Illustration : © Benjamin Monteil
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Ce qui est étranger et ce qui est soi

Entretien avec Benjamin Monteil, dessinateur, graveur et musicien

19-11-2021

Marqué par ses origines franco-sénégalaises, Benjamin Monteil, aime brouiller les codes et les limites entre les territoires − entre Occident et Afrique, entre mainstream et contre- cultures, entre intériorité et extériorité, entre le corps et la prothèse, entre des représentations contemporaines de nos paysages et d’autres du passé ou de futurs imaginés. Ses gravures et dessins puisent aussi bien dans la gravure occidentale du XIXe siècle que dans l’univers du jeu vidéo ou encore des mangas, et dans les frictions qui naissent de la rencontre de tous ces courants. Ces constants déplacements le poussent à penser, dans sa pratique, à comment bricoler le monde de demain dans nos ruines actuelles. Comment à partir d’éléments hétérogènes fabriquer un monde habitable ?

Propos recueillis par Thibault Scohier, critique culturel et rédacteur à la revue Politique

Pour commencer, pourriez-vous parler un peu de votre parcours ?

Je suis né et j’ai grandi à Dakar, de parents de matrices différentes. Mon père est issu de la colonisation française et ma mère était Cap-verdienne. Je suis Franco-Sénégalais de nationalité. Mes deux parents étaient artistes, donc la question du dessin, de l’illustration et même de la musique, ne s’est jamais posée : elle était là naturellement, un vecteur pour traduire qui je suis, avec mes doubles origines, mes allers-retours entre le territoire sénégalais et l’Occident francophone.

À travers son art, mon père, descendant de la France coloniale, a toujours porté un regard fraternel sur la société sénégalaise, celui d’une personne blanche dans un pays africain, ayant vu l’effondrement du rêve européen post-colonial. Mon travail est très influencé par le sien, dans le sens où il y a toujours un mouvement d’un territoire vers un autre.

J’ai beau avoir passé 18 ans au Sénégal, j’ai grandi dans un milieu quand même assez cloisonné et y ai fréquenté un lycée français. Il y a une part de vie familiale proprement sénégalaise qui n’a pas existé pour moi. J’ai vécu dans une sorte de double culture, où la culture française dominait quand même − d’ailleurs à la maison, on parlait français. Dans mon travail, en sous-texte, il y a une tentative à la fois d’accepter l’esthétique de la bulle dans laquelle je me sens à l’aise pour créer, mais aussi d’essayer de l’éclater. Par exemple, quand j’étais enfant, puis adolescent, j’aimais beaucoup l’esthétique de la guerre qu’on propose aux petits garçons. J’ai grandi avec les mangas Shōnen, les jeux vidéos, une culture mainstream qu’aujourd’hui je perçois clairement comme à déconstruire. Or dans mon travail, j’aime accepter ce bagage, l’exposer, et à la fois montrer que ce sont des héritages qu’on doit décortiquer pour grandir et créer des ponts entre ce qui est étranger et ce qui est soi.

Comment envisagez-vous cela ?

Je suis attaché aux jeux vidéos et à la bande-dessinée, des produits industriels liés à l’entertainment qui sont cloisonnants, qui ont besoin d’être déconstruits. Pourquoi dans les mangas tous les personnages sont blancs ?

Pourquoi dans les jeux vidéos de fantasy, les orques (les alter egos des êtres humains dans l’imaginaire de J. R. R. Tolkien) semblent-il·elles être noir·es ? Il y a dans l’imagerie fantastique contemporaine la figure primitive de l’être humain qui rappelle un peu la vision que la société blanche du XIXe siècle pouvait avoir des personnes noires. Il y a aussi le paysage romantique de la même époque, celui qui extrait et place contre l’être humain sa nature présumée sauvage : la proximité avec cette part de l’histoire de l’art s’inscrit en porte-à-faux de mon expérience africaine. Et depuis cette contradiction, je fais des paysages « à la manière romantique », où se rencontrent des robots géants, l’esthétique de la guerre, etc., dans un processus joyeux de réappropriation de ce que j’aimais dans mon enfance, en me permettant aussi de réfléchir, de réinterroger tout cela. Et durant ce processus, je trouve des réponses, en pensée.

Vous citez aussi le manga parmi vos références esthétiques. Cela résonne-t-il avec ces questions ?

