Benjamin Monteil
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dossier

Le territoire du rêve

Andreas Christou, Compagnie Arts Nomades

19-11-2021

Comment penser le territoire à partir d’une pratique artistique nomade ? Et comment le faire à partir de l’impossibilité de traverser les frontières linguistiques, géographiques et sociales en temps de pandémie ? C’est à cette remise en question que la Compagnie Arts Nomades s’est frottée en relocalisant sa pratique de manière à recréer de la proximité, des territoires en temps de pandémie. Ces territorialités nouvelles se forment au gré des rencontres, parfois impromptues, qui créent de nouveaux savoirs par « infusion ».

Nous qui ne faisions ni du kayak ni des capsules vidéo pour les réseaux sociaux, nous nous trouvions fort dépourvu·es (et un brin en colère aussi), quand en mai 2020, on nous laissait entendre qu’il faudrait nous réinventer en descendant les rivières asséchées de nos contrées. C’est que nous avions déjà préparé nos routes, les cartes Michelin étaient annotées depuis l’automne précédent déjà : Avignon, Anvers, Yverdon-les-Bains en Suisse et ailleurs encore. Nous étions prêt·es à traverser mille frontières, linguistiques, géographiques, sociales et j’en passe. Quoi qu’il en soit, entrer dans la grande léthargie virale ne faisait absolument pas partie de la trajectoire. Mais c’est une évidence, ce n’est pas nous qui choisissons la route, c’est la route qui nous choisit (et qui parfois nous laisse sur ses bas-côtés).

Alors comme d’autres, nous avons retroussé nos manches. Nous avons exploré de nouveaux territoires artistiques. Puisque nous ne pouvions plus exercer dans l’espace public, nous avons essayé l’espace numérique. Un podcastn évoquant notre tentative de créer un spectacle (bien réel celui-là, mais reporté à plus tard, beaucoup plus tard) pendant que dans l’équipe, les un·es étaient confiné·es dans un lieu communautaire en Bretagne, les autres dans leurs appartements et nous à notre domicile (en même temps siège social, bureau, lieu de stockage, d’écriture, de répétition et atelier de la compagnie − en termes de territoire, certains lieux méritent à eux seuls un atlas broché polychrome de la Maison Deroeck). Toujours est-il qu’on ne s’improvise pas artiste numérique du jour au lendemain. Nous étions satisfait·es de nos podcasts mais avec 257 auditeur·ices avéré·es, nous constations vite que ce territoire-là ne nous convenait pas. Il nous fallait de l’air sur la peau, de la sueur des déchargements des véhicules. Il nous fallait entendre la voix des autres, échanger avec eux et elles sur l’état du monde, leur donner la main pour les emmener dans notre univers, inspiré du leur.

Puis à force de volonté politique, les appels à projet pour sortir de la silencieuse impasse dans laquelle nous nous enfoncions fleurirent sur nos écrans. Et c’est en répondant à l’un d’entre euxn qu’avec notre compagnie itinérante Arts Nomades, nous proposions un projet artistique dans les sept villages de notre petite ville.

Le territoire du lapin

Nous avions commencé dans le petit parc d’Ollignies, entité de Lessines, pour tenter cette nouvelle expérience post-Covid : des répétitions ouvertes au public tous les jours à partir de 15h30 au beau milieu de nos caravanes posées là pour toute la semaine.

Après avoir petit déjeuner avec toute l’équipe (sept artistes) autour de la grande table dressée au milieu du parc (avec quelques croissants offerts par la boulangère), nous avions commencé à travailler (enfin des répétitions, après seize mois de silence immobile !). Mais à peine avions-nous commencé qu’Ostara, le lapin de la compagnie, avait disparu. Oh comme il m’avait déjà énervé ce lapin. Ma fille l’avait trouvé tout mignon dans une animalerie, l’avait ramené en nous assurant que ce serait un animal de compagnie idéal pour son fils de dix-huit mois et pour les tournées en caravane.

À vingt-cinq ans, c’est pas comme si elle n’avait aucune idée de ce qui pouvait m’agacer. Et ce lapin, un géant des Flandres (plus d’un mètre des oreilles à la queue quand la bestiole se déploie), en faisait indubitablement partie.

Or le lapin avait disparu.

