Benjamin Monteil
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dossier

Les centres culturels à la rencontre de leurs territoires

Morgane Degrijse, coordinatrice de la Plateforme d'observation des droits culturels (Culture & Démocratie)

19-11-2021

Partir du territoire permet d’opérer un questionnement sur les catégories spatiales ou conceptuelles (par exemple « le public ») qui entourent ce qu’on nomme « vie culturelle ». Pour qui conçoit l’activité culturelle comme composante d’un bassin de vie, c’est une action collective qui se profile à chaque franchissement de frontière. C’est aussi dès lors, prendre conscience de lieux non-investis alors même qu’on les côtoie quotidiennement. La démarche d’« analyse partagée » mise en place par les centres culturels de Fédération Wallonie-Bruxelles les amène ainsi à ne pas circonscrire « la culture » à des espaces clos et institués et favorise la porosité de leurs territoires.

Depuis deux ans et demi, je vais régulièrement à la rencontre de huit centres culturels, en Wallonie et à Bruxelles, dans le cadre d’une recherche participative visant à développer une manière d’observer l’exercice des droits culturels. Les institutions que je visite sont très différentes les unes des autres. Elles ont de très grandes ou très petites équipes, des infrastructures suréquipées pouvant accueillir des centaines de personnes ou pas de salle de spectacle, elles sont situées en ville ou à la campagne, facilement accessibles en transports en commun ou pas du tout. Mais, sans exception, lorsque je leur demande de me présenter globalement leur action, immanquablement, toutes citent en premier les spécificités de la région et des gens qui l’habitent. Au fil de nos échanges, ont émergé des bribes de leur rapport particulier au territoire, guidé en partie par le décret de 2013 qui cadre leur actionn. Je me propose de vous les raconter.

Les 118 centres culturels de la Fédération Wallonie-Bruxelles forment un réseau d’opérateurs diversifié et très étendu. Ils sont implantés chacun au cœur d’un territoire spécifique (formé d’une ou plusieurs communes) pour y tisser des liens « culturels » avec et entre les populations, afin que celles-ci déploient leurs droits fondamentaux, notamment culturels. Cette implantation territoriale – au sens humain autant que géographique – est propre à chaque institution, bien que certaines étapes soient régies par une méthodologie commune imposée par le décret. Celui-ci balise les étapes du cheminement dans une boucle procédurale étalée sur cinq ans, sans indiquer de destination mais en conservant l’horizon d’un exercice plus intense des droits culturels pour tou·tes. Il impose que l’action culturelle ne se base pas ou plus sur une programmation descendante traditionnelle (quelle qu’en soit la qualité) mais s’appuie sur ce que les législateur·ices appellent, de manière assez équivoque, l’« analyse partagée du territoiren ».

Les travailleur·ses des centres culturels vont à la rencontre de leur territoire et de ses habitant·es à l’aide de dispositifs d’animation et de récolte de paroles (imaginés en harmonie avec leur histoire, leurs manières de fonctionner) afin de mieux les connaitre et comprendre. L’analyse partagée les rend à l’écoute (de manière active) des populations, de leurs envies, rêves, peurs, problèmes et projets, qu’ils soient petits ou grands, des crottes de chien sur le trottoir aux besoins essentiels de logement. Les données récoltées – sensibles et froides, humaines et statistiques – sont mises en relation et discutées afin de coconstruire, en écho à de plus larges enjeux de société, des enjeux de territoire qui orienteront les actions futures du centre culturel. À l’Entrela’ (centre culturel d’Evere), ce long processus a par exemple abouti à la phrase « Tou·tes ensemble, solidaires, métissé·es et égaux·ales, faisons de Bruxelles une « ville plaisir” ». Les citoyen·nes ne sont pas mobilisé·es uniquement sur des questions de culture(s), mais le biais culturel leur est ensuite proposé pour travailler ces questions et agir sur les problématiques identifiées. La culture, la créativité et les arts sont utilisés comme des instruments très puissants de citoyenneté et d’exercice des droits fondamentaux.

Les exemples de dispositifs d’analyse partagée sont nombreux et variés. Parmi eux, la Maison culturelle d’Ath a organisé une consultation citoyenne, le G100, lors duquel ont débattu une centaine d’Athois·es. À Saint-Gilles, le Centre culturel Jacques Franck a organisé des forums, débattu autour de photolangage, créé des cartes subjectives et sonores de la commune, eu recours à des porteur·ses de paroles et des artistes pour intervenir dans l’espace public, etc., tout en diversifiant les heures et lieux de contact pour toucher le plus de monde possible. Un premier acte symbolique fort a été pour la directrice de simplement traverser la rue pour aller se présenter dans les commerces en face et les questionner sur les manières dont il·elles vivent le territoire.

