La fédération des services sociaux estime que 600 000 personnes ont recours à l’aide alimentaire en Belgique. Le colis alimentaire, pensé comme un complément, est cependant la principale source d’aliments pour de nombreuses personnes. Mais que contient-il ? Offre-t-il une alimentation diversifiée et de qualité ? Respecte-t-il la dignité des personnes ? Dans le cadre du festival « Trop chère la vie : la caravane des révolté·es », Hugo Fortunato, Étienne Vincke et Enzo Fati ont proposé un atelier autour du colis alimentaire. Dans cet article, le metteur en scène Rémi Pons revient sur cette expérience avec les trois animateurs.
Trop chère la vie, c’est reparti ! Après avoir pris nos quartiers au centre culturel Bruegel en juin 2022 puis co-rédigé une brochure (éditée par Culture & Démocratie), nous avons décidé de reprendre la route, en associant Esquifs, Trapesn, le CA-MDn, le CASAFn et le CSPn. Cette nouvelle version du projet s’intitule : « Trop chère la vie : la caravane des révolté·es ». Une grande partie de la population bruxelloise vit avec des ressources financières insuffisantes : c’est un des premiers facteurs – sinon le principal – de l’endettement des particulier·es. Nous avons décidé de consacrer ce projet à explorer cette thématique en nous demandant : Comment on s’organise quand on vit avec trop peu ?
Cette question, nous l’avons partagée avec les premier·es concerné·es : les Bruxellois·es qui ont des difficultés financières. Pour cela, nous avons organisé une série d’animations et de rencontres dans cinq communes bruxelloises entre mars et juin 2024 (Ixelles, Saint-Gilles, Molenbeek, Laeken, Schaerbeek). À chaque étape, nous avons proposé deux demi-journées d’animations : la première demi-journée était destinée à provoquer des échanges et récolter de la parole, la deuxième demi-journée était consacrée à la réalisation de créations (plastiques, écrites, graphiques…) qui répondent à leur manière aux questions posées à travers notre thématique. Dans toute la panoplie de stands et ateliers que nous avons créés pour l’occasion, nous avons eu très tôt l’envie de consacrer un temps et un espace particulier à la question alimentaire. Nous avons pu mettre cet atelier en pratique à deux occasions, au DK, à Saint-Gilles et au Piment, à Molenbeek.
Le dispositif est le suivant : pour accueillir les participant·es, il y a une table mystère sur laquelle une grande nappe est posée – on devine que sous la nappe, il y a des choses – et les deux animateurs, pour assurer le service, sont en habit de majordome. L’accueil est classe. Les animateurs prennent soin que tout le monde soit bien installé. Ils se présentent : Il y a Hugo (Fortunato), qui travaille comme assistant social au Centre Social Protestant, Étienne (Vincke), qui est témoin du vécu chez Trapes, et Enzo (Fati), qui est artiste et membre actif de Trapes.
Une fois qu’ils se sont présentés, les animateurs dévoilent ce qui se cache sous la grande nappe qui recouvre la table : assiettes, couverts etc. la table est dressée comme au restaurant. Les animateurs demandent alors aux participant·es de leur dire leur plat préféré, qu’ils notent soigneusement comme s’ils prenaient commande. Et puis, ils se tournent vers une caisse qu’ils ont posée sur le côté, et en sortent des boites de conserves, de céréales, une brique de lait… estampillées d’un drapeau européen. Ces produits proviennent du F. E. A. (Fond européen de l’Alimentation) et viennent directement d’un colis alimentaire qu’une des associations membre de Trapes propose à ses usager·es.
Dans ce colis, il y a une vingtaine de produits (mais pas de « frais »). Les animateurs proposent aux participant·es de « passer une nouvelle commande » à partir des produits du colis alimentaire disposés sur la table et essayent d’imaginer collectivement un menu composé avec les produits du colis alimentaire. À partir de là, les échanges commencent.
Discussion ouverte avec Enzo, Étienne, et Hugo, les trois animateurs de l’atelier.
Pouvez-vous vous présenter et nous dire quel rapport vous avez avec l’alimentation ? Qu’est-ce qui fait que vous avez décidé de proposer un atelier autour de cette question ?
Enzo : Personnellement, je n’ai jamais eu affaire aux colis alimentaires. Mais je m’intéresse à cette question pour des raisons familiales. Ma mère avait un potager. On mangeait bien, mieux, des produits qui avaient du gout. J’allais chercher le lait dans la ferme d’à côté. Je savais d’où ça venait. De son côté, ma femme veut manger bien, manger bio. Ça me bottait de creuser cette question dans le cadre du projet de la Caravane. Et puis le dispositif, avec sa mise en scène, était séduisant : cette table mystère, le majordome. La proposition était claire.
