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Espace public : un territoire d'alliances à ouvrir

Entretien avec Ninon Mazeaud, artiste plasticienne

19-11-2021

Depuis un point de vue personnel de militante et d’artiste, Ninon Mazeaud, membre (entre autres) des collectifs Bezet La Monnaie Occupée et Artistes Actifs Béguinage, s’interroge sur ses territoires d’activité et de lutte, sa légitimité et son rapport à la notion ambiguë d’espace public. À partir d’une volonté de réappropriation de cet espace, la question se pose des alliances possibles et de leurs difficultés. Quelle place peut-on donner à celles et ceux pour qui l’espace public est un lieu de contrôle et de répression quand il est pour soi-même encore un lieu d’expression possible ?  Comment créer des continuums de luttes et de prises de puissances démocratiques à partir de nos territoires respectifs ?

Propos recueillis par Hélène Hiessler, coordinatrice à Culture & Démocratie

Comment la notion de territoire résonne-t-elle avec votre travail en tant qu’artiste, en tant que militante ?

Pour moi, il y a la notion de territoire dans le collectif, dans l’idée de créer un espace collectif de travail et de le déployer quelque part. Dans mon travail militant, je me retrouve sur des territoires dont je ne fais pas partie. C’est une problématique qui me questionne en ce moment. Par rapport à des personnes sans-papiers par exemple, à des migrant·es, moi, en tant que femme blanche militante je vais sur des territoires qui ne sont pas forcément les miens. On arrive toujours avec un paysage à soi, qu’on l’appelle ou non « territoire », avec ce qu’on renvoie et nos références culturelles. Comment créer des pas- sages entre les territoires ? Je visualise chacun dans des bulles, et j’aime faire des liens. Parfois tu marches un peu sur des œufs, tu vas lentement parce que tu sais que tu arrives avec un bagage culturel qui n’est pas partagé par tou·tes.
L’idée « d’envahir » un territoire me questionne beaucoup. Avec les sans-papiers, dans mon expérience, ça a été flagrant. Arriver en groupe, un collectif d’artistes pratiquement tou·tes blanc·hes, très féminin, dans un lieu très masculin de personnes racisées : je ne m’étais pas rendu compte de la violence de cette approche même si l’intention était d’aider, d’apporter un soutien à ces personnes. Elles-mêmes ont créé leur territoire : on doit en comprendre les règles, trouver des compromis pour pouvoir discuter sans être dans la confrontation.
Le mot « territoire » amène aussi l’idée de frontière, que j’aime dépasser. Souvent, des gens nous disent qu’on n’a pas de légitimité à faire ce qu’on fait. Mais ça veut dire quoi la légitimité ? J’ai l’impression que comme artiste, tu utilises tout ce que tu sais faire pour t’approprier des questions, pour parler de quelque chose dont tu ne fais pas forcément partie, même si tu dois faire attention tout le temps à la manière dont tu traites ces histoires, ces différences.

 

Vous faites partie des porteur·ses du projet de La Petite Maison, mais aussi des collectifs Bezet La Monnaie Occupée et des Artistes Actifs Béguinage : pourriez-vous nous parler de ces « territoires de lutte » ?

La Petite Maison est un lieu de vie pour personnes avec et sans papiers, qui organise des évènements culturels pour subvenir aux besoins des habitant·es. Nous sommes une petite équipe de trois personnes avec papiers et six sans papiers, persuadées que la culture permet de faire des liens, notamment entre des territoires différents. Cette structure est un peu à la base de mon engagement. J’habite là depuis deux ans. Je me définis comme plasticienne. Il y a aussi une réalisatrice qui habite avec nous et une scénographe.
Pendant un an et demi on n’a rien pu organiser. Puis en février, le Théâtre National a commencé à être occupé. On a été appelé·es par des gens de l’occupation du Théâtre National pour venir réfléchir avec eux. Au début c’était très tourné vers les artistes, notamment les comédien·nes. Mais quand on a participé à ces tables de réflexion on a partagé notre volonté de parler d’intersectionnalité et d’alliances dans les luttes. Un certain groupe de personnes nous a entendu·es, et de ce gros groupe est sorti un plus petit qui a décidé d’occuper La Monnaie. Bezet La Monnaie Occupée était un collectif plus mixte, néerlandophone et francophone, avec beaucoup de gens du théâtre mais aussi des plasticien·nes, et d’autres. On se définissait comme des « jeunes du secteur culturel » et ça restait donc très axé « culture » au départ, mais très vite, en mettant en place un dispositif sur l’espace public, on a pu sortir de cette focale, car ce n’est clairement pas le seul milieu à pâtir de la crise. On s’est organisé·es pour donner la parole au plus de personnes possible, celles qui nous le demandaient et celles dont on se sentait proches, avec des sujets importants dont on avait envie de parler.
Parallèlement, le 30 janvier 2021, un groupe de sans-papiers s’est mis à occuper le Béguinage. Il·elles nous ont lancé un appel − « On sait que vous êtes bien organisé·es, est-ce que vous pourriez nous aider ? » Au début, c’était un appel matériel, il·elles avaient besoin de multiprises, de couvertures, des trucs comme ça. Puis l’idée est assez vite venue de créer des liens entre les deux collectifs, avec Bezet La Monnaie Occupée, mais aussi entre art et militantisme, et ça a donné le Collectif Artistes Actifs Béguinage. Les gens du Béguinage étaient très engagés dans leur cause, et très demandeurs. Ce sont plutôt eux qui ont proposé des actions. On a donc sur- tout accompagné le processus d’actions pour le rendre plus visible dans l’espace public.

