©Philippe Audi-Dor
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dossier

Journal photographique de Beyrouth

Entretien avec Philippe Audi-Dor
Photographe / réalisateur

02-12-2020

Alors qu’on rassemblait les contributions pour ce hors-série sur le « chez-soi » le port de Beyrouth explose, ravivant la Révolution d’Octobre 2019 ainsi que les souvenirs de la guerre civile en pleine crise sanitaire, économique et politique aggravée pour le Liban. Il nous semblait important de relayer cet évènement qui a touché un pays dont la diaspora est plus importante en nombre que les résident·es sur place. Nous avons eu un entretien libre avec Philippe Audi-Dor, photographe et réalisateur, à partir d’une sélection de photos postées sur Instagram à la suite de l’explosion. Ces photographies nous semblent montrer comment un évènement vient rebattre nos repères qu’ils soient géographiques ou mentaux.

Propos recueillis par Renaud-Selim Sanli, chargé de projets et de communication à Culture & Démocratie

Trajectoires familiales

Je suis Libanais de par ma mère. La famille de son père (mon grand-père maternel) est originaire de la ville de Saïda, tandis que la famille de sa mère (ma grand-mère maternelle) est un mélange Suisso-Libanais (Mon arrière-grand-père suisse vivait à Paris, y a rencontré une Libanaise et est parti s’installer avec elle à Beyrouth.)

Ma mère a grandi à Beyrouth jusqu’à ses 20 ans, puis est partie en Suisse au moment de la guerre civilen. Sa sœur et son frère, plus jeunes, sont parti·es pour la France qui accueillait volontiers des écolier·es.

Mon père lui est Français. Il a d’abord rencontré ma mère au Liban, iels se sont revus en Europe, et je suis né en Suisse en 1989.

Pendant la guerre civile, ma mère a acheté un appartement au nord de Beyrouth, près de Jounieh. Dès ma naissance, on y allait chaque année. Je me souviens d’une Beyrouth encore complètement détruite. Il y avait un gros décalage : c’était affreux, mais pour moi c’était le bonheur vu que j’associais cette ville aux vacances, à la mer.

Il y a une dizaine d’années, après que ma sœur et moi soyons parti·es en Angleterre faire nos études, ma mère a eu envie de revenir vivre au Liban. Elle s’est installée à Beyrouth en 2014, et j’ai pu encore mieux découvrir la ville dès ce moment-là. Dès lors, Beyrouth est en quelque sorte devenue « la maison », où l’on se retrouvait en famille.

© Philippe Audi-Dor

Quel chez-soi ?

J’ai grandi en Suisse, ma mère est Libanaise, mon père est Français et j’ai passé la majorité de ma vie d’adulte en Angleterre. En sociologie on parle de Third Culture Kids ou « TCK » pour ces enfants qui ont deux parents de cultures différentes, qui grandissent dans un autre pays puis qui partent vivre dans un troisième pays. Ça créé des mélanges très enrichissants mais il est très dur de s’accrocher à une identité. Ça peut être frustrant parfois, mais au final tu as aussi la chance de puiser différentes forces dans chacune de tes cultures.

Pour ma chance j’ai grandi à Genève qui est une ville extrêmement internationale, pleine de personnes mixtes. J’ai à peine cinq ami·es qui sont 100 % suisses ! C’était donc assez facile d’être soi-même mixte. Ce n’est que quand je suis parti étudier en Angleterre, à Nottingham, que je me suis retrouvé avec des Anglais·es qui étaient Anglais·es depuis des générations et que je me suis senti différent. Par moment je les enviais presque : ça me semblait simple à vivre au niveau identitaire, dans les choix d’engagement politique, etc.

Avec un tel mélange de nationalités et cultures dans ma vie, je me demande souvent quelle est ma place dans chacun de ces endroits. Ça devient très concret quand il s’agit de voter par exemple.

Le Brexit : au bout de onze ans de vie en Angleterre ça m’affectait directement, mais je n’avais pas eu la possibilité de voter dessus… Est-ce que j’aurais dû devenir Anglais ?

Est-ce correcte que je participe aux votations Suisse maintenant que je n’y habite plus ?

Est-ce légitime pour moi de voter aux élections présidentielles de France alors que je n’y ai pas grandi, et peu baigné dans la culture française ?