Étienne : Moi, je fais mes courses chez Aldi. Je suis passé d’une alimentation à base de plats préparés à une alimentation où je cuisine moi-même. Pour des raisons de prix et de santé. Je vis seul, et cette question de l’alimentation, quand on est seul, n’est pas évidente, ne serait-ce que pour des raisons financières. C’est plus cher d’avoir de la nourriture pour une personne, de ne pas gaspiller. Évidemment, il existe des solutions plus communautaires : des auberges espagnoles, où on peut partager nos plats. Mais parfois, les bonnes solutions n’en sont pas forcément. C’est un moment qui peut aussi être révélateur de diversités de comportements alimentaires et exclure les personnes qui sont moins à l’aise avec le fait de cuisiner ou encore les personnes minorisées (dont les plats peuvent parfois rebuter).
Hugo : Un des visages de la précarité, c’est la question alimentaire. Même si ça fait des années que ça existe. Il y a toujours eu des pauvres et toujours des difficultés au niveau alimentaire. Ma famille, dans les années 1990, bénéficiait du Fond Social européen. Je sais ce que c’est la honte des démarches. J’ai encore en moi des images de mes parents qui discutent avec l’assistante sociale. C’est quelque chose qui me tient à cœur. J’ai vécu ce que les usager·es ressentent. Avec la Caravane, j’ai tout de suite eu envie de mettre en avant cette question de l’accès à l’alimentation. Et de le faire autour d’une table, d’un repas, même imaginaire : quand on a un problème, on le met sur la table. C’est aussi souvent au moment du repas, quand on est ensemble à table, qu’on discute, qu’on dépose les questions familiales.
Et les colis alimentaires ?
Hugo : C’est la base de tout. Avant, chaque produit était estampillé d’une étiquette blanche, neutre, la même pour tous, même pour le lait en poudre. La viande était très synthétique. Comme si on partait à la guerre. Je l’ai vécu comme une alimentation de combat, avec ses stigmates. Avec ça, tu es obligé·e de te rappeler que tu es pauvre, même si tu te penses en dehors de la pauvreté. En atelier, je trouvais intéressant de faire remonter à la surface la parole des usager·es, qui sont les premier·es concerné·es. On a trop souvent l’habitude de parler à leur place, de manière très surplombante. Pour moi, c’était aussi une occasion d’améliorer le service de la structure pour laquelle je travaille.
Comment se sont passés les ateliers ?
Enzo : Au DK, on s’est installé dans la cuisine. Autour de la table, il y avait cinq femmes. Les échanges ont été très fluides. Quand on leur a demandé si elles allaient au restaurant, toutes ont répondu par la négative. Certaines ont évoqué les fast-foods, plus accessibles, mais aussi les restaurants sociaux, où, selon l’une des participantes, l’ambiance laisse parfois à désirer. Puis les participantes ont dérivé sur leurs pratiques alimentaires. Certaines consomment plus des surgelés que du frais, et aussi des plats tout fait. En se recentrant sur les colis alimentaires, la discussion s’est poursuivie avec parfois son lot de colère. Une participante connaissait les produits du F. E. A. , et a souligné que ceux-ci se sont améliorés au fil des ans : « Il y a 20 ans, on n’y trouvait que quatre à cinq produits, aujourd’hui, il y en a plus d’une vingtaine. » Cela étant dit, toutes ont quand même déploré la pauvreté des produits qui étaient sur la table. L’une d’entre elles a même parlé de honte !
Étienne : Au Piment, il y avait huit personnes, dont beaucoup de femmes, qui ne vont pas chercher de colis alimentaires. Ils et elles font leurs courses principalement dans des grandes surfaces. Alors, on a parlé de la grande distribution : des bienfaits et méfaits de la nourriture pas chère. On a dit aussi que, depuis quelques années, le prix du panier a doublé, même pour les magasins discount.
Hugo : C’est vrai que le public était très différent entre les deux ateliers, avec des perspectives et manières d’envisager la réalité assez variées. Au début, je me suis dit que les personnes ne seraient pas très critiques. Mais ce n’est pas vrai, elles étaient très conscientes et informées de la situation. Elles ont donné leur avis et souligné l’importance de pouvoir choisir leur propre alimentation. Cela étant dit, la majorité des personnes présentes partageaient aussi l’idée que les problèmes d’alimentation sont liés à des difficultés plus larges. La question de l’aide alimentaire est un problème dont la société et le pouvoir politique ne s’occupe pas. Il faut une réponse globale aux problèmes de pauvreté.
Qu’est-ce que vous retenez plus personnellement des échanges que vous avez eus ?
