile pour les migrant·es de déterminer une appartenance rigide et catégorique à l’une ou l’autre.

 

Image : © Axel Claes

1

Berthony Pierre-Louis, La migration haïtienne en France et ses répercussions dans la région d’Aquin (Haïti), Thèse de Doctorat, Université Paris Diderot, 2011.

2

Pour Maud Laëthier : « Les Haïtiens commencent à migrer vers la Guyane au début des années 1960. À partir des années 1980, ils deviennent relativement nombreux. » Cf. Être haïtien et migrant en Guyane Française, Éditions du comité des travaux historiques et scientifiques, 2011, p. 13.

3

Selon les statistiques de l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE), suivant le recensement de 2015, 81 716Haïtien·nesviventenFrancedont48727soit59,63%habitent en France Métropolitaine, 23,92 % et 16,85 % sont localisé·es respectivement dans les départements de Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise contre 5,08 % dans Paris Intramuros. ( Voir ici )

4

Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Seuil, 1999, p. 15.

5

Cédric Audebert, La diaspora haïtienne : Territoires migratoires et réseaux transnationaux, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 107.

6

Les transferts financiers vers Haïti sont estimés en 2018 à 2,98 milliards de dollars américains ce qui représente 34 % du PIB. ( Voir ici )

7

Cédric Audebert, op.cit., p. 115-116.

8

Berthony Pierre-Louis, op.cit., p. 277.

9

La catégorie « diaspora » peut prendre deux déclinaisons dans les études sur les migrations haïtiennes. L’une, scientifique, désigne l’ensemble des phénomènes de dispersion par rapport au territoire national, un ancrage et des liens culturels entretenus avec le référent-origine. Mais le terme peut aussi désigner celui ou celle qui « n’est pas d’ici », qui ne vit pas en Haïti. Dans ce sens le mot diaspora a une dimension positive quand on évoque l’importance économique des transferts d’argent, et négative quand il renvoie à une dé-légitimisation socio-politique des haïtien·nes ne résidant pas en Haïti. Le terme diaspora marque donc une différence entre les personnes qui vivent en Haïti et celles qui n’y habitent pas. Je mets le mot en italique quand je l’emploie dans ce deuxième sens. À noter que le statut de diaspora renvoyant à une personne n’est pas reconnu officiellement par le pays : l’État d’Haïti parle toujours des « Haïtien·nes » vivant à l’étranger.

10

Dwaine Plaza, « Transnational Return Migration to the English speaking Caribbean » in Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 24, n°1, 2008.

11

Pascale De Souza et Roger-Mark De Souza, « Migration de retour à Trinidad : motivations de retour et défi de réintégration », p. 53–61, dans Cédric Audebert et André Calmont (sous la dir.), Dynamiques migratoires de la Caraïbe, Karthala et Géode Caraïbe, 2007.

12

Ibid., p. 55.

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