Même si le pays semble avoir été éclaté en pièces (et j’attends anxieusement de voir ce que le futur donnera), je ne laisserai jamais le Liban être défini par ses catastrophes.
Ces derniers mois ont été épuisants, mais je suis tellement fier d’avoir une part de moi qui vient de cet endroit unique.
Beyrouth, je t’aime !
© Philippe Audi-Dor

Au Liban les femmes ne transmettent pas la nationalité, donc je ne peux pas y voter. Petit ça ne me semblait pas important, mais en grandissant j’ai réalisé que ça a joué dans ma relation avec le pays. Où exactement se situe ma voix au Liban si je ne détiens pas la nationalité ?

Pendant longtemps je m’identifiais comme Européen, mais lorsque les discours envers le Moyen Orient se sont durcis j’ai compris que cette identité Européenne ne me reflétait pas entièrement. C’est triste à dire, mais suite aux attentats terroristes en Europe j’ai aussi réalisé que comparé à mes ami·es Européen·nes, j’ai toujours grandi avec une conscience très concrète de la guerre, des attentats, etc. J’ai compris qu’une part de mon identité, de ma façon d’appréhender le monde était irrévocablement liée à mes origines libanaises.

Au moment de la révolution libanaise en octobre 2019, je me sentais très tiraillé. J’avais beau être pour la révolution et avais envie d’y participer, je me disais : Quel est mon droit d’aller manifester ? Est-ce vraiment ma place ? Mon combat ? C’est trop facile de venir brandir un drapeau au moment clef sans avoir personnellement souffert des dysfonctionnements du pays.

« Dans mon pays, ceux qui méritent de vivre meurent dans les mains de ceux qui méritent de mourir »
© Philippe Audi-Dor

Puis l’explosion du 4 août 2020 a été un véritablement déclic. On a été directement touché, (matériellement, émotionnellement) et il était impossible pour moi de rester inactif. Avec ma sœur on s’est dit que malgré tout on est aussi Libanais·es, et on a un rôle à jouer au Liban. Même sans détenir la nationalité, on a une place légitime dans cette société.

Vue prise depuis le balcon. Le nitrate d’ammonium était entreposé dans le Hangar 12, à 950m de notre maison. Le fait que les structures des silos étaient si rapprochées a permis de protéger une grande partie de la ville. A droite une photographie prise le 31 juillet 2018.
© Philippe Audi-Dor

Au final, on est devenu comme des « ambassadeur·rices » du pays, en espérant utiliser à notre avantage le fait d’avoir un pied en Europe et un pied au Liban. On espère ainsi créer un lien entre les deux, ce qui nous semble crucial aujourd’hui.

Beyrouth, l’explosion

Après l’explosion, ma sœur et moi sommes allés ensemble à Beyrouth pour aider autant que possible. Je suis parti en pensant que j’allais retrouver un pays au plus mal, profondément endeuillé… puis le jour de notre arrivé une énorme manifestation a éclaté. Les gens n’étaient pas du tout éteints, mais dans une rage folle. La première amie que l’on a retrouvé à la manifestation nous a accueilli en disant : « Je vais tuer quelqu’un ! » La rage était partout dans la rue. Ce jour-là, plusieurs ministères ont été pris par les manifestant·es, et les manifestations ont tout au long de la semaine que l’on a pu passer sur place.Après l’explosion, ma sœur et moi sommes allés ensemble à Beyrouth pour aider autant que possible. Je suis parti en pensant que j’allais retrouver un pays au plus mal, profondément endeuillé… puis le jour de notre arrivé une énorme manifestation a éclaté. Les gens n’étaient pas du tout éteints, mais dans une rage folle. La première amie que l’on a retrouvé à la manifestation nous a accueilli en disant : « Je vais tuer quelqu’un ! » La rage était partout dans la rue. Ce jour-là, plusieurs ministères ont été pris par les manifestant·es, et les manifestations ont tout au long de la semaine que l’on a pu passer sur place.

Ces manifestations étaient un prolongement de la Révolution. Elle a débuté en octobre 2019 quand des gens excédés, de toutes couches sociales, régions et religions différentes ont formé un mouvement non-violent contre le gouvernement. Il s’était essoufflé avec la pandémie, mais après l’explosion, il est revenu avec force.