Je trouve énormément d’influence dans la culture japonaise et j’ai analysé cela un peu de la même manière que j’essaie de déconstruire les représentations dans le jeu vidéo. Au Séné- gal, le manga est très apprécié, comme dans la culture afro partout sur la planète. L’animé est un élément commun à un monde qu’on dirait noir et un monde qu’on dirait blanc. C’est la raison pour laquelle ça m’a tout de suite parlé, car j’avais besoin d’une interface pour communiquer avec mon environnement. Un peuple isolé sur une ile de l’autre côté de la terre qui ne se dessine pas lui-même mais dont les personnages ressemblent à des Occidentaux : il y a une sorte de refus de soi dans ce geste-là, que beaucoup d’Africain·es ont ou ont eu par le passé du fait de la colonisation et de la dégradation de leur culture propre par rapport à celle de l’Autre. Il y a, dans l’art japonais du manga, un refus de s’exposer qui résonne pour des populations africaines ou afro-descendantes à travers le monde. Je pense que c’est inconscient, mais néanmoins présent. Ce qui fait qu’il y a une acceptation de l’Occidental lorsqu’il est placé dans un manga dessiné par des gens qui ne sont pas des Occidentaux.

Beaucoup d’auteur·ices de science-fiction du XXe siècle essayaient de créer des territoires utopiques, des mondes où technologie et nature seraient réconciliées. Il y a un peu de cela dans votre dessin : un urbanisme qui se fond dans la nature, où l’être humain et la construction humaine se perdent dans la construction naturelle, avec une harmonie entre les deux. C’est l’issue que je cherche à mon travail : comment on construit/fabrique demain ? À partir de la ruine ? De la réconciliation entre l’établissement humain et naturel ? Je me situe dans la continuité d’un mouvement très contemporain qui place le décor avant l’histoire et les personnages. La question de notre décor à nous est très présente car aujourd’hui, ce décor, on le détruit. D’une certaine manière, l’effondrement de la société moderne et l’avènement de la ruine nous renvoient à l’étape d’avant l’être humain, ou à la préhistoire et aux paysages dépeuplés, où il n’y avait pas d’habitations et où les êtres humains vivaient dans des grottes. Cette relation entre le pré-humain et le post-humain m’interroge énormément. Avec une sensibilité un peu roman- tique, je réfléchis le post-humain et l’après-ruine comme une possibilité de futur qui serait le moment d’un nouveau vivre-ensemble, mieux que le précédent, car on aurait appris des échecs passés. En cela, je suis influencé fortement par la manière dont nous, héritier·es d’une histoire occidentale compliquée, voyons et présentons les choses aujourd’hui.

La manière dont je fais de la musique est similaire à celle dont je travaille mes œuvres graphiques : c’est une enveloppe occidentale (la musique rock, punk, métal) dans la forme alors que dans le contenu, dans les textes, j’essaie d’exprimer mon africanité, les contradictions que j’ai vécues en tant que métis, mon rapport au corps.

Vous êtes également musicien : comment vos compositions reflètent-elles ces tensions de territoires (vécus et imaginaires, de l’enfance et du présent, d’ici et de là-bas) que vous explorez dans votre travail de plasticien ?

La manière dont je fais de la musique est similaire à celle dont je travaille mes œuvres graphiques : c’est une enveloppe occidentale (la musique rock, punk, métal) dans la forme alors que dans le contenu, dans les textes, j’essaie d’exprimer mon africanité, les contradictions que j’ai vécues en tant que métis, mon rapport au corps.

Sous l’emballage mainstream très esthétique et ostentatoire se cachent des éléments qui parlent de ma vie et des questions qui me travaillent. En BD et en gravure c’est exactement la même chose. En gravure, je pioche dans le réalisme ultra détaillé et un peu fantaisiste du XIXe siècle. En BD, je pioche dans les mangas. Mais à chaque fois il y a la volonté de donner des indices sur une manière de vivre confrontée à des contradictions liées à la porosité entre différents territoires.

Vous parlez du rapport au corps, une question qui revient beaucoup dans votre travail. Comment l’envisagez-vous − comme un territoire à découvrir, une exploration à prolonger ?

Oui, je suis dans une exploration. Je me considère comme une personne queer mais je n’ai pas encore toutes les réponses par rapport à mon corps, ma sexualité, et donc forcément par rapport aux corps des autres. La première étape pour moi c’est de montrer ma propre fragilité.

Tout ce qui n’est pas de l’ordre du corps dans mon travail est de l’ordre de la prothèse. Le cœur, le corps est là, mais ce qui est montré c’est ce qui le recouvre, ce qui le cache. C’est un corps qui sommeille, qui est enfermé quelque part. C’est un corps protégé, caché, qui demande à s’ouvrir et à toucher l’autre, à être avec l’autre. Mais c’est un corps qui, pour le moment, n’a fait qu’effleurer les limites de ses possibilités.

Image : © Benjamin Monteil

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