 

Le Collectif Artistes Actifs Béguinage défend en premier lieu la régularisation des sans-papiers, mais il porte aussi une revendication par rapport à l’espace public ?

Clairement, il y a une volonté de se réapproprier l’espace public, surtout pour des gens qui en ont peur. Ce qu’on proposait, plusieurs personnes sans papiers disaient ne pas pouvoir le faire, ne pas en avoir l’autorisation, etc. Et c’est tout l’enjeu : les faire exister dans l’espace public, mais qu’en même temps, elles se sentent en sécurité. Ne pas amener de danger. Pour Bezet, il y avait ça aussi. Au début, naïvement, on s’est dit que nos revendications étaient d’ordre politique.
Mais en réalité on est nul·les en politique. On n’a aucune expertise, aucune formation, on ne sait pas par où passer, qui appeler, comment écrire les textes, etc. On pensait qu’il fallait un projet de loi, mais qui va écrire un projet de loi ? Pas nous ! Et au bout du compte, on s’est dit que notre militantisme c’était de nous réapproprier l’espace public. Bien sûr, on revendiquait aussi la réouverture des lieux culturels, etc., et on a fini par avoir rendez-vous avec la Première ministre Sophie Wilmès, mais clairement ce n’est pas ça qui a fait changer les choses. Se dire qu’on occupait cette place et qu’on y proposait quelque chose, c’était déjà hyper politique. Quand on travaille avec les sans-papiers, on a souvent la référence de la Grèce Antique, l’idée qu’une agora c’est ça : on est dans l’espace public et on parle dans l’espace public. Et c’est ça qui nous manque.

 

Cette idée du territoire physique comme lieu de lutte et d’appropriation, comme matérialisation d’une revendication, est-ce que ce n’est pas un peu le fil rouge de ces mobilisations ?

Oui, je pense. Pour moi, l’espace public c’est le territoire à défendre. C’est compliqué, mais je crois vraiment que dans nos villes, on a perdu la propriété de notre espace public, qui est vide et aseptisé. On a eu une discussion avec le collectif Bezet sur le fait que sur la place de la Monnaie, tout est fait pour qu’on ne s’arrête pas. Cette esplanade est énorme, elle prend une place considérable dans l’architecture, mais rien n’est fait pour que ce soit sympa de s’y arrêter. Elle est en plein courant d’air, les bancs sont en béton ciré, c’est ultra froid, et il n’y a rien, même pas une plante. Notre espace public est devenu hyper triste, et beaucoup de gens en ont peur. Quand je vois les architectures qu’on crée pour empêcher les gens de s’installer, les dispositifs anti-SDF, etc., ça me bouleverse.
Et après un an et demi de Covid et de confinement, nous sommes plus éloigné·es que jamais de nos espaces publics. J’ai vraiment cette sensation que c’est devenu dangereux. Tout le monde s’épie, on marche le plus vite possible pour aller d’un point A à un point B. Ce que je retiens de l’expérience de La Monnaie ou de la lutte en général, c’est qu’on est souvent entre nous, dans nos cercles. Avec Bezet, le truc génial c’est qu’on était en face de la rue Neuve, donc avec beaucoup de passage, et certaines personnes s’arrêtaient un peu par hasard. Même si ce n’était qu’une dizaine, c’est déjà bien.
Avec les sans-papiers, c’est pareil, on est en face de l’église Sainte-Catherine. Deux fois on s’est promené·es avec des mégaphones, et personne dans le quartier ou de passage n’était au courant qu’il y avait une grève de la faim. On vit pourtant tou·tes dans la même ville, c’est absurde. Il n’y a pas de communication entre les quartiers. Et ça j’en fais un combat avec les deux collectifs. C’est important de se réapproprier cet espace. En plus, c’est marrant, tu vois à quel point ça embête la police, la crispation qu’il y a à ce niveau-là.

 

Vous y avez été confronté·es avec les deux collectifs ?

