Benjamin Monteil
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dossier

Niches et passages : de nouveaux territoires plus qu'humains

Joëlle Zask, philosophe

19-11-2021

Quelles sont les limites du vivre-ensemble ? Le territoire comme concept du droit moderne et étatique en est-il la bonne échelle ? Pour Joëlle Zask, il s’agit d’en finir avec le « territorialisme » comme acte unique et excluant du traçage de limites et d’apprendre à penser avec nos coexistants (êtres humains ou non humains) en termes de niches et de passages. Pour cela, elle propose de modifier radicalement nos concepts classiques de « villes forteresses » pour penser des villes multi-espèces, « écologisées », comme des territoires de protection autant que d’échanges.

« Vivre ensemble » a toujours été un problème. Bien que, individus ou espèces, nous ayons besoin les un·es des autres, nous ne nous accordons qu’en vertu d’un effort spécifique qui va de l’adaptation à des « accommodements raisonnables » en passant par la considération pour autrui et la tolérance, les promesses, les pactes, les contrats, etc. Emmanuel Kant avait eu recours au concept d’« insociable sociabilité » pour exprimer l’ambivalence des êtres humains quant au problème de leur entente mutuelle : insociables, parce que centrés sur eux-mêmes et soucieux de leurs intérêts personnels, et sociables, parce que dépendants de la société pour leur croissance et le développement de leur individualité.
De fait, si « vivre ensemble » − dont l’importance est si considérable que cette expression a été substantivée (« le vivre ensemble ») − allait de soi, nous n’aurions besoin ni de morale ni de politique. De mon point de vue, la politique commence là où s’achève la vie sociale normalement pacifiée par les participants et les participantes elles-mêmes. Dans la majorité des cas, les conflits sont gérés par les protaganistes qui recourent à leurs ressources propres. Mais il arrive que les solutions leur échappent. Il est alors nécessaire de recourir à un intermédiaire  ce dernier doit jouir d’une autorité qui lui permette de trancher le cas et d’une force qui puisse imposer son autorité aux protagonistes. L’un des fondateurs du droit moderne, John Locke, avait à juste titre affirmé que la nécessité de la formation d’un gouvernement et d’un État venait non de la nature humaine qui aurait été structurellement violente, débouchant sur « une guerre de tous contre tous », mais du fait que chaque société rencontre ponctuellement l’obligation de se protéger de l’action dissolvante de quelques individus au comportement déviant. Ce qui fait le lit de la politique, et en grande partie de la morale, c’est la criminalité. « Vivre ensemble » est donc un projet dont la réalisation est toujours à réviser, à reprendre, à perpétuer.

Qu’en est-il du « territoire » ? Est-il un bon instrument du vivre ensemble ou est-il au contraire en porte-à-faux ? Par définition, un territoire est excluant. Il n’y a de territoires que par rapport à des limites. Ces dernières peuvent être définies administrativement par des frontières, géographiquement par des éléments qui font barrière comme un fleuve ou une chaine de montagne, olfactivement par un marquage comme celui auquel ont recours les animaux. En anglais, territory désigne, à l’exclusion de toute autre acception, l’habitat d’un animal d’un côté et de l’autre l’entité juridique et politique que forme un État. Comme l’ont montré Gilles Deleuze et Félix Guattari, il n’y a de « territoire » qu’en vertu d’un acte d’appropriation et du recours à des signes qui expriment et concrétisent cet acte : « marquer son territoire » est une locution qui signifie la corrélation entre l’activité de marquage et l’apparition d’un espace borné. Le phénomène de la ville par exemple relève souvent de cette logique : la ville était appelée la « murée » dans le passé. On faisait table rase, on supprimait tout l’existant, hommes et femmes, plantes, animaux, on bâtissait des murailles, parfois en couches superposées, et à l’intérieur on cherchait à produire un ordre défini, souvent géométrique, pour que chacun et chacune soit bien à sa place, sans contestation possible. Il y a eu autour de Paris sept séries de murailles dont le boulevard périphérique quasi infranchissable rappelle l’existence et la perpétue.

