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Dossier

Pour une maison de la souveraineté alimentaire : la Ferme du Chaudron

Entretien avec Clara Dinéty, coordinatrice de l’asbl Ferme du Chaudron et Louise Martin Loustalot, coordinatrice et co-fondatrice des Gastrosophes.

17-07-2024

Située au bord du grand étang de Neerpede (Anderlecht), la Ferme du Chaudron est un lieu public et collectif concédé par la Région de Bruxelles-Capitale à quatre ASBL qui portent un projet s’inscrivant dans le mouvement de transition du système alimentaire. L’inauguration est prévue pour l’été 2024 et on y retrouvera des lieux d’accueil ouverts au public (restaurant, point de vente, salle polyvalente, jardin-potager, verger) ainsi que des pôles d’activités spécifiques (atelier de transformation alimentaire low-tech, maison d’animation, tisanerie, maraichage, insertion socio-professionnelle). « Ce que nous souhaitons pour Anderlecht et pour Bruxelles, ce sont des lieux pour expérimenter une utopie concrète, celle d’un système agricole pérenne, inclusif, nourricier et essaimable, au service de l’autonomie des producteurs et des consommateurs. Bref, en faveur de la souveraineté alimentaire. »

Propos recueillis par Thibault Galland, chargé de recherche à Culture & Démocratie

Quels constats posez-vous sur notre système alimentaire, au niveau des modes de production des aliments mais aussi leurs conséquences sur la santé des consommateur·ices ?
Clara Dinéty : Les constats sont catastrophiques ! En termes de santé, rien qu’en Belgique, environ 15 000 personnes meurent chaque année des causes d’une mauvaise alimentationn et l’accès à une alimentation de qualité et durable ne cesse de se réduire à cause des logiques d’offre. Beaucoup de gens, qui ne sont pourtant pas dans des conditions matérielles si terribles, n’ont pas accès à une alimentation durable et de qualité et développent des maladies liées à cela.
En ce qui concerne la production, le tableau n’est pas brillant non plus : les fermes du pays disparaissent, beaucoup de paysan·nes sont dans une situation de grande précarité et la mécanisation des modes de production n’est pas compatible avec une gestion pérenne des ressources. Au niveau de la transformation et de la distribution, l’alimentation est l’un des secteurs où il y a le plus d’exploitation, notamment des travailleur·ses en situation irrégulière. Autant du côté des producteur·ices que des consommateur·ices, c’est la catastrophe. Mais entre les deux il y a des personnes qui se font plein d’argent : des groupes agro-industriels accaparent des terres et des ressources et produisent de la nourriture qui empoisonne tout le monde.

Louise Loustalot : À cela, j’ajouterais le lien entre économie de marché et alimentation. Celle-ci est soumise aux mêmes aléas que tous les autres champs économiques, alors qu’on dépend tou·tes de l’alimentation pour être en bonne santé.
Par exemple, la politique agricole commune (PAC) propose une vision politique productivisten, industrielle et spéculative. Il s’agit du premier budget de l’Union européenne, c’est-à-dire l’endroit où les citoyen·nes cotisent le plus. Pourtant les producteur·ices sont dans une grande détresse. Avec la PAC et ses deux types de subvention − à l’hectare et à l’investissementn −, la logique n’est plus basée sur les conséquences sanitaires, sociales et environnementales mais sur des enjeux de productivité et de rentabilité. Il faut faire un maximum d’économies d’échelle pour produire beaucoup à moindre cout. Ce ne sont pas des caractéristiques propres au système alimentaire : on les retrouve dans les autres champs économiques. Pourtant, je pense que l’alimentation devrait bénéficier d’un statut privilégié et encadré.
Avec les Gastrosophes, on observe que l’aide alimentaire est une variable d’ajustement de la production industrielle. Par exemple, l’Union européenne lance des marchés publics pour aider les personnes les plus démunies mais ce sont des appels auxquels seuls les gros acteurs agro-industriels sont en mesure de répondre. Cela leur permet de valoriser de la production de mauvaise qualité en faisant de la marge dessus ! Ainsi, donner de la nourriture de mauvaise qualité aux pauvres contribue à soutenir le système économique en place.

