Poésie, art, nature et agriculture : le bon cocktail pour changer d’imaginaire et de système alimentaire ? C’est le pari de Zone Sensible, dans un territoire abimé où règne la malbouffe (Seine-Saint-Denis). Ferme pilote qui distribue une grande part de sa production aux associations locales mais aussi plateforme pédagogique pour se reconnecter au maraichage écoresponsable, découvrir une cuisine ancrée dans le local et partager la diversité des traditions culinaires. C’est aussi un centre d’art et un laboratoire où des artistes en résidence croisent des équipes de recherche-action. Autant de « pratiques transformatrices » pour soigner, par l’alimentation, notre société malade et inventer un futur habitable.
Propos recueillis par Maryline Le Corre, coordinatrice à Culture & Démocratie.
Pourriez-vous présenter le parti poétique en général et le projet Zone Sensible en particulier ?
Le parti poétique a été créé en 2004 à l’initiative d’Olivier Darné, artiste plasticien devenu apiculteur, qui a monté cette association sous la forme d’un collectif artistique avec pour ambition d’explorer les liens entre art, écologie et milieu urbain. Pendant un certain nombre d’années, le collectif a travaillé sur l’art dans l’espace public notamment autour de la question de la pollinisation de la ville. Au fil des ans, le projet s’est resserré autour du triptyque nature/ culture/nourriture avec des explorations artistiques doublées d’une mission de médiation participative autour de l’art et de l’écologie.
Fin 2016, la ville de Saint-Denis lance un appel à projets pour reprendre un terrain maraicher.
Le parti poétique récupère alors un hectare dans une ferme ouverte de Saint-Denis, considérée comme la dernière ferme maraichère encore en activité aux portes de Paris. L’idée est d’y créer le projet Zone Sensible : un lieu d’expérimentation et de programmation artistique et culturelle autour du triptyque nature/culture/nourriture. C’est d’abord un projet de restauration écologique du territoire dans la mesure où le terrain que l’on récupère est riche mais pollué. La ferme est située sur une terre historiquement maraîchère (territoire de la Plaine des Vertus, autrefois nommé « le ventre de Paris » et sur lequel plus de 300 familles d’agriculteur·ices étaient implantées). L’industrialisation des années 1970-1980 a pollué les sols, et la dernière activité de mono-culture de salade n’a pas participé à leur dépollution. En 2016, le couple d’agriculteur·ices qui occupait les lieux a pris sa retraite et donné les clés à Saint-Denis. La ville ne souhaitait pas que ce terrain soit destiné à un projet immobilier et a proposé à des associations de le récupérer, pourvu qu’il conserve son aspect nourricier et maraicher et soit ouvert aux publics.
En quoi l’association des termes nature/ culture/nourriture vous semblait-elle intéressante ?
Pour Olivier Darné, le lien entre art et nourriture s’est fait autour de la question de la pollinisation de la ville, à partir de la présence de l’abeille dans les écosystèmes et du soin au vivant. Aujourd’hui c’est davantage la question nourricière qui est au cœur du projet, dans la mesure où l’on est sur un terrain maraicher qui a vocation à nourrir les êtres humains.
Cette réflexion se fait aussi beaucoup en rapport avec le territoire et ses populations locales. La Seine-Saint-Denis est un territoire socio-économique très disparate et précaire où le rapport au vivant et à l’alimentation pose problème. C’est un milieu très urbanisé et pollué où les infrastructures pour acheter de la nourriture sont peu nombreuses comparées aux chiffres nationaux ou même à l’Ile-de-France. Il y a peu de mobilité et les gens ont peu d’opportunité de voir des espaces verts, des espaces liés au vivant. Il y a aussi beaucoup de malbouffe, ce qui crée des problématiques de santé commune. Avec le projet Zone Sensible, on essaye de sensibiliser mais aussi de créer des espaces de réflexion et d’échange avec ces populations qui ont beaucoup de choses à apporter, en particulier dans leur diversité.
À Zone Sensible vous pratiquez notamment la permaculture. Quel modèle agricole souhaitez vous mettre en place ?
Quand on a repris le terrain, on a utilisé la permaculture pour restaurer écologiquement l’espace. Aujourd’hui, on a planté plus de 250 espèces végétales différentes. Cela a permis de recréer des écosystèmes vivants, grâce aux lombrics qui ont largement dépollué les sols. En plus de cette volonté de restauration écologique, nous avons aussi créé ce qu’on a appelé symboliquement une « ferme des cultures du monde ». L’idée était de planter plusieurs centaines d’espèces végétales en écho à la diversité culturelle du territoire où coexistent plus de 150 nationalités. On voulait témoigner de cette diversité et que les personnes qui viennent à Zone Sensible se rendent compte de cette multiplicité agriculturelle et découvrent des méthodes d’agriculture autres que celles du modèle intensif majoritairement pratiqué aujourd’hui. Toutefois, on n’a pas vocation à nourrir le territoire.