Enzo : Au début j’ai trouvé que les participant·es faisaient un peu la fine bouche et j’avais envie de leur dire : « Vous avez vu ce qu’on vous propose ? » Mais je me suis rendu compte que c’est un carton pour un mois, avec une distribution qui dépend du nombre de personnes dans la famille. Par exemple, c’est un litre de lait par personne et par mois. Quand les enfants boivent du lait le matin, quand on utilise du lait pour cuisiner, c’est peu, trop peu. Avec ce qui est proposé, on ne tient jamais un mois. Et puis il y a la diversité de ce qui est proposé : 22 produits pour un mois, c’est vraiment limité. D’ailleurs, les colis alimentaires sont pensés comme un complément. Sauf que pour beaucoup, c’est devenu la seule ressource alimentaire. Or, on sait qu’une alimentation variée est gage de bonne santé. Sauf qu’à l’image de la société, les participant·es ont des pratiques alimentaires très différentes. Malgré toute l’inventivité dont on peut faire preuve, les colis alimentaires sont aussi une manière d’uniformiser les pratiques alimentaires.
Étienne : Faire la file pour les colis alimentaires, c’est dégradant. C’est le signe d’un manque d’autonomie, d’une dépendance, avec un sentiment de honte et d’indignité, même si les organisations qui les distribuent sont bien pensantes. C’est le signe qu’on n’arrive plus à se nourrir, alors que c’est un des gestes primordiaux, qui nous rend humains et adultes. L’éducation de nos enfants, au fond, c’est notamment un long chemin pour savoir s’alimenter. Or là, un colis alimentaire, c’est : je choisis pour toi. C’est pernicieux, pervers, j’ai l’impression que c’est une prison.
Hugo : Dans les colis, la quantité n’est pas suffisante pour faire face aux besoins alimentaires d’une famille. Ça oblige à trouver des solutions parallèles. En général, il n’y a que du sec, pas de produits congelés. Parfois il y a des produits frais, mais ça dépend des services : c’est toujours lié à des donations. Les familles s’adaptent à ce qu’elles reçoivent et déploient une vraie intelligence pour trouver des solutions et trouver du plaisir dans leurs repas.
Enzo : D’ailleurs, certain·es savent très bien utiliser le colis pour ce qu’il est : une ressource dont il faut savoir tirer ce qui les intéresse. Ainsi, certain·es ne prennent pas toujours tout ce qui est proposé parce que ça ne correspond pas à leur alimentation.
Hugo : En fait, c’est une réponse qui ne répond pas aux problèmes. Une réponse qui obéit à des intérêts économiques mal évalués. Ça n’est pas efficace, en termes de temps, d’énergie, de résultats obtenus. Il y a d’autres réponses qui respectent plus la vie privée, les choix individuels. Pourquoi généraliser ? Il y a un vrai manque d’écoute du public cible. Je suis vraiment contre cette façon de maintenir la pauvreté. Quand une personne vient chercher un colis, on ne l’aide pas à sortir du problème. Ça n’est pas du travail social : c’est de la charité. La moitié des personnes qui fréquente mon service par exemple est sans-papier. Même si je donne un colis pendant dix ans toutes les semaines, la personne est toujours sans-papier et le problème de base n’est pas résolu.
Vous avez abordé d’autres pistes que les colis alimentaires avec les participant·es ? Qu’est-ce qu’on peut inventer d’autre ?
Hugo : On peut imaginer que dans les supermarchés les prix soient fixés par l’État pour un panier basique. On peut aussi imaginer avoir un chèque repas : c’est plus intéressant pour donner la liberté de choisir. Il est temps que l’État se saisisse de cette question et arrête de déléguer sa responsabilité aux asbl.
Enzo : On peut aussi baisser la TVA sur certains produits. Donner accès à des lieux où l’alimentation est quasiment gratuite et variée, en lien avec des producteur·ices : il existe des expériences de ce type en Belgique. Je suis aussi sidéré de voir l’absence de jardins et à la place, une infinité de grandes surfaces qui se multiplient, bouchant les espaces de consommation, saturant tout. Personnellement, je ne suis pas stratège et je vais faire jusqu’à cinq fois les courses dans la semaine. Du coup, je dépense plus et plus mal. Pourquoi vouloir consommer tout, tout le temps ?
Hugo : La question de la qualité des produits a plusieurs fois été abordée. Ça compte beaucoup même pour les personnes qui n’ont pas d’argent et pour qui une vie saine, sans problème de santé est primordial. Parenthèse d’ailleurs, pour choisir les produits des colis alimentaires, le Fond Social européen fonctionne en faisant un appel d’offre ouvert aux pays européens. Résultat : dans les colis, on trouve certains produits portugais pourtant présents en Belgique et réciproquement. Ce qui pose aussi des questions environnementales : on est loin des circuits courts !
Étienne : Des initiatives se mettent en place parfois même, à l’échelle locale, par la mise en place d’une sécurité sociale alimentairen… Il faudrait élargir cette idée. Le chantier est immense, mais pas impossible.
Tous en Réseau Autour de la Prévention et de l’Expérience du Surendettement
Centre d’Appui – Médiation de Dettes de la région Bruxelloise
Centre d’Accueil Social Abbé Froidure – Les Petits Riens
Centre Social Protestant
Lire dans ce dossier l’article d’Inès Barfleur « Le projet de sécurité sociale de l’alimentation : le goût de l’avenir ».