À chacun·e, donc, son territoire : paix à l’intérieur, guerre à l’extérieur. Le « vivre ensemble » a-t-il encore cours ? Il semble qu’il trouve rapidement une limite. La territorialité assortie d’un droit exclusif à occuper et jouir d’un lieu borné débouche sur une pure et simple coprésence des êtres propriétaires, parfois même sur leur simple juxtaposition, comme dans le cas d’une foule entassée dans une rame de métro où se rejoue avec les faibles moyens du bord la création d’une « bulle » de survie, c’est-à-dire d’un territoire dont les limites coïncident avec celle du corps lui-même. Dans le cas de la territorialité politico-juridique, qu’il s’agisse du niveau étatique ou communal, les demandes adressées aux intrus·es autorisé·es sont alors celles d’une assimilation, de façon à ce que ces dernier·es adoptent les us et coutumes des gens sur place et abandonnent les traits qui les caractérisent comme autres, étranger·es. Dans la tradition républicaine, l’organisation interne au territoire se départit comme suit : d’une part, les admis·es le sont au nom d’une faculté commune, la même pour tous et toutes, celle de pouvoir s’engager conformément au bien commun tel qu’il est défini par la collectivité et de respecter ses promesses  et d’autre part, leur rôle est déterminé « organiquement » par les besoins du tout, ce qui crée de grandes inégalités de toutes sortes.
Afin d’éviter les impasses du territorialisme tel qu’il s’incarne dans l’histoire sanglante de l’État moderne territorial, devrait-on se tourner vers l’utopie d’une communauté fraternelle idéale- ment universelle, donc sans frontières ?

Le vivre ensemble suppose en fait davantage que de ne pas s’entretuer. Cela suppose aussi de participer à la vie sociale et commune sur un pied d’égalité. Je propose de recourir à la notion de coexistence pour distinguer la situation qui s’en- suit. La coexistence n’est ni la cohabitation qui suppose les relations intimes propres au « communautarisme » ou aux relations identitaires en général, ni la pure et simple juxtaposition comme celle que privilégie l’État acquis à la logique du libéralisme économique et à la propriété privée exclusive, absolue et irrévocable. Coexister n’est pas partager un « territoire » mais un espace dont les propriétés dépendent des usages, des conduites, des comportements. Les espaces continuellement requalifiés par les êtres qui y situent leur existence ne sont pas entre eux mais les relient. Au lieu d’avoir cette fixité que requiert tout autant le régime propriétaire que la communauté organique égale à elle-même, ils sont plastiques et en continuelle transformation.

Afin d’éviter les impasses du territorialisme tel qu’il s’incarne dans l’histoire sanglante de l’État moderne territorial, devrait-on se tourner vers l’utopie d’une communauté fraternelle idéalement universelle, donc sans frontières ?

Cela peut sembler compliqué, mais ça ne l’est pas dans les faits. Quand nait un enfant, la famille reconfigure son espace pour lui faire place en fonction de ce qu’elle imagine être sa place. En grandissant, l’enfant exprime ses besoins et ses désirs et parfois déjoue les attentes et les projections de ses parents qui pourtant « veulent son bien ». Par le jeu notamment, il réorganise l’espace disponible tout en s’adaptant à celui de sa famille sur place. Les interactions normales entre les êtres supposent les espaces fluctuants qui en sont les conditions matérielles. On est loin du sacrifice de soi comme du contrôle d’autrui, voire de sa domination.

