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dossier

Le mythe du retour

Dominique Bela
Journaliste en exil, co-fondateur et co-président de MigranStory, membre de l’AG de Culture & Démocratie

01-12-2020

C’est un récit d’expérience qui a donné forme aux interrogations qui traversent ce numéro : celui de la collecte de témoignages destinés à nourrir le journal en ligne MigranStory, et dans lesquels était souvent formulé un désir de retour. Dominique Bela, co-fondateur de MigranStory et lui-même exilé, nous en parle ici dans un texte en forme tout à la fois de récit et de plaidoyer – plaidoyer pour un changement des regards mais aussi pour une autre vision du chez-soi, plus ouverte, plus fluide, qui ne se fonde pas sur l’exclusion.

« Nous voulons rentrer chez nous. » Lorsque nous décidions en mars 2019 de lancer MigranStory, magazine en ligne d’informations et d’analyses rédigé par des personnes en situation d’exil qui prend le parti de raconter et faire découvrir positivement les parcours et aspirations des « migrant·es » à travers des témoignages, récits, réflexions croisées, etc., nous n’imaginions pas entendre si souvent ces mots. Et pourtant, ces exilé·es, qui ont surmonté tant d’épreuves pour venir vivre ici – corps rejetés, traqués pour avoir pénétré par effraction dans des espaces où on les juge indésirables, ces « autres » sans visage singulier ni carte d’identité – expriment le désir de retourner vivre dans leur pays.
Non, l’Occident n’est pas notre rêve absolu !, disent-il·elles. Bien que nous aimons vos villes, vos campagnes, fréquentons vos commerces, vos cafés, vos marchés, vos supermarchés, allons dans vos écoles, vos universités, par-dessus tout, nous voulons retourner vivre chez nous. Nous sommes nombreux·ses à avoir été contraint·es de fuir, de quitter notre pays à cause des conflits, guerres, persécutions, raisons économiques… Nous ne voulons plus être éternellement vu·es comme des « migrant·es » : nous croyons que la cohabitation et la rencontre interculturelles sont possibles sans assimilation forcée.

Lorsque Rami Sarhil, réfugié d’origine syrienne, nous ouvre la porte de son appartement cet été à Liège, on voit fleurir derrière son sourire affable sa bonhomie. Un jour, il rédige une lettre ouverte qu’il publie sur sa page Facebook, dans laquelle il explique qu’il était habitué à manger en famille, que cela lui manque, qu’il est seul et qu’il aspire au « vivre ensemble » en toute solidarité, en mode multiculturel. Il invite qui le souhaite à venir manger chez lui, à partager sa table. Une fois terminé, il va se coucher. Quelle surprise au lever, de constater, en ouvrant sa page, des centaines de messages et de commentaires positifs. Durant deux mois, ça devient la folie !
Aujourd’hui encore, Rami reçoit chez lui des personnes, peu importe le nombre. Toutes et tous font connaissance, certain·es deviennent des ami·es, parfois, des habitué·es. À chaque nouvel·le invité·e, il offre un savon d’Alep en signe de bienvenue. Rami prépare parfois des repas pour les sans-papiers, les sans-abris ou les exilé·es. Il arrive qu’il ne lui reste pas un seul euro en poche, mais il se sent utile et heureux comme ça. Il y trouve son équilibre : « L’amour est une valeur, pas l’argent. L’important, ce sont les valeurs humaines », souligne-t-il.

Rami rêve de retourner un jour dans son pays, tout comme Djibril Assani, médecin stagiaire associé à l’hôpital de Mantes-la-Jolie en France, lui aussi rencontré par MigranStory. Djibril est né au Bénin en 1987. Il a tout juste 19 ans lorsque, après son bac, il décide de quitter son pays pour se rendre en Guinée Conakry et y entamer des études de médecine. Il y séjourne dix années, dont une en tant que formateur à l’Organisation mondiale de la Santé dans le cadre de la « Formation prévention et contrôle d’infection ». Nous sommes en pleine crise sanitaire d’Ebola.
C’est alors qu’il décide de s’inscrire à une formation en Belgique dans le domaine de la santé publique à finalité épidémiologique biostatistique. Il débarque pour la première fois à Bruxelles en novembre 2016. Cette formation durera jusqu’en 2019. Son arrivée au « plat pays » ne se fait pas sur un tapis rouge, la route est sinueuse. Même s’il a encore pas mal de chemin à faire, par rapport à ses débuts, Djibril a beaucoup évolué et avec de la volonté, il ira de l’avant. Son idée est de devenir un médecin reconnu ici en Europe et de retourner dans son pays, le Bénin.

Mastou Diallo gère un beau restaurant à Strasbourg au nom exotique de « Little Africa ». C’est très jeune, en 1979, qu’elle débarque à Paris pour y faire des études de tourisme. Après ses études, elle commence à travailler pour Air Gabon, puis organise des voyages pour un tour-opérateur parisien, Voyageurs du Monde. Après quelques années ainsi, la France « la lasse ». C’est alors que les paroles de son père résonnent en elle : « Si tu t’éloignes d’elle, il faudra un jour que tu y reviennes : il faut toujours retourner en Afrique pour aider au développement. » Forte de son expérience dans le milieu touristique, c’est en 1996 qu’elle prend la décision de retourner en Afrique, plus précisément à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Mais voilà que la guerre éclate. Mastou est obligée de fuir le conflit avec sa famille. Elle est ruinée. Son mari n’est pas très enthousiaste à l’idée de s’installer en France. Comme il est d’origine germano-slovène, le compromis est Strasbourg – la France mais à la frontière allemande. Ils y débarquent en catastrophe. La rupture avec l’Afrique est très douloureuse pour Mastou. « Ce que l’on peut réaliser en Afrique en un rien de temps est très différent, voire impensable en Europe » confie-t-elle. Mastou rêve de retourner vivre en Afrique.

Des exilé·es comme Rami, Djibril et Mastou, nous en avons rencontré·es beaucoup qui veulent retourner chez eux·elles. Dans le même temps, face à la réalité migratoire, les seules réponses qui émanent des gouvernements prétendument libéraux sont les appels au sang, au sol, le recours à l’identité, et l’on entend çà et là : « Que chacun·e retourne chez soi. »
Mais qu’est-ce que le « chez-soi » ? Dans les pensées antiques africainesn par exemple, le chez-soi était une énergie, quelque chose en mouvement, ouvert sur ce qui vient. Toujours en résonance avec les multiples espèces qui peuplaient l’univers, les animaux, les plantes, les minéraux. Face à la faillite des démocraties occidentales, il semble plus que temps de revenir sur des pensées semblables, où le chez-soi n’est ni fixe, ni immuable, ni son pays, ni sa maison, ni son corps. Une conception immatérielle non calculable, non remboursable d’une dette qu’on hérite transmise de génération en génération.

 

Image : © Axel Claes

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Lire notamment Achille Mbembe, Brutalisme, La Découverte, 2020.

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