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Où est le « chez-soi» des éleveur·ses nomades de Mongolie ?

Charlotte Marchina
Maitresse de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et chercheuse à l’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE)

01-12-2020

Dans l’imaginaire collectif, habiter, c’est résider dans un lieu fixe qui garantit une certaine sécurité aux individus. Celles et ceux qui « habitent le mieux » ce sont celles et ceux qui possèdent leur logement. Penser ainsi c’est oublier l’importance et l’originalité des modes de vie nomades et pastoraux. Charlotte Marchina montre à quel point ceux-ci développent des relations différentes à l'environnement et comment les êtres humains pensent et définissent leur rapport à un chez-soi en mouvement.

En Mongolie, environ un tiers de la population pratique le pastoralisme nomade. Les familles d’éleveur·ses élèvent conjointement ce qu’elles nomment les « cinq museaux » – chameaux, chevaux, bovins (yaks, vaches et hybrides), moutons et chèvres – pour leur lait, leur viande, leur peau, laine, poils, crins et leur force de travail comme animal de monte ou de bât pour certaines. Le bétail leur appartient, tandis que les terres sur lesquelles elles installent leurs campements et font pâturer leurs animaux demeurent une propriété publique ou collective. Dans des représentations fantasmées du pastoralisme nomade, ces familles errent à la recherche de nouveaux pâturages. Or, malgré l’absence de propriété individuelle dans la steppe et une mobilité parfois importante, elles témoignent dans leurs discours et pratiques d’un attachement très fort à un « chez soi ». Quel est donc ce « chez-soi » ?

Nomadiser pour rester au même endroit

Les éleveur·ses n’utilisent en général pas le terme « nomade » (nüüdelchin) pour se désigner, l’élevage mongol étant presque toujours nomade : il·elles se définissent avant tout comme « éleveurs » (malchin). Il n’en demeure pas moins que la mobilité saisonnière des humain·es et des animaux est une composante essentielle du pastoralisme mongol. Cette mobilité est un moyen de maintenir l’équilibre entre les ressources et la pression qu’y exercent les éleveur·ses et leurs animaux. « La mobilité nomade consiste […] fondamentalement en une stratégie pour ne pas abandonner un ensemble territorial dont on connait les ressources »n, résume si bien Jacques Legrand. Comme il le dit autrement, nomadiser serait un moyen de rester sur place. Le pastoralisme nomade est en effet défini par le caractère cyclique des déplacements, qui concernent le groupe domestique et le bétail. Si modifications d’itinéraire ou de calendrier il y a, elles sont généralement contraintes par des changements climatiques, politiques, économiques ou encore sociaux, qui ne permettent pas de maintenir les modalités habituelles d’occupation du territoire.

Les distances et fréquences de nomadisation peuvent fortement varier d’une région à l’autre selon les conditions environnementales. Ainsi certaines familles nomadisent-elles deux fois par an tandis que d’autres déplacent leur campement quinze fois  et là où des familles d’éleveur·ses parcourent quelques kilomètres d’autres dépassent la centaine. On peut distinguer des nomadismes de montagne (dans l’ouest du pays), de désert (dans la région du Gobi) et de steppe. Dans les zones de haute montagne, les pâturages d’été se trouvent en altitude, tandis que les saisons froides sont passées aux pieds des monts, avec parfois plus de 1000 m de dénivelé entre les estivages et les hivernages  le nomadisme de désert se caractérise par des distances de nomadisation plus longues qu’ailleurs dans le pays  dans les régions de steppe d’altitude moyenne, les éleveur·ses s’abritent à flanc de colline durant les saisons froides et descendent en plaine l’été. Les grandes tendances de nomadisation dépendent donc en partie des conditions bio-climatiques, mais elles sont également déterminées par des facteurs d’ordre économique, social ou encore politique. En effet, si les familles d’éleveur·ses des montagnes semi-arides de l’Altaï nomadisent globalement plus souvent et sur de plus longues distances que celles des steppes boisées de Mongolie centrale, des différences existent à l’échelle locale suivant les situations des éleveur·ses. Ainsi, d’après une étude que j’ai menée dans une vallée de la province d’Arkhangai, en Mongolie centralen, les familles nomadisent deux à quatre fois par an, sur des itinéraires stables d’amplitudes variables, quoiqu’assez réduites dans l’ensemble. La distance séparant deux campements successifs va de 600 m à plus de 20 km. Ces variations dans les pratiques de nomadisation entre familles voisines dépendent à la fois de la composition du groupe domestique – en général constitué de membres de la famille –, de la date d’arrivée sur le territoire – et donc des emplacements encore disponibles – ou encore de la taille du troupeau. En Mongolie, les éleveur·ses modestes se contentent d’une dizaine de chevaux, d’une vingtaine de bovins et d’une soixantaine de chèvres et moutons, tandis que certain·es propriétaires aisé·es élèvent plus de mille bêtes.

