Illustration : © Benjamin Monteil
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Édito

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La rédaction

19-11-2021

Pour beaucoup, il aura fallu le contexte de la pandémie, avoir été séparé⋅es des habitudes qui font nos chemins quotidiens, séparé⋅es des autres aussi malgré l’omniprésence d’une communication virtualisée, pour prendre conscience de la complexité des espaces que nous habitons.

Dans sa définition administrative, le territoire assigne les gens et les espèces à leur place, détermine leur vécu, le périmètre de leurs expériences. Mais un territoire n’est ni une carte administrative, ni un espace hors-sol réduit à n’être qu’une zone d’exploitation de ressources. Ce n’est pas non plus le lieu d’une identité ou d’un·e propriétaire, mais plutôt un espace partagé, négocié, conflictuel, un faisceau d’interdépendances entre moi/nous et quantité d’« autres », humain·es et non humain·es – animaux, végétaux, virus, codes, récits, objets, hybrides.

Comment vivre et aménager nos territoires en ville sans chercher à réduire ou à effacer cette complexité ? La philosophe Joëlle Zask souhaite des villes « Arche de Noé », en résonance avec les artistes Paula Almirón et Wouter de Raeve qui veulent donner une place aux « invisibles » de Bruxelles, humain·es et non humain·es. Ninon Mazeaud, artiste et militante, revendique l’espace public comme terrain de luttes collectives. De fait, après la multiplication des clôtures et contrôles (notamment virtualisés, cartographiés par le collectif Technopolice BXL), quelles possibilités de résistance ? Chedia Le Roij et Emmanuelle Nizou en esquissent une cartographie sonore.

Raconter nos territoires, c’est une manière de les façonner. Être à l’écoute de ces récits fait partie de la démarche des centres culturels dans leur exercice d’analyse partagée du territoire, mais aussi du projet Nonturismo qui, dans l’Italie rurale, s’intéresse aux croisements de trajectoires de citadin⋅es fuyant les métropoles et d’habitant⋅es des villages, ainsi qu’aux manières de prendre soin de nos lieux de vie. En prendre soin, c’est aussi résister aux nouvelles formes marchandes de la « coopération » au sein d’un même territoire. Alors que les lieux de partage manquent et que de nouvelles formes de collaboration émergent, l’expérience du Medex invite à une attention continue des dispositifs mis en place.

Lorsque les territoires vécus sont bouleversés, lorsqu’ils se dématérialisent, à quels territoires appartenons-nous alors ? Cette question, plusieurs voix l’abordent dans ces pages : celles de chercheurs et chercheuses de la VUB qui déploient les problématiques liées à la migration, ou de Benjamin Monteil dont les gravures accompagnent ce numéro.

Mais le territoire vécu est aussi un terrain de pratiques : celles des enseignantes et élèves du Campus Saint-Jean à Molenbeek, celles d’artistes au croisement des territoires du soin et de la création (lire les articles Artistes à l’hôpital : quel(s) territoire(s) en temps de pandémie et Territoires de liens : expériences en santé mentale), celles de comédien⋅nes nomades qui inventent de grands déplacements immobiles. Toutefois, ces déplacements demandent la possibilité d’une ouverture préalable. Qu’en-est-il de ces lieux d’enfermement radical comme les prisons ? Comment pouvoir y penser autre chose que la vie entre les murs, sans pour autant relativiser l’enfermement ? Latifa montre qu’il existe toujours dans ces non-lieux des brèches habitables.

Cartographier et raconter les intrications complexes que nous habitons nous permet en retour, depuis ces points situés, de penser, d’agir et de nous rendre sensibles aux bouleversements sociaux des temps présents.

 

Image : © Benjamin Monteil

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