« Sawra » (Révolution)
« Grâce » à l’épidémie de Covid et de la récente crise économique, il n’y avait pas grand monde dehors et aux alentours au moment de l’explosion. En temps normal, des milliers d’expatriés et de touristes défilent dans ces rues. Durant un été normal il y aurait eu beaucoup plus de morts.
© Philippe Audi-Dor

Suite à notre arrivée, j’ai fait un tour dans la rue principale près de chez nous. Tout était parti : les bars, les restaurants, les maisons, les magasins. Tes habitudes, ta routine, disparues. Avec la crise économique que traverse le pays je pensais qu’une telle destruction serait quasiment insurmontable et pourtant, deux/trois mois à peine après l’explosion plusieurs commerces se remettaient déjà à opérer. Ça a quelque chose de rassurant, mais la foi que les libanais·es ont dans leur pays semble cassée, et l’avenir très incertain…

Matériel quotidien :
– Un casque de construction en cas de chute de débris
– Des lunettes pour se protéger des gaz lacrymogènes dans les manifs
– Des gants de chantiers pour prendre le verre
– Un masque, une gourde et un appareil photo
© Philippe Audi-Dor

Malgré tous ces malheurs, le quotidien au Liban reste beau à vivre. Quand tu prends un café avec des ami·es, tout le monde est vraiment heureux d’être là, vivant·es. Le nitrate d’ammonium étant entreposé au port depuis des années, on a conscience que l’explosion aurait pu arriver à tout moment. Cette tragédie est « heureusement » survenue pendant un été anormalement calme à cause du coronavirus. Ça c’était notre seule « chance ».

Cela dit, malgré cette reconnaissance d’être en vie, il y a une perte d’espoir très présente dans la ville.

Le seul aspect « positif » à sortir de cette horreur est l’attention internationale qui s’est soudainement portée sur le pays. Depuis la Révolution, l’économie s’écroule, la classe politique reste muette et le pays sombre silencieusement dans une misère terrible. Les cartes du pouvoir doivent être redistribuées, mais les figures clefs du pouvoir politique restent en place. Il faut que le système de distribution des pouvoirs au sein du pays change, mais comment ? Et le replacer par quoi ?

Et pourtant pour la première fois, on dirait vraiment que les Libanais perdent leur énergie à reconstruire indéfiniment.
© Philippe Audi-Dor

D’octobre 2019 à octobre 2020

Plus d’un an après octobre 2019, les gens sont essoufflés, à bout de forces. Après l’explosion il y a eu une perte de tout espoir. Le Liban est d’habitude très dynamique, mais là beaucoup de gens veulent partir, et beaucoup le font, en particulier des jeunes. Qui va rester ? Certains sont encore là à reconstruire leurs maisons, les autres sont KO. Iels n’ont pas renoncé aux revendications de la Révolution, mais iels ont le sentiment aujourd’hui d’être dans une impasse.

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On avait beau le savoir, on réalise aujourd’hui à quel point le pays s’est embourbé dans ses problèmes de corruptions. Pire, les gens qui gouvernent s’en foutent. Après l’explosion, pas une annonce. Même Macron a fait une apparition avant eux. Sur place beaucoup de gens se disent : si la révolution ne devient pas violente, comment va-t-elle avoir lieu ? Et en même temps, les libanai·es sont encore hanté·es par la guerre civile… Cela dit, les jeunes générations ne l’ont pas connue….

Je suis assez pessimiste pour le futur pays, mais ce qui est positif par contre c’est que les langues se délient, on parle de plein de choses dont on ne parlait pas avant.

Mémoire collective

L’explosion a été une expérience très dure, partagée par tous les Libanais·es (au Liban comme en dehors). Pour les jeunes libanais·es, c’est un traumatisme partagé qui participera sûrement à la construction de notre identité commune. Ça a uni des gens, autant sur place que dans la diaspora – qui a certes vécu l’explosion à distance, mais qui l’a tout de même vécu. Avec la technologie, on a tout vécu en direct, ou avec très peu de décalage. C’était affreux.