Nous voilà tou·tes à courir dans tous les sens pour le retrouver, à l’appeler par ce nom improbable dont ma fille l’avait affublé, Ostara !, une déesse nordique de la fertilité pour les un·es, une fête païenne pour les autres. Je les regardais s’agiter avec entre mes mains notre plan de travail pour la journée dont je me disais qu’après deux jours, il serait impossible à tenir si la fertile païenne continuait à disparaitre à tout va. Oh comme il m’énervait ce lapin.

Nous avions pensé « territoire », « proximité », nous voulions rencontrer les habitant·es par nos actes artistiques, nous voulions renouer le dialogue entre artistes et … je ne sais plus comment nommer l’altérité. Je ne sais même plus s’il faut la désigner. Depuis le mois de mars 2020, il me semble qu’à force de distinctions entre les essentiels et les non essentiels, entre les métiers de contact et les métiers de l’ombre, entre les soignant·es et les accompagnant·es, entre les transports en commun autorisés (vous aurez remarqué que seul le sens pratique prévalait encore : les transports en commun dans un bus oui, en poésie ou en festivités diverses, non !) et les passages de frontières interdits, entre les salles de spectacles fermées et les stades de foot à moitié ouverts, entre les spectateur·ices debout et les malades couché·es, entre les restaurants en faillite et les « Amazon » enrichis, s’est installée une forme d’indécence à vouloir nommer les autres.

Toujours est-il que, pour en revenir au lapin, il ne me semblait pas faire partie de la solution !

Mais nous voyant courir dans tous les sens, la voisine et sa fille, que nous avions déjà croisées la veille avec leur chien, s’approchèrent de nous. Il fallut leur expliquer que ceci, que cela, que le lapin, etc. Or voilà que contre toute attente, elles se mirent à le chercher avec nous.

Et voyant toute cette agitation, je me souvenais d’un épisode beaucoup plus ancien de notre vie de théâtre itinérant. À l’occasion d’une rencontre entre artistes inspiré·es par l’itinérance, nous avions accueilli Mona Metbach, une peintre manouche qui avait débarqué, comme il se doit, avec toute sa famille, son mari, des sœurs, des enfants, quelques cousines. Nous avions investi la Roseraie, un lieu de création artistique à Bruxelles, et nos caravanes étaient posées de telle manière que quiconque ignorant les contraintes et les habitudes des itinérant·es l’eût qualifiée de grand chaos.

Quoi qu’il en soit, une des petites filles de Mona avait sorti son lapin de la caravane en le laissant sagement dans une cage sans fond. Elle s’inquiétait de ce que les gadgésn ne se fâchent sur elle parce que son lapin mangeait leur herbe. C’était donc déjà un lapin qui avait été un moteur essentiel de dialogue entre les gens. Deux lapins qui avaient réduit les territoires des un·es et des autres à ce qu’ils et elles étaient : un carré de gazon qu’il est possible de partager.

Le territoire du savoir

Avec l’épisode du lapin, cette fin de printemps 2021 commençait à ressembler à l’avant pandémie, à cette période au cours de laquelle nous pouvions rêver le monde. D’autant que le lendemain, après avoir retrouvé le lapin (auquel je m’étais secrètement attaché), le projet tel que nous l’avions imaginé sur papier prenait tout son sens : une élève de l’école primaire voisine avait prévenu son enseignante. « Demain Madame, je quitte l’école avant la fin des cours parce que je veux allez voir les comédiens qui répètent dans le parc ! Et comme il commencent à 15 heures, je ne veux pas rater le début. » Tout à coup, pour cette gamine, nous étions devenu·es prioritaires, essentiel·les même. Et l’enseignante, balancée entre circulaires et désinfections des bancs prit une décision aussi radicale que celle de son élève. Tout le monde irait à la répétition. Et ce jour-là, près de vingt-cinq enfants accompagné·es de leurs enseignantes et des parents qui le pouvaient s’assirent dans le parc pour assister à notre travail de création. Sans doute élargissaient-il·elles dans le même temps le territoire du savoir.

Les micro-territoires

Au milieu du parc, dans ce petit village, nous avions le sentiment, plus qu’à l’occasion des « méga évènements », de laisser une trace, de partager de l’espace, du temps, du savoir-être et du savoir-faire avec les habitant·es. Le week-end qui suivait, ce même sentiment nous envahissait à nouveau. Nous étions invité·es à jouer dans un mini festival. Le Centre culturel du Brabant wallon avait désigné huit villages qui accueilleraient chacun pendant une journée complète plusieurs formes artistiques entre juin et octobren. Dans ce quartier nouvellement construit, les architectes avaient pensé à une place autour de laquelle s’articulerait la vie locale. Mais en cinq ans, la place n’avait finalement jamais été exploitée. Les balcons restaient aveugles à toute vie sociale et les habitant·es se croisaient à peine au supermarché pour lequel il fallait de toute façon sortir sa voiture du garage sans jamais se croiser sur le trottoir.