Avec seulement un hectare on ne produit qu’entre 6 et 8 tonnes de légumes par an. On a plutôt l’ambition d’être un démonstrateur, en étant une ferme bas voire zéro carbone, qui produit avec des méthodes saines, durables et responsables.
Pensez-vous qu’un tel modèle puisse être transposable à plus grande échelle ?
Difficile d’imaginer que toutes les fermes fonctionnent de cette manière. Mais je crois qu’il y a des choses dont on peut s’inspirer dans les techniques de permaculture, dans la coexistence des espèces, dans la sortie de la mono-culture et la pratique de l’agroforesterie, dans le fait de cultiver des échanges inter-espèces qui permettent une production plus saine, un moindre appauvrissement, voire des restaurations écologiques des sols.
Qui profite de ce qui est produit sur la ferme ? La production agricole n’est d’ailleurs pas le seul objectif du lieu. Quelles autres activités proposez-vous ?
Près de 70 % de ce qui est produit est donné à des associations sociales ou culturelles partenaires avec lesquelles on travaille et qui les redistribuent aux habitant·es du territoire.
Cette année on travaille avec le Secours populaire de Saint-Denis, avec l’Amicale du Nid qui accompagne des femmes en situation de grande précarité ou à la rue, ou encore avec un centre socioculturel coopératif, le 110. Chaque semaine entre avril et octobre, on leur distribue une partie de notre production de légumes et ces deux associations les redistribuent directement à leurs bénéficiaires. On a commencé à fonctionner de cette façon en 2020. Initialement on vendait la production de légumes sous forme de paniers, un peu comme un système d’AMAP. Mais au moment de l’épidémie de Covid-19, on s’est rendu compte que les besoins du territoire n’étaient pas là. Alors on a lancé ce projet appelé « solidarité pandémique ». Les 30 % restants de la production sont des produits de « haute valeur ajoutée » comme des fleurs comestibles ou des aromates, qui sont vendus à des restaurateur·ices en Ile-de-France dans une logique de circuit court.
Au-delà de donner des légumes aux habitant·es, on organise aussi des actions de transmission et de pédagogie tout au long de l’année : cours d’initiation au maraichage, ateliers de cuisine… Ces activités sont en grande majorité gratuites. On a notamment monté en 2022 un programme qui s’appelle L’École du bien manger, qui propose des ateliers de cuisine, des échanges et des discussions autour de l’alimentation saine, durable et accessible aux habitant·es du territoire. Initialement ce programme fut pensé avec Christophe Lavelle, chercheur au CNRS et spécialiste de l’alimentation. Il nous a aidé·es à imaginer des cours de cuisine adaptés au contexte local. C’est-à-dire comment cuisiner sainement et durablement mais dans la limite des produits que l’on peut trouver sur le territoire et d’un budget qui y est souvent restreint. Nous souhaitons répondre à des besoins de démocratie et de justice alimentaire sans être dans un système descendant.
Je crois qu’il y a des choses dont on peut s’inspirer dans les techniques de permaculture, dans la coexistence des espèces, dans la sortie de la mono-culture et la pratique de l’agroforesterie, dans le fait de cultiver des échanges inter-espèces qui permettent une production plus saine, un moindre appauvrissement, voire des restaurations écologiques des sols.
À partir de 2020, nous avons aussi participé au projet européen intitulé La table et le territoire. C’était un projet collaboratif mené par cinq structures culturelles européennes dont l’objectif était de mettre en valeur l’importance d’une transformation socio-écologique du territoire au travers de démarches participatives, artistiques et de mobilisation citoyenne. À Zone Sensible, ça a donné lieu à l’édition du livre Récits-recettes, en partenariat avec COALn et le LADYSSn. On est parti·es à la rencontre des habitant·es de Saint-Denis pour récolter des recettes et des récits autour de l’alimentation. On s’est rendu compte que sur un territoire aussi cosmopolite que la Seine-Saint-Denis, le rapport à l’alimentation racontait beaucoup de choses sociologiquement, que ce soit sur un héritage, une migration, des conditions de vie… Ce livre est à la fois un livre de sociologie, un objet d’art et aussi tout simplement un livre de recettes de la Seine-Saint-Denis. Aujourd’hui on s’en sert dans les cours de cuisine que l’on organise.
Quels sont les moyens de financement de ce projet ?
Le terrain est mis à disposition par la ville de Saint-Denis, donc on ne paye pas de loyer. On touche des subventions publiques qui viennent du département, de la région mais aussi de l’Europe. Cela représente environ 60 % de nos financements. À côté de ça, on a aussi des subventions privées, des dons de mécènes qui croient au projet. La vente de légumes n’est pas du tout suffisante pour auto-financer le projet. Les recettes de ce que l’on vend aux restaurateur·ices ne couvrent même pas les salaires des maraichers… Aujourd’hui on dépend des subventions. Mais on n’est pas simplement un lieu nourricier, on a une mission d’intérêt général qui est celle de la transmission et de la diffusion de créations artistiques et culturelles.