Pourquoi déplacer son campement de 600 m ? Dans cette région généreuse de la province d’Arkhangai, l’alternance entre au moins deux campements répond davantage à un souci de confort pour les humain·es et les animaux qu’à la quête de pâturages. L’hiver mongol se caractérise par des températures pouvant descendre au-dessous de – 40°C, des vents et des chutes de neige ordinairement peu abondantes (moins de 5 cm au sol). S’installer à flanc de colline permet ainsi aux éleveur·ses et au bétail de se protéger de ces vents glaciaux. La saison chaude est, elle, passée le long d’un cours d’eau, dans un espace ouvert exposé aux vents, afin de protéger le bétail des chaleurs excessives et des assauts des insectes. Les étés mongols peuvent en effet être chauds, avec des températures dépassant les 35°C. Lorsque les éleveur·ses en ont, les stations d’automne et de printemps se trouvent le plus souvent entre celles d’hiver et d’été, et légèrement abritées des vents, non loin des massifs. En Mongolie, l’automne est considéré par les éleveur·ses comme une très belle saison, durant laquelle les pâturages sont encore riches et le temps clément, ce qui permet au bétail un engraissement optimal. Le printemps est, à l’inverse, une saison difficile : les animaux sont affaiblis par l’hiver et n’ont pas encore à disposition des pâturages qui leur permettent de reprendre leurs forces d’avant l’hiver, alors que sévissent en général des vents particulièrement violents et des températures très changeantes, globalement encore négatives.

Le campement d’hiver, point d’ancrage officiel

Du fait de ces conditions climatiques continentales extrêmes qui caractérisent l’ensemble du territoire mongol, quels que soient la région et le nombre de nomadisations annuelles, on note l’importance d’un emplacement différencié pour les saisons froides et la saison chaude, dont les deux pôles principaux sont la station d’hiver et le campement d’été. Le campement constitue le point de rassemblement de toutes les espèces et comporte des espaces de vie à la fois pour les humain·es (yourtes et parfois maisons en bois) et pour les animaux (enclos et bergeries). Le campement abrite souvent plusieurs unités domestiques, qui partagent des ressources, les repas et l’habitat. Dans chaque yourte vivent en général un couple et éventuellement ses enfants non marié·es. Tandis que les petits campements ne comportent qu’une seule yourte, d’autres campements plus imposants peuvent en accueillir cinq ou six. Ces regroupements suivent le plus souvent des liens de parenté (enfants, cousin·es germain·es), mais on trouve de très nombreuses configurations possibles. Les nomadisations d’un campement à l’autre s’effectuent de nos jours principalement en camion, ce qui permet aux familles de transporter en quelques heures leurs affaires et le mobilier du campement : les yourtes et leur contenu, mais aussi les enclos lorsqu’ils sont démontables. Certaines utilisent en complément des charrettes tirées par des bovins ou des chameaux.

Les campements d’été comportent des yourtes et des enclos légers, démontés à chaque nomadisation. Les campements d’hiver et, dans une moindre mesure, ceux du printemps et de l’automne, laissent une empreinte plus marquée dans le paysage, avec leurs constructions en bois plus nombreuses et plus massives : enclos partiellement couverts, cabanons, remises, toilettes abritées et palissades destinées à protéger les yourtes du vent. Ce sont ces campements d’hiver (et/ou de printemps) seulement dont les droits d’usage sont enregistrés par l’administration, la localisation des pâturages d’été et des itinéraires de nomadisation n’étant pas mentionnéen. Le lieu de résidence officiel d’une famille d’éleveur·ses est donc ce campement d’hiver ou de printemps.

Le nutag, « chez-soi » mongol

Le territoire sur lequel les familles d’éleveur·ses mongoles nomadisent est désigné par le terme de nutag, que l’on peut traduire par « pays ». La taille du « pays » dont il est question et l’échelle à laquelle se situe l’éleveur·se lorsqu’il·elle en parle dépend en réalité de son interlocuteur·ice. Selon l’origine de l’interlocuteur·ice, le nutag d’un·e éleveur·se mongol·e peut correspondre au pays (État), à la province (aimag) ou au district (sum) d’origine. Dans son acception la plus restreinte, le nutag renvoie à l’endroit où l’on vit, au sein du district, soit aux localisations des différents campements et donc le territoire de nomadisation, voire au campement d’hiver ou de printemps. Le « pays » désigne souvent implicitement le « pays natal » (törsön nutag), soit l’endroit où l’on est né·e. L’attachement au nutag est très fort et ce dernier est souvent glorifié dans les chants ou les proverbes tels que Dassan gazryn / Davuu zöölön, « Le vêtement doux du pays connu ». C’est dans son nutag que le placenta devait jadis être enterrén et c’est encore dans son nutag que l’on doit préférentiellement être inhumé·e à sa mortn.

Mais le nutag désigne plus qu’un lieu. Il englobe les relations que l’on y entretient avec les autres êtres qui y résident.

