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Dossier

Genèse du productivisme : la croissance sans limite

Thibault Scohier, critique culturel, rédacteur chez Surimpressions et membre de Culture & Démocratie.

17-07-2024

On peut le lire dans l’ensemble des articles qui composent ce dossier sur l’alimentation, l’agriculture en Europe aujourd’hui est largement productiviste. Mais qu’entend-on derrière ce terme de productivisme ? Thibault Scohier revient ici aux origines de ce concept, notamment à partir de l’ouvrage de Serge Audier L’âge productiviste. De la notion de progrès soutenue au XIXe siècle à la situation écologique actuelle, ce texte constitue un rappel essentiel pour questionner nos modes de production et notre rapport à l’agriculture.

Il ne fait aucun doute que nous vivons dans une société productiviste. Il ne fait non plus aucun doute que cette société fait elle-même partie d’un système de commerce mondialisé qui prône, lui aussi, une conception productiviste de l’économie en général et de l’agriculture en particulier. Or, il est beaucoup plus difficile de caractériser précisément ce qu’on met derrière ce terme de « productivisme » ; plus, définir le productivisme c’est déjà s’avancer sur un grand champ de bataille intellectuel où les concepts deviennent eux-mêmes des cibles stratégiques. Comme le note Serge Audier dans son ouvrage de référence, L’Âge productiviste : « le mot [productivisme] n’a pas la précision technique de “productivité”, il ne relève pas du champ académique, et il comporte une certaine ambiguïté et plasticité qu’il faut prendre au sérieux en tant que fait culturel. » Et c’est quand il définit ce fait culturel qu’il trace les frontières du sujet sur lequel nous allons nous pencher : « Celui, au-delà de ses variations, d’un culte sans précédent de la production comme telle, la plus efficace possible et à vocation exponentiellen ».
L’étude du productivisme ne peut plus faire l’impasse sur la situation écologique actuelle. Dans la droite ligne d’Audier, on peut même dire que son analyse et sa critique s’articule au besoin de réinventer nos modes de production et notamment notre rapport à l’agriculture et au lien entre les aliments que nous consommons et la manière dont ils sont cultivés, conditionnés, transportés et vendus. Il faut alors bien distinguer ce qui a trait à la production − des méthodes historiques, leur évolution et leurs conséquences − et le productivisme − une idéologie prônant un ensemble de méthodes particulières.

Le mythe du progrès constant
Si l’on se concentre sur cette idéologie, ce « culte », il faut noter qu’il prend racine dans la modernité, aux XVIIe et XVIIIe siècles, mais qu’il est réellement formulé et popularisé pendant la seconde moitié du XIXe siècle. C’est d’ailleurs un industriel et chimiste belge, Ernest Solvay, qui va participer à diffuser le productivisme à travers ses écrits mais aussi à l’aide des institutions qu’il participe à financer, notamment plusieurs instituts de l’Université Libre de Bruxelles.
Solvay pense le productivisme comme un concept doublement transversal. D’abord, il est censé rendre compte du progrès des sciences de son époque, pas seulement la chimie ou la biologie mais aussi la sociologie ou encore les sciences éducatives. Il y inscrit toutefois, dans une atmosphère chargée de positivisme, une hiérarchie claire : ce sont les lois « physico-chimiques » qui « régissent l’homme et la société ». Solvay rêve même d’un « comptabilisme » qui « établirait pour chaque homme, dès son entrée dans la vie active, un « compte social » et qui « permettrait d’établir […] l’apport de chacun » (p. 59). Ensuite, il s’agit à ses yeux d’un concept performatif, d’une action politique intégrée à sa volonté d’unifier le Parti libéral derrière une bannière commune. Comme le note Audier, même si Solvay était classé dans la frange « sociale » des libéraux de son époque, ce mouvement intellectuel n’est pas exempt d’une « peur sociale sous-jacente » devant un Progrès non contrôlé et qui pourrait pousser les « classes inférieures » à « relever la tête » (p. 59). Il s’agit donc, de ce point de vue, de tout ramener à la logique de la production, aussi bien « les loisirs » que la « formation ». Solvay a donc participé à synthétiser une conception du productivisme, transversale et conquérante, visant à fournir aux « progressistes » libéraux une doctrine à même de répondre à celle des socialistes et des marxistes.
Mais dans le domaine précis de l’agriculture, le développement du productivisme a été acté dès le XIXe siècle. L’historien Anthony Hamon fait remonter l’apparition du paradigme productiviste en France à 1855 et à la publication de Principes économiques de la culture améliorante par Édouard Lecouteux.
La transformation n’est pas d’abord technique… mais commerciale. Lecouteux préconisait d’élargir les horizons de la production agricole et de viser en priorité les marchés extérieurs. « Alors que la France était protectionniste, [il] préconisait surtout d’ouvrir nos frontières, d’exporter. [L’]idée était que pour fournir à manger à toute la nation, l’agriculture française devait exportern. » Cela peut sembler aller de soi aujourd’hui mais le basculement est de taille : non seulement fournir des aliments à celles et ceux qui les produisent n’est plus l’objectif principal de l’agriculture mais, pour pouvoir les nourrir, il faut entrer dans le marché international. Comme le note Anthony Hamon cette vision productiviste est encore le socle des politiques agricoles contemporaines : il faut défendre la capacité d’exportations des filières, d’autant plus que la biomasse est devenu une ressource utile et même prisée par le secteur énergétique.