En effet, Zone Sensible est aussi un centre d’art qui accueille des artistes en résidence.
Oui, dans une démarche de soutien à la création, nous accueillons plusieurs résidences chaque année. Les artistes accueilli·es interrogent, dans la majorité des cas, ces liens entre art et écologie et intègrent la question environnementale dans leur pratique artistique. On accueille notamment une résidence longue qui dure entre 10 et 12 mois, financée par le département, et qui permet à un·e artiste ou un collectif de s’ancrer sur le territoire de Zone Sensible pour créer un projet artistique. Par s’ancrer, on entend valoriser les ressources offertes par la ferme, au niveau du terrain, des sols, ou de connaissances intellectuelles via les expertises développées à Zone Sensible, mais aussi en lien avec le territoire par des actions de transmission ou par la participation des publics à la création des œuvres et au projet de manière générale. Ces pratiques montrent comment des artistes aujourd’hui peuvent engager par leur démarche des transformations écologiques des territoires de manière très concrète.
Caroline le Mehauté est l’artiste en résidence à Zone Sensible en 2024 avec un projet qui s’appelle Soigner la terre. C’est une sculptrice, artiste visuelle, qui travaille beaucoup à partir de la terre crue et de l’argile et qui, pour son projet à Zone Sensible, interroge la question de la qualité et du soin des sols autour notamment du processus de phytoremédiation. Les plantes phytore-médiatrices sont des plantes qui ont la capacité de capter des polluants (par exemple le plomb) dans les sols et potentiellement de les dépolluer.
Très concrètement, on a mis à sa disposition une parcelle de terre sur laquelle elle a planté un certain nombre de plantes bio-indicatrices (qui peuvent révéler la composition des sols) et phytoremédiatrices (qui les dépolluent). Des analyses du sol ont été faites avant les plantations, d’autres seront faites après, afin de pouvoir mesurer concrètement l’effet de ces dernières.
Ça c’est la partie recherche, mais il y a aussi une partie sensible et artistique dans le projet, dans laquelle elle va développer une œuvre architecturale constituée de terre crue sous la forme d’une banque de graines qui accueillera celles des plantes remédiatrices. L’idée est que les oiseaux puissent diffuser celles-ci sur le territoire de Zone Sensible mais aussi plus largement dans les espaces verts alentours. Ça interroge de manière sensible et poétique une façon de se projeter et d’imaginer une solution possible de transformation écologique des sols à un niveau local.
Vous participez également à la recherche-action intitulée H-Lab ?
Le H-Lab, pour Hectare Laboratoire, est un projet de recherche-action assez important pour le parti poétique. Il a été lancé en 2020, avec le financement de la fondation de France puis de l’Agence de la transition éclogique en collaboration avec l’institut Michel Serres. Pratiquement, il s’agit d’observer l’ensemble des projets mis en œuvre à Zone Sensible afin de modéliser des protocoles qui permettent d’évaluer les éventuelles plus-values sociales, environnementales et économiques. Un rapport de 2023 étudie Zone Sensible à partir du protocole des solutions fondées sur la nature et s’interroge sur la possibilité que les solutions aux bouleversements environnementaux puissent être trouvées dans des projets qui eux-mêmes s’appuient sur des écosystèmes naturels. Le projet Zone Sensible a été étudié à partir de ce cadre, suivant plusieurs critères en termes de production agricole, mais aussi de gouvernance de projet, d’impact sur les publics et d’inclusion de ceux-ci. À terme, l’idée serait de diffuser ces méthodologies à plus large échelle, afin d’inspirer d’autres porteur·ses de projets de fermes urbaines ou de lieux culturels.
Ces pratiques montrent comment des artistes aujourd’hui peuvent engager par leur démarche des transformations écologiques des territoires de manière très concrète.
Justement le parti poétique essaime : quel est ce nouveau lieu qui va ouvrir dans le Pays d’Arles ?
Oui, c’est notre première expérience d’essaimage. Elle a été lancée en 2022 mais le lieu ne sera ouvert qu’en septembre 2024. Le parti poétique a récupéré un terrain d’environ un hectare dans le Pays d’Arles. L’idée est d’y expérimenter les mêmes principes de permaculture qu’à Zone Sensible. Une forêt jardin est également prévue. Tout cela doit bien sûr être adapté à un contexte assez différent. Car si Zone Sensible est située dans un milieu urbain extrêmement dense, le terrain d’Arles se trouve vraiment dans
un espace rural. Au niveau climatique c’est aussi différent. Là-bas, par exemple, la question de l’eau est centrale. Mais il y a la même envie de créer un espace de ressources et de transmission ancré sur un territoire ainsi qu’un lieu d’art et de programmation autour de la thématique nature/culture/nourriture.
Coalition pour une écologie culturelle : https://projetcoal.org/