C. D. : Même l’organisation de l’aide alimentaire est en train d’être phagocytée par des entreprises capitalistes : de plus en plus, des start-ups organisent la récupération de produits invendus.

Comment vos associations essaient-elles de répondre à ces constats ?
C. D. : On a le sentiment qu’on se débat dans une mare beaucoup trop grande pour nous. Toutes les initiatives sont évidemment souhaitables mais l’impact parait assez inoffensif par rapport à l’ampleur du problème.
Le Champ du Chaudron est un espace coopératif situé à Anderlecht. Il ambitionne de connecter les citoyen·nes à leur alimentation, de nourrir la ville de manière durable, par le moyen du maraichage, de la cuisine et des activités culturelles. En pratique, on démontre que c’est possible de produire des légumes en mettant en place des techniques de culture qui permettent de s’affranchir davantage des énergies fossiles. Même sur un hectare : contrairement à ce qu’affirme le récit dominant, il est aussi possible de nourrir des gens avec des petites exploitations. Il en faut juste beaucoup. L’agriculture familiale nourrissait l’humanité jusqu’à il y a peu et c’est encore ce qui a cours dans une large partie du monde. L’idée qu’on n’arrivera plus à nourrir les gens si l’on redécoupe les grosses exploitations et qu’on arrête l’ultra-productivisme mécanisé est un mythe. Par contre, le modèle agro-écologique demande beaucoup de travailleurs et travailleuses, et c’est un problème aujourd’hui car à l’heure actuelle, même si on constate un certain intérêt pour le métier chez des personnes non issues du milieu agricole, très peu de jeunes grandissent en rêvant d’être agriculteur·ice, d’être mal payé·e pour passer leurs journées dehors dans le froid et se casser le dos.

L. L. : Les Gastrosophes, ça vient d’une bande de potes qui aimaient bien manger ensemble et qui faisaient beaucoup de récup’. Certain·es travaillaient déjà dans la restauration mais en avaient marre de cuisiner uniquement pour les bourgeois·es. Un jour, on s’est dit que ce serait possible de connecter les deux : faire de la récup’ pour cuisiner pour des personnes qui n’ont jamais l’occasion d’être servies, ni même d’accéder à un type d’alimentation qui nourrit le corps mais aussi l’estime de soi, la connexion aux autres, la connaissance du monde, etc.
On a commencé à faire ça de façon aléatoire, un peu chaotique et gratuite et puis c’est devenu très sérieux car ça coïncidait avec l’intention de Bruxelles Environnement de développer une politique alimentaire durable dans la Région. Très vite, on a eu des demandes d’entreprises qui acceptaient de payer pour un service des Gastrosophes. Et il est là le modèle : d’un côté faire payer les riches pour manger leurs propres poubelles, et de l’autre proposer un service gratuit pour des personnes qui n’ont pas les moyens de gaspiller. Par la suite, on a été subsidié·es par d’autres dispositifs financiers de la Région (Good Food, Be Circular), ce qui nous a permis de développer l’activité. Aujourd’hui, on propose différents services, toujours le même type de plats, mais on varie les tarifs selon le degré de privilège de nos client·es.

Comment se développe votre projet commun, la Ferme du Chaudron ?
C. D. : On essaie d’y esquisser ce qui pourrait être un lieu récurrent, duplicable à l’envi dans un système alimentaire réformé. On travaille à imaginer d’autres types de fonctionnement, d’autres scénarios alimentaires. On essaie de faire circuler ces idées, de les faire s’imprégner chez les gens avec lesquels on travaille, notamment les politiques.

L. L. : On pourrait continuer à mener nos missions chacun·e de notre côté, individuellement, mais alors on ne serait pas capables de transformer le système alimentaire. Se mettre ensemble ne suffira pas à tout changer mais permet de poser toutes ces questions en synergie. Des questions qui sont transversales mais qu’on n’arrive pas à mettre en commune en étant chacun·e éparpillé·e dans ses activités. La Ferme du Chaudron tente de créer un espace pour une expérience de démocratie alimentaire, avec des acteur·ices concerné·es par au moins une partie de la problématique. L’idée est de repenser l’agriculture et l’alimentation dans des lieux à taille humaine − de repenser la logique de seuil : à partir de quelle taille devient-il possible de développer quelque chose qui tienne un peu la route ?