Avec Bezet, on a obtenu toutes les autorisations de police à chaque fois. Au début ça a été compliqué, la police a perquisitionné le matériel parce qu’elle ne nous faisait pas trop confiance. Mais on a toujours joué le jeu de respecter les règles qu’on nous imposait, même s’il y en avait beaucoup. On était un collectif avec des niveaux de militantisme différents dont une bonne partie ne voulait pas être dans l’illégalité ou la provocation : on faisait attention aux sensibilités de chacun·e et ça s’est toujours bien passé. Par contre, quand les sans-papiers font une demande de manifestation, la police dit non. On ne se rend pas toujours compte à quel point on est privilégié·es, à quel point l’espace public est réservé à certaines activités et à certains types de personnes.

Quand on travaille avec les sans-papiers, on a souvent la référence de la Grèce Antique, l’idée qu’une agora c’est ça : on est dans l’espace public et on parle dans l’espace public. Et c’est ça qui nous manque.

 

Si vous avez l’autorisation et pas eux·elles, est-ce que ça ne veut pas dire aussi que l’État ne craint pas votre action ?

Complètement. Et c’est un peu décourageant. On a vraiment été les saltimbanques qui ont fait le spectacle pendant trois mois… On a quand même rendu visible et audible quelque chose qu’on entendait peu – en tout cas pour les gens, mais moins pour la police ou le bourgmestre. On a beaucoup parlé de radicalité avec le collectif : vu la radicalité avec laquelle on nous impose des règles, est-ce qu’on ne devrait pas être plus radicaux·les aussi dans notre proposition ? Il y a une espèce d’incohérence entre la violence de l’État et notre insistance à quand même respecter les règles.

 

Qu’est-ce qui se passe, dans le rapport aux forces de police, pour un collectif comme Artistes Actifs Béguinage où il y a du mélange entre des « artistes blanc·hes qui ne font pas peur » et des « sans-papiers racisé·es qui font peur » ?

La police dit oui. Les personnes qui sont en représentation publique et prennent les risques, c’est nous, les blanc·hes. Quand on organisait un évènement au Béguinage, on ne demandait pas toujours l’autorisation de la police mais à chaque fois, c’étaient nous les référent·es. Si jamais la police arrivait c’était à nous qu’elle devait s’adresser en premier. Le fait de ne pas mettre des personnes en danger est très important pour nous. Et ça marche bien comme ça la plupart du temps.

 

Vous avez parlé des clôtures, des confiscations de l’espace public qui préexistaient avant la pandémie et qui ont été aggravées. Mais vous parlez aussi d’impulsions, de prises de conscience. Que faudrait-il garder, (r)ouvrir ?

C’est un peu comme avec les mouvements de type Nuit Debout : j’ai l’impression qu’on a réussi à gonfler un ballon mais qu’il s’est dégonflé immédiatement. Je ne perçois pas les impacts dans la durée. Mais d’une certaine manière ça nous a resécurisé·es dans notre espace public. Ce n’est pas si compliqué de se le réapproprier finalement, pas si compliqué de faire des liens entre les personnes même si on n’a pas les mêmes sensibilités. On peut trouver des dispositifs simples. Je pense notamment à la « boite à cris », peut-être ce qui a le mieux marché à La Monnaie − une idée de fin de réunion, toute simple, qui a fini par tourner sans nous. On a fabriqué une urne en bois, posée sur la place tous les jours pendant la tribune. En début de tribune on invitait les gens qui en avaient envie à écrire sur des petits papiers ce qu’ils voulaient crier et à les mettre dans l’urne. À la fin de la tribune, on cherchait deux ou trois crieur·ses. Tout le monde se rassemblait autour de la boite à cris, en face de la scène. D’un coup, le dispositif et le regard changeaient aussi : plus de scène et de public, mais une égalité entre les personnes. Et on criait les cris. Il y a eu des choses drôles, des choses légères, des cris en anglais, en français, en néerlandais, des cris pour toutes sortes de luttes. Les gens se sont pris au jeu : crier comme ça a quelque chose de libérateur, ça fait beaucoup de bien !
On a eu de la chance, on n’a pas eu d’insultes. J’avais en tête ces scènes ultra violentes de manifestations en France, de gilets jaunes, etc., et j’avais aussi cette impression que l’espace public était devenu un territoire de lutte hyper violente, du côté des manifestant·es et de la réponse de l’État. Pour moi, le militantisme et la lutte de territoire peuvent aussi se faire dans la joie. Avec Bezet, on faisait quelque chose d’illégal puisqu’il était interdit de se réunir dans l’espace public, mais au-delà de notre colère on voulait aussi partager quelque chose de beau, de joyeux. Ce militantisme-là n’est pas plus léger ou superficiel, contrairement à ce que certain·es disent. Je ne pense pas du tout que la joie et l’esthétisme soient des choses superficielles, surtout quand ils sont partagés.

 

Image : © Benjamin Monteil

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