J’ai encore du mal à comprendre que tout à disparu en moins d’une seconde. Je ne pourrais plus jamais faire l’expérience de ce Beyrouth à nouveau, je ne pourrai plus vous le montrer, et je ne sais pourtant toujours pas comment en faire mon deuil.
© Philippe Audi-Dor

Et ce qu’il y a de vraiment important c’est que depuis l’explosion, les générations qui ont vécu la guerre civile en parlent beaucoup plus. J’ai l’impression que ça a ravivé le trauma de la guerre dans les esprits, et que les langues se délient. Il faut savoir qu’à l’école, l’histoire du Liban s’arrête avec la guerre civile. Elle n’est pas enseignée, il n’y a donc pas de version officielle de ce qui s’est passé. Le travail de mémoire se fait donc surtout par la parole, dans les cercles familiaux, ce qui fait que chacun entend seulement ce que ses proches lui racontent. Or là on commence à entendre des histoires de la part de pleins de gens différents.

Le magnifique Sursock Museum. Ses vitres teintées étaient magnifiques.
© Philippe Audi-Dor

Récemment je suis allé à un dîner, où j’étais le plus jeune. À un moment, tout le monde s’est mis à partager ses histoires de la guerre civile, or on n’aurait jamais eu ce genre de conversations avant. Une dame par exemple racontait qu’au moment de l’incursion Israélienne, un tank lui barrait l’accès à sa maison. Elle a ignoré les militaires qui lui interdisaient de passer et a fini par escalader le tank en tailleur et en talons pour rentrer chez elle. Une autre nous parlait de son père qui, sur écoute, avait été soupçonné de vouloir bombarder un lieu alors qu’il ne faisait que décrire une recette de cuisine. Ce sont de petites anecdotes rigolotes, mais ça compte dans le travail de mémoire, surtout au Liban où on a tendance à vouloir oublier notre passé pour pouvoir avancer. Tout d’un coup, avec l’explosion, il y a un refus de l’oubli, un refus de tout mettre sous le tapis.

Photographier

C’est le but de mes photos : lutter contre l’oubli. En publiant ces photos sur Instagram, c’était aussi une manière pour moi de montrer aux gens à l’étranger ce qui se passe au Liban.

Utiliser les réseaux sociaux était le moyen le moyen le plus rapide de partager ce vécu. Cela fait plusieurs années que je documente la vie au Liban, à titre personnel, mais depuis cet été je sens le devoir de partager mes photos et vidéos avec le monde entier. En tant qu’individu je me sens parfois peu utile, mais je me dis que je peux au moins contribuer à notre mémoire collective au travers de mon art.

Le port de Beyrouth. Dans le fond on aperçoit les silos, là où a eu lieu l’explosion.
© Philippe Audi-Dor

En ce moment je travaille sur un court métrage qui se situe entre documentaire et art piece. Je superpose des interviews de Libanais·es qui parlent de leur journée du 4 aout avec des anciennes images de Beyrouth que j’avais filmé il y a plus d’un an.

Au final j’ai des heures d’enregistrements audio, de films, des centaines de photos. Il y a encore tant de choses à dire, à faire…

Station service de Manar.
© Philippe Audi-Dor

La vue depuis la station de gaz. L’entrée (derrière la voiture) donnait sur une volée d’escalier qui menait à une cour intérieure où se cachaient des bars et restaurants.
© Philippe Audi-Dor

Je sens que quelques photographies manquent de la capacité à refléter vraiment les dommages faits à la ville. Je crois que c’est dû au fait que la plupart des structures architecturales ne se sont pas effondrées et du coup « cache » les destructions à l’intérieur de maisons. (J’ai pris la décision de ne prendre aucune photographie des intérieurs détruits de mes amies/familles.

Prenons par exemple la Villa Feghali (photo 3), qui se trouve en face de chez nous. De l’extérieur on dirait que seul le toit a un peu souffert, mais quand on voit des photos de l’intérieur, tout a été dévasté (On peut voir ces photos en suivant ce lien ).
© Philippe Audi-Dor

Beaucoup de ces villas emblématiques du 19ème siècle ont été touchées dans le quartier.
Au coin de la rue le Sursock Museum est complètement détruit de l’intérieur. Le journal The Guardian a publié un article très visuel qui permet de se rendre compte de l’ampleur des dégâts.

Les dommages immobiliers sont estimés à 15 milliards de dollars et laissent plus de 300 000 personnes sans toits.
© Philippe Audi-Dor

Les gens n’utilisent pas vraiment d’adresse au Liban, tu t’orientes en te référant à différents lieux. Cette station service à Mar Mikhael était l’un de ces lieux emblématiques
© Philippe Audi-Dor
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La guerre civile libanaise a duré de 1975 à 1990.

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Édito

Corinne Luxembourg