C. D. : La Ferme du Chaudron est dédiée à l’alimentation mais autrement que comme simple espace de consommation : c’est aussi un lieu de formation, de mise en lien, de travail collectif, de réappropriation de savoirs. On part du constat que tout le monde mange mal. Trop de produits transformés de faible qualité nutritive pour les plus pauvres, trop de viande et de produits importés des quatre coins du monde pour les plus riches, et globalement une alimentation mauvaise pour l’environnement. Il ne s’agit pas pour autant de culpabiliser les consommateur·ices : tout est fait pour encourager ce type de pratiques.
Il est important de dire que bien manger n’est pas une affaire de bon ou de mauvais gout : nous ne voulons pas reproduire une forme de distinction autour de la nourriture en affirmant ce qui est bien ou mal. L’enjeu ici est de lutter contre les dominations de classe : ne plus accepter que des gens se fassent exploiter pour produire de la nourriture ou que d’autres n’arrivent pas à se nourrir convenablement pendant que d’autres s’enrichissent.

On note un intérêt grandissant de la part des écoles, des associations et des jeunes pour cette question de comment on produit la nourriture. Les agriculteur·ices de la région sont sans cesse sollicité·es pour accueillir des jeunes sur leur champ. Mais le travail de production est déjà difficile et ils et elles n’ont pas forcément l’énergie de se rajouter cette tâche. C’est un rôle d’accueil que la Ferme du Chaudron souhaite assumer : travailler avec les publics sur l’ensemble des enjeux liés à l’alimentation. On aimerait que la Région de Bruxelles-Capitale nous soutienne de façon structurelle, et pour la diversité des missions que l’on mène.

Vous mobilisez des enjeux intersectionnels entre écologie, justice sociale, éducation, insertion et cohésion sociale. Comment arrivez-vous à composer ensemble une vision commune ?
C. D. : C’est un grand défi et pas toujours simple. Même à notre petite échelle, il y a des cultures d’associations différentes. Par ailleurs, la thématique de l’alimentation est particulièrement transversale. C’est une chance de pouvoir se confronter à d’autres représentations − mêmes s’il y a aussi des discussions parfois compliquées −, cela force à trouver un langage commun.

L. L. : Rassembler des acteur·ices qui n’ont pas grand-chose à voir pour se mettre en coopérative : c’est à cet endroit-là que se joue le début de la reprise en mains démocratique. L’alimentation touche à l’ensemble des problématiques travaillées par les associations et si on veut parvenir à agir dessus, il faut essayer de jouer sur l’ensemble de ces problématiques et en synergie. La complexité à affronter en se mettant ensemble, c’est le premier élément susceptible de créer vraiment de la démocratie alimentaire.
Finalement, avec ce projet de Maison de la souveraineté, quels seraient vos objectifs d’ici un an, cinq ans et dix ans ? Où vous vous voyez arriver ?

L. L. : D’ici un an, n’étant pas complètement subventionné·es, l’objectif pour nos propres structures, c’est déjà la survie de nos projets d’alimentation non industrielles.

C. D. : Dans cinq ans, ce serait bien que la Ferme du Chaudron tienne la route financièrement, humainement et que cela fasse sens. Par exemple, que le lieu permette de trouver des informations sur l’auto-production, rencontrer des interlocuteur·ices pour savoir ce qu’on peut acheter localement. Par extension, que d’autres maisons de l’alimentation s’ouvrent.

L. L. : D’ici dix ans, ce serait de penser des lieux d’alimentation durables en phase avec la réalité multiculturelle de Bruxelles, avec l’enjeu de faire correspondre et rapprocher la production de ce que les populations veulent manger. Aussi, il s’agirait de réfléchir à une logique de seuil pour passer à l’échelle supérieure.

C. D. : Oui, on est trop habitué·e à penser par petits projets. Il faut se réapproprier des enjeux de plus grande échelle pour proposer d’autres modèles de production qu’agro-industriels.

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Journal 58
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