Mais ce jour-là, sur la bien nommée « place du vent », régnait un air de fête comme sans doute jamais les habitant·es n’en avaient connu devant leur porte. Oh y avait-il bien eu quelques grincheux et grincheuses qui auraient préféré assister au match de foot sans qu’une fanfare vienne jouer sous la fenêtre, mais comme ce jour-là la Belgique avait gagné, il·elles oublièrent très vite leur mécontentement et descendirent fêter la victoire avec tou·tes les autres. Il me semble qu’en termes de festivals et d’évènements, il est grand temps que chacun·e se mette à penser plus proche, plus petit, pour moins de monde mais plus souvent. Pour les artistes itinérant·es, dont nous nous revendiquons (avec quelques autres en Belgique, en France ou en Suisse), cette réflexion n’est pas neuve. Elle porte même un nom : c’est « l’infusion de territoire », laquelle n’est possible « qu’à partir du moment où citoyens, artistes, habitants, élus, chargés de mission culturelles […] tissent des relations, se projettent dans l’avenir et pensent la culture comme partie intégrante de la vie quotidienne. Les compagnies partagent leur vie avec les habitants d’un territoire sur des implantations de quelques jours à plusieurs semaines, quel mode de développement culturel cela implique, quel est l’impact de cette infusion de territoire sur la démocratie et le bien-être social ? »n.

La dernière frontière

En ces temps post-Covid (j’écrivais presque « post-apocalyptiques », mais mettons que nous n’en sommes pas − encore − là), France Everard, avec qui je partage tant de choses, dont la destinée de la compagnie, me rappelait que « la dernière frontière, c’est la peau ». Que depuis très longtemps, certain·es artistes exploraient les notions de proximité et d’intimité au travers de leurs actes artistiques. Or si la pandémie a marqué un coup d’arrêt pour tous les arts vivants, qu’adviendra-t-il de cette recherche-là, qui implique la proximité des spectateur·ices, leur confiance si chèrement acquise, alors même que les gestes nécessaires à ces formes particulières (prendre la main, embrasser parfois, danser ensemble) sont rendus impossibles au profit des gestes barrières ?

Le territoire du rêve

Finalement, en juin 2021, soit une année plus tard, nous sommes quand même allé·es en Suisse pour fêter les vingt ans des arTpenteurs, une autre compagnie itinérante. Thierry Crozat, le directeur artistique de la compagnie terminait la lecture de son odyssée artistique par ces mots.

« Il est intolérable de voir les murs s’élever aux frontières pour mieux laisser passer capitaux et marchandises au nom de la liberté. C’est le monde à l’envers. Alors les arts vivants, inlassablement, abattent les murs à coup de rêves et de poésie, bâtissent des ponts pour rassembler, échanger, écouter, questionner. De nouvelles barrières sont érigées, de protection cette fois. Nous voilà tout déconfits. Qu’à cela ne tienne, enlevons les murs, le chapiteau peut s’envoler, prenons de l’air, de l’altitude et œuvrons encore et encore pour nous retrouver sous les étoiles.

Dans le futur, nous continuerons à vous inviter chez nous chez vous. Dedans mais dehors… sans un mur. »

Et si je devais être excessivement optimiste, je constaterais que les lapins disposent de certaines facultés qui permettent de croire qu’il ne faudra plus attendre trop longtemps pour que ce monde sous les étoiles puisse exister.

 

Image : © Benjamin Monteil

1

Podcast réalisé pendant la création en confinement de MythWoman entre mai et septembre 2020.

2

Un Futur pour la Culture. Appel à projet de la Fédération Wallonie- Bruxelles, introduit en collaboration avec le Centre culturel René Magritte de Lessines.

3

Dans le vocabulaire des gitan·es, terme désignant une personne non-gitan·e.

4

Les Scènes de Village.

5

Thème d’un atelier de réflexion proposé par le CITI (Centre International pour les Théâtres Itinérants) au BIS de Nantes 2018.

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Journal 53
Territoires
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