Cette manière de procéder induit un déplacement significatif en termes de territoires de travail, une véritable ouverture qui permet d’aller explorer des endroits auxquels on n’aurait jamais songé s’adresser sans diagnostic territorial. Une préoccupation centrale des centres culturels, en tant qu’opérateurs œuvrant à la démocratie culturelle, est de trouver des manières d’amener les publics qui ne fréquentent pas habituellement le lieu à participer à leurs actions. Cela pour gommer la barrière symbolique, dépasser les freins (sociologiques, géographiques, économiques, intellectuels, temporels ou autre) qui empêchent les citoyen·nes de pousser la porte d’un théâtre, d’un opéra ou encore d’une maison de quartier. Sans doute la frontière invisible agit-elle dans les deux sens, empêchant autant les travailleur·ses de sortir que les « non-publics » (ne souhaitant d’ailleurs pas forcément devenir des publics) de rentrer. Une fois la porte franchie, dans l’espace public, les postures s’effacent un peu et les personnes qui se rencontrent sont sur un pied d’égalité. Il ne s’agit pas de proposer une offre culturelle clé sur porte, mais de questionner collectivement les façons d’habiter le territoire et les problématiques qui l’animent, pour agir ensuite aux endroits de friction. Cette démarche profondément participative instaure un dialogue entre l’institution, les êtres humains et leur environnement, de manière à susciter des interactions emplies de sens au sein d’un écosystème complexe et particulier. L’action hors-sol (qui n’a toutefois jamais été la norme dans le secteur), déconnectée des réalités du terrain, du terroir, n’est plus envisageable. Cette démarche profondément participative instaure un dialogue entre l’institution, les êtres humains et leur environnement, de manière à susciter des interactions emplies de sens au sein d’un écosystème complexe et particulier.

Cette démarche profondément participative instaure un dialogue entre l’institution, les êtres humains et leur environnement, de manière à susciter des interactions emplies de sens au sein d’un écosystème complexe et particulier.

Cependant, la démarche d’analyse partagée demeure complexe à mettre en œuvre, chronophage et administrativement très lourde. Elle s’efforce de multiplier les prismes et de favoriser inclusion, mais elle n’offre qu’une vision partielle du territoire puisque les personnes se prêtant au jeu ne représentent pas forcément toute la diversité de la commune. Elle n’est pas non plus la clé ultime de compréhension du territoire : il arrivera encore aux centres culturels de faire des propositions mal accueillies par le quartier. Mais « qui ne se plante jamais ne pousse pas » !

Le territoire administratif assigné au centre culturel est parfois composé d’entités aux réalités très différentes. C’est le cas du centre culturel Ourthe et Meuse, qui s’étend sur les communes liégeoises d’Angleur et de Sclessin, séparées par un cours d’eau − une frontière symbolique qui, comme le Canal de Bruxelles ou la Meuse à Liège, partage des populations et pratiques très dissemblables . L’action de la Maison culturelle d’Ath s’étend quant à elle autant dans la ville que dans une vingtaine de villages environnants.

À Marchin, suivant une logique selon laquelle les centres culturels devraient agir sur l’ensemble du territoire de la Fédération, une décision politique a ajouté arbitrairement deux nouvelles communes à leur territoire d’action, sans pour autant que les moyens financiers et humains nécessaires à cet élargissement ne suivent.

À Fosses-la-Ville, il a parfois été difficile de mettre en place des choses dans des villages proches géographiquement mais officiellement situés sur le territoire d’action d’un autre centre culturel, quelquefois très éloigné. Le décret de 2013 permet une ouverture de ce côté-là, en encourageant et facilitant les collaborations et coopérations entre opérateurs territoriaux, actifs ou non dans la culture.