On pourrait trouver mille exemples de ce fonctionnement dont je pense qu’il est « de base ». Le fait est que les écologues et écologistes aspirent, au niveau des phénomènes naturels et de leur intersection avec l’impact des activités humaines, à son rétablissement. Les « équilibres naturels » dépendent d’interactions innombrables entre les espaces nécessaires à l’accomplissement du cycle de vie de chaque être, qu’on appelle des « niches », et des espaces de circulation entre ces derniers, à savoir les « corridors ». Un enfant qui joue a besoin d’une niche dans laquelle il dispose ses objets et évolue à sa guise. Tel le nid, le terrier, la chambre, la tanière, la maison, cet espace nécessaire est moins soustrait aux autres, accaparé ou « approprié » (expression devenue trop commune) que configuré au profit du développement de certaines fonctions dont l’ensemble génère une individualité singulière. Nous savons que notre intestin est peuplé de milliards de bactéries mais il n’en forme pas moins une niche distinctive. La peau est un organe qui assure à la fois la protection du corps et les échanges avec l’extérieur. À tous les niveaux, macro ou micro, s’effectue une dialectique de la fermeture et du passage. Les espèces, dont l’espèce humaine, migrent, effectuent une transhumance, voyagent, accomplissent sempiternellement des allers-retours en fonction des saisons ou des heures de la journée. Elles parcourent des zones parfois immenses pour trouver leur nourriture, leur lieu de reproduction, un·e congénère avec lequel s’accoupler. Puis elles font une pause au cours de laquelle elles aménagent un habitat spécifique, après quoi elles reprennent leur voyage.

L’écologisation de la ville passe par l’indépendance alimentaire et énergétique, par des dispositifs respectueux des déplacements et des modes de vie des animaux sauvages, par un certain réensauvagement.

Concevoir ainsi les espaces auxquels nous avons accès en tant qu’espèce humaine, c’est en finir avec le territorialisme comme avec l’aspiration à « faire un ». Pour revenir à la ville, cela implique de modifier radicalement les représentations classiques dont nous avons hérité. À la ville forteresse devrait succéder une ville « arche de Noé » faite de niches et de passages, de manière à permettre la coexistence des espèces dont les géographies se croisent sans se superposer. C’est une double nécessité, car d’une part, les animaux sauvages seront sans doute de plus en plus nombreux en ville. En raison de la destruction de leur milieu naturel, des dérèglements climatiques, de la fragmentation de leurs espaces de vie, c’est en ville qu’un nombre grandissant d’entre eux trouve refuge, de quoi boire et de quoi manger. Les kangourous à Canberra viennent brouter l’herbe des pelouses qu’ils ne trouvent plus dans le bush desséché tandis que les ours s’habituent aux restes de nourriture humaine faute des fruits que les arbustes forestiers ne produisent plus en quantité suffisante. Même les éléphants en Thaïlande pénètrent dans les villes, semant la destruction et la panique.

D’autre part, c’est une nécessité en vertu du fait que la seule manière de limiter la destruction de la nature et celle des conditions de vie humaine sur la terre, c’est d’écologiser les villes, c’est-à- dire de les reconstruire comme des écosystèmes faits de niches et de passages pour les espèces et les individus qui y vivent. Verdir ou végétaliser la ville, comme cela est proposé via les arbres en pot, les petits parcs, la plantation de végétaux souvent exotiques dont les espèces locales n’ont que faire, n’est certainement pas satisfaisant. Dans la mesure où les villes, qui à l’horizon 2050 hébergeront 70 % des êtres humains, ne produisent rien de ce qu’elles consomment et rejettent en outre tous leurs déchets vers l’extérieur, réfléchir à assurer une certaine auto-suffisance des urbain·es parait une nécessité absolue. L’écologisation de la ville passe par l’indépendance alimentaire et énergétique, par des dispositifs respectueux des déplacements et des modes de vie des animaux sauvages, par un certain réensauvagement, par le recyclage des déchets en objets utiles ou en matériaux de construction, par l’aménagement de la ville, qui est aussi un ménage, de la part de ses habitant·es. La ville multi-espèces n’est pas seulement un refuge pour les êtres, humains et non humains, chassés de leur milieu par des pratiques destructrices dont l’accaparement à une immense échelle des ressources et des terres arables (grabbing) est l’une des plus catastrophiques, elle serait aussi une chance pour ces êtres de conserver l’environnement qui est le leur, voire de pouvoir y retourner, une fois les effets des excès estompés.

 

Image : © Benjamin Monteil

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