Le productivisme triomphant ?
Tout au long du XXe siècle, entre guerres et phases d’industrialisation, qui allaient de pair, le productivisme est devenu un des dogmes de l’économie mondialisée. Il n’est pas étonnant que le néolibéralisme en ait hérité et qu’il constitue toujours une clé de voute de ses politiques industrielles et agricoles. Mais comme Audier passe plusieurs centaines de pages à le démontrer, il serait fallacieux de réduire l’esprit productiviste à la droite de l’échiquier politique. En fait, entre la Deuxième Guerre mondiale et les années 1970, c’est le paradigme keynésienn qui a soutenu un développement productiviste effréné. Issues du grand compromis social-démocrate d’après-guerre, les politiques keynésiennes avaient le mérite de redistribuer plus équitablement les fruits de la croissance entre le travail et le capital. Cela ne les empêchaient toutefois pas de s’aveugler sur l’illimitation de la croissance et sur les enjeux écologiques ; et cela n’empêche pas de nombreux·ses progressistes actuel·les de réclamer leur retour. Cela explique pourquoi, tout au long de l’histoire du productivisme, un consensus a existé entre gauche et droite sur l’importance du progrès technique.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Depuis les chocs pétroliers, les alarmes sont tirées régulièrement, l’écologie est devenue un sujet de société majeur et a même engendré de nouveaux clivages et partis politiques. Les rapports sur l’état du climat se succèdent et les mises en garde dramatiques se suivent. Pourtant, le productivisme marche toujours sur ses deux pieds. Audier le résume bien : « En tout cas, on est frappé par le fait que le défi écologique, en dépit de son caractère extraordinairement alarmant, ne provoque pas du tout les types de luttes et de mobilisations massives qui ont permis au moins d’humaniser le capitalisme. » (p. 816)

Le dépassement nécessaire
Comment dépasser le productivisme ? Peut-on seulement « l’humaniser » pour suivre la comparaison d’Audier ? Chez l’auteur, la piste à suivre est celle de la conflictualité républicaine-démocratique. Il s’agit de mettre en place le terrain adéquat pour un débat autour du bien commun et d’une définition commune, même imparfaite, de la « bonne vie ». C’est la solution de la raison. Cependant, elle semble terriblement lointaine dans un contexte où la conflictualité, saine et nécessaire, est canalisée par les tenants de la guerre de civilisation et de l’exclusion violente de l’autre et des différences.
Cet article n’a bien sûr pas la prétention d’apporter des réponses à un problème aussi vaste et profond, mais on peut encore fournir le tracé de quelques sentiers intellectuels. La lecture de l’économiste Karl Polanyi est sans aucun doute fondamentale à qui veut comprendre la nature d’une économie pensée comme humaine − son travail dans La Grande transformation est un outil formidable pour se préserver d’une conception économique orthodoxe qui voudrait que les lois sociales soient soumises à celle d’une économie parfaitement déterminante. Rouvrir quelques ouvrages du philosophe Cornélius Castoriadis peut aussi être d’un grand secours. Critique précurseur de la croissance, il met l’accent sur l’importance du sens et de l’autonomie (se donner ses propres lois), deux concepts, là encore, utiles par les temps qui courent. Toutes ces pistes pour résoudre la dissonance fondamentale du système capitaliste contemporain : There is no alternative dans un monde au bord du gouffre écologique.

1

Serge Audier, L’Âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèche et alternatives écologiques, La Découverte, 2019, p. 58. L’ouvrage d’Audier sera régulièrement cité, pour éviter des notes inutiles, la page sera indiquée dans le texte entre parenthèse.

2

Marie Astier et Anthony Hamon, « Le productivisme est omniprésent dans l’histoire agricole française », in Reporterre, avril 2024.

3

Le keynésianisme est à la fois une école de pensée économique fondée par l’économiste britannique John Maynard Keynes, et le nom générique donné aux différentes écoles de pensées postérieures affiliées au keynésianisme. La thèse centrale des keynésiens est que les marchés laissés à eux-mêmes ne conduisent pas nécessairement à l’optimum économique, et que l’État et les institutions publiques ont ainsi un rôle majeur à jouer dans le domaine économique afin de pallier les défaillances du marché, d’ordre structurel. (source : Wikipédia)

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