Engelbert Petre, le directeur de la Maison culturelle d’Ath m’a fait part d’une théorie intéressante concernant la conception du territoire. Selon lui, le « bassin de vie » serait une unité pertinente, plus proche des réalités humaines, pour définir l’action d’un centre culturel. Il s’agit en effet d’une vision ascendante du territoire tel qu’il est véritablement vécu par les populations en opposition à une délimitation administrative descendante (et parfois relativement arbitraire) des communes. Un bassin de vie correspond à la zone dans laquelle les populations se déplacent quotidiennement, c’est-à-dire comprise entre le domicile, le lieu de travail, l’école des enfants, les commerces, les infrastructures culturelles et de loisir ainsi que les services collectifs. Leurs limites sont relativement souples et poreuses, elles peuvent évoluer, se déplacer avec le temps. Les réalités de vie et les revendications citoyennes – donc les enjeux de territoire dégagés par l’analyse partagée – varient d’un bassin à un autre. Il faudrait donc mener dans chaque bassin une action culturelle spécifiquement adaptée, en comptant que cela risque de démultiplier le travail du centre culturel.

L’analyse partagée du territoire permet de révéler des réalités et besoins insoupçonnés. La réalisation de cartes subjectives ou mentales a notamment souvent mis en lumière l’existence de « terra incognita », des espaces traditionnellement non investis par le centre culturel ou peu fréquentés par les habitant·es. Pour le Jacques Franck, ce fut le cas par exemple de la prison de Forest. Le centre culturel y a par la suite développé le projet de création musicale « Murmuziek », tandis qu’il initiait d’autres projets à l’hôpital voisin, en pédiatrie, ou encore avec une classe de primo-arrivant·es, élargissant ainsi de manière significative ses territoires d’action. À Fosses-la-Ville, le contact avec les résident·es permanent·es d’un camping proche a permis de mieux comprendre les différentes manières de se loger sur une même commune, et de déconstruire des préjugés et stigmatisations dont ces résident·es font souvent l’objet.

En dehors des opérations culturelles qui touchent aux imaginaires et représentations des populations, les centres culturels agissent parfois directement sur leur environnement et transforment ainsi leur territoire. À Genappe, un groupe de citoyen·nes, soutenu par le centre, a interpellé les politiques sur le besoin d’infrastructures urbaines en réaménageant une place publique à l’aide de matériaux de récupération. À Fosses, suite à une vaste récolte de paroles, le centre culturel a porté une revendication des jeunes qui a permis l’installation d’un préau avec accès à l’eau et l’électricité. À Evere, une cage d’escalier typique de l’architecture locale a été sauvée de la destruction (et même rénovée par la Commune) grâce à l’intervention participative dans l’espace public d’un artiste en résidence dans un quartier de logements sociaux.

À Ath, où l’analyse partagée du territoire a mis en évidence un sentiment d’appartenance et de proximité forte entre plusieurs zones, trois communes ont été détachées de l’arrondissement électoral de Soignies pour rejoindre celui de la Wallonie picarde avec lequel elles avaient beaucoup plus de liens. À Bruxelles, la cour arrière du Jacques Franck est actuellement transformée en jardin public, suite au constat d’un manque d’espaces verts dans le quartier. Accessible quotidiennement et lors d’évènements culturels, il servira aussi de cour de récréation à l’école voisine. Le centre culturel modifie en outre sa propre infrastructure pour répondre à ce besoin : il casse des murs et réorganise l’espace de son bar pour agrandir la salle et installer une grande baie vitrée vers l’extérieur.

Pour ne pas risquer l’épuisement du secteur des centres culturels face à la lourdeur et la complexité du dispositif d’analyse partagée, l’idéal serait que la responsabilité de celui-ci et de ses conclusions soit portée par plusieurs acteur·ices du territoire et que ses conditions de réalisation (moyens financiers, humains, temporels…) soient assurées par le politique. Pour autant, l’analyse partagée du territoire reste un extraordinaire outil démocratique qui favorise l’exercice du droit de participer à la vie culturelle et à la décision en matière culturelle. Elle travaille aussi, presque par essence, d’autres droits culturels tels que la liberté d’expression, le droit à la reconnaissance des identités et communautés culturelles ou encore le droit à la diversité culturelle. Dans le même temps, elle assoit la légitimité des centres culturels à agir en dehors de leurs territoires d’action privilégiés, ouvre des horizons et induit de nouveaux rapports à l’environnement, à soi, aux autres.

Image : © Benjamin Monteil

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Lire Olivier Van Hee, « Analyse partagée du territoire : cette fois, le législateur a fait fort ! », Journal de Culture & Démocratie n°40, 2015, p. 10-11. Une étude de la chercheuse Elise Vandeninden, commanditée par l’Observatoire des Politiques culturelles et portant sur les 119 dossiers de reconnaissance des centres culturels dans le
« nouveau décret » est à paraitre prochainement.

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