Le nutag est en effet partagé avec des voisin·es, proches et ami·es. Ainsi, « évoquer son nutag, c’est toujours faire référence au lieu de son enfance, à son réseau d’obligations ainsi qu’à une forme particulière d’attachement à une région géographique et aux gens qui y résident », écrit Laurent Legrainn. Dans ce nutag résident également des entités invisibles, les esprits-maitres des lieux (gazryn ezen), dont la conception est le résultat d’un syncrétisme de croyances prébouddhiques et bouddhiques, et qui sont censés habiter ces lieux particuliers que constituent les cols, sommets et sources. Les Mongol·es n’oublient jamais de faire honneur par des offrandes quotidiennes à ces esprits, tenus pour responsables de la santé et prospérité des humain·es et du bétail. De ce fait, il n’est pas recommandé de s’éloigner trop longtemps de son nutag, au risque de ne plus être protégé·e par les esprits qui l’habitent : on n’est jamais mieux protégé·e que lorsque l’on est chez soi.

Le nutag comme « chez-soi » des humain·es et des animaux

Les animaux d’élevage partagent fondamentalement le nutag de leurs propriétaires et, tout comme leurs éleveur·ses, le bétail développe une forme d’attachement au nutag qui se manifeste par une force d’attraction qu’il exerce sur lui, notoire lors d’un changement définitif du lieu de résidence, par exemple suite à une vente de l’animal. Nombreuses sont les histoires d’animaux mongols qui s’enfuient pour rejoindre leur lieu d’origine. Ce phénomène est bien connu des éthologues sous le terme de homing, qui désigne le fait de retourner chez soin. En Mongolie, les chevaux sont connus pour être parmi les animaux les plus « fugueurs » (güideg) et cette caractéristique, hautement valorisée, est souvent mentionnée par les éleveurs mongols comme étant un des critères principaux de l’intelligence de cette espèce. D’après l’auteur mongol Bayarsaikhann, certains chevaux mongols sauraient même à quel moment s’enfuir pour échapper à la vigilance de leur propriétaire : ils choisiraient alors de s’échapper plutôt le soir ou au petit matin, pour que l’éleveur ne remarque pas immédiatement leur disparition.

Le nutag est parcouru quotidiennement par les éleveur·ses et leurs animaux, qui circulent entre le campement, les pâturages et les points d’eau. Ces modes de déplacement routiniers conduisent à la formation de sentiers, résultat du piétinement des sabots et du passage des véhicules, qui mettent au jour un façonnage dynamique du paysage, dans lequel humain·es et animaux font émerger ensemble un nutag commun dans lequel ils ont leurs repères : les chemins non seulement sont la matérialisation d’une routine, mais ils l’encouragent également, dans la mesure où humain·es et animaux sont enclins à emprunter des sentiers déjà existants.

La steppe est associée dans l’imaginaire collectif occidental à la monotonie, l’isolement et la solitude. Non seulement la steppe est très habitée, parcourue quotidiennement par les éleveur·ses et leurs animaux, mais encore le mode de l’habiter mongol va de pair avec un attachement prononcé pour ce lieu, le nutag, que les éleveur·ses ont nécessairement en partage avec tous les êtres non-humains. Cet attachement est tellement fort que tout se passe comme si les humain·es appartenaient à la terre et non l’inverse. Les éleveur·ses nomades mongol·es tiennent à leur « pays », et il·elles lui appartiennent.

 

Image : ©Axel Claes

1

Jacques Legrand, Mongols et nomades : société, histoire. Textes, communications, articles (1973-2011), Admon, 2011, p. 393.

2

Charlotte Marchina, Nomad’s land. Éleveurs, animaux et paysage chez les peuples mongols, Zones sensibles, 2019.

3

Mari Kazato, « What is o’voljoo for the Mongolian herders ? The right to land in pastoral regions in postsocialist Mongolia », in K. Hiramatsu (éd.), Coexistence with nature in a « glocalizing » world. Field science perspectives, Kyoto University, 2005, p. 239-246.

4

Gaëlle Lacaze, Le corps mongol. Techniques et conceptions nomades du corps, L’Harmattan, 2012, p. 74-77.

5

Grégory Delaplace, L’invention des morts : sépultures, fantômes et photographie en Mongolie contemporaine, Centre d’Études Mongoles et Sibériennes, École Pratique des Hautes Études, 2008, p. 144-148.

6

Laurent Legrain, Chanter, s’attacher et transmettre chez les Darhad de Mongolie, Centre d’Études Mongoles et Sibériennes, École Pratique des Hautes Études, 2014, p. 47.

7

Jakob von Uexküll, Milieu animal et milieu humain, Payot et Rivages, [1956] 2006, p.121.

8

Bekhjargal Bayarsaikhan, Travelling by Mongolian horse, Interpress (Oulan-Bator), 2006, p. 350-351.

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