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Édito

Pour un système alimentaire durable et démocratique

Pierre Hemptinne pour la rédaction

20-08-2024

« Dans les années 1990 [au Bangladesh], des villages se sont déclarés zones sans poison, sans pesticide, sans OGM, sans engrais azotés, avec refus de faire entrer les multinationales. Des méthodes culturales anciennes ont été ravivées pour retrouver de la diversité alimentaire. Ce sont les femmes qui ont porté le mouvement [paysan Nayakrishi Andolon] en proclamant “Amanda”, c’est-à-dire le bonheur pour tous : elles ont repris la charge de la conservation des semences et ont établi un marché local, tout en décrétant l’abolition
du système patriarcal de la dote. »
Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, La Découverte, 2024.

Mises en bouche
Manger est une fonction centrale. Elle croise toutes les dimensions de la vie, reflète toutes les actualités sociales, économiques, culturelles, écologiques. Il suffit d’écouter les mille et une manières de parler de la nourriture, de ce que l’on aime avoir (ou pas) au menu, des souvenirs de plats traumatiques, des relations d’amour ou de haine face aux fourneaux, des marques préférées de plats préparés, des ambiances autour de la table familiale, des méthodes pour arpenter les supermarchés : florilège avec « Les pieds nus dans le plat », ou avec l’entretien de Nora Bouazzouni, autrice de Mangez les riches, qui analyse les valences sociales, genrées, coloniales et discriminantes au fond de nos assiettes.

Entrées
Le pain est « le » référentiel nourricier. La base de l’alimentation en de nombreuses cultures. Il est lié à l’histoire de la domestication du blé, moment clé de l’humanité. L’expression « du pain et des jeux » en dit long et bien des révolutions se sont déclenchées quand le pain manquait ! Quel est le pain que l’on mange aujourd’hui ? Comment est-il produit ? Le pain raconte l’industrialisation croissante de notre alimentation, la perte de relation avec les savoirs paysans et artisans. Mais avec ceux et celles qui recommencent à faire du pain savoureux, local, bio, consistant, la boulangerie se libère de l’insipide industriel. Ce que nous racontent deux chercheuses en agroécologie dans l’article « Le pain nourricier ».
La manière dont l’être humain décide de se nourrir détermine son rapport au vivant, son économie, son organisation sociale. Notre système alimentaire, productiviste, accro aux monocultures et aux intrants chimiques, cumule empreinte carbone colossale, destruction de la biodiversité et menace majeure sur la santé publique. Il s’emploie en outre à masquer l’origine de ses productions. « La norme occidentale contemporaine d’existence, c’est la méconnaissance des mains qui agencent, fabriquent et nettoient les objets de la vie quotidiennen. » Où en est notre système alimentaire, d’où vient-il et comment repenser des politiques agricoles communes adaptées à l’exigence de transition ? C’est ce que documente le vétérinaire et biologiste Julien Fosse dans l’article « Refonder notre système alimentaire : les voies d’une bifurcation vers la soutenabilité ».
Les syndicats agricoles illustrent la confrontation très âpre pour le contrôle du système alimentaire. D’un côté les syndicats de l’agro-industrie, puissants, omniprésents, au lobbying très efficace. On n’entend qu’eux. Ils ont l’oreille du politique. Il est dès lors important que les citoyen·nes prennent connaissance de l’action de syndicats alternatifs, tournés vers l’agroécologie, la renaissance des savoir-faire paysans, une vraie valorisation du travail agricole de proximité et une autre organisation de l’accès aux terres agricoles. L’existence de tels syndicats prouve que des forces de changement sont disponibles. Présentation avec Timothée Petel de la FUGEA (Fédération Unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs) dans l’article « Valoriser le métier d’agriculteur·ice en Wallonie et permettre la transition ».

Plats
Inventer un nouveau système alimentaire, à l’échelle de la planète, est la condition première pour restaurer l’habitabilité de la terre. Le régime d’exploitation actuel est responsable, entre autres dégâts, d’une dégradation alarmante du sol qui nous nourrit. « En 2018, par exemple, le Centre commun de recherche de l’Union européenne a estimé que, à l’échelle du globe, 75 % des terres étaient déjà dégradées, avec un impact direct sur 3,2 milliards de personnes. Et 90 % des terres pourraient l’être d’ici à 2050n. »
Face à cette destruction, d’autres narratifs se développent qui tissent lentement mais sûrement un autre modèle agricole. Les chercheur·ses sont de plus en plus nombreux·ses à démontrer que l’agroécologie est à même de nourrir les populations à une très large échelle, en assurant la « souveraineté alimentaire » (ce que nient les syndicats de l’industrie). Il suffira juste d’adapter la liste des courses !
Une médiation agro-culturelle est de plus en plus active sur le terrain. Plutôt que d’en rester aux arguments scientifiques, elle multiplie les expériences sensibles pour offrir à tous et toutes de « retrouver le chemin des attaches avec un milieu de vie », de se réapproprier un questionnement essentiel – « D’où vient ma nourriture ? Quelle est ma relation avec le sol et l’écosystème ? » Il s’agit de rompre avec la « sédentarité hors sol, déconnectée de l’esprit des lieux » imposée par l’ère industriellen. À cet égard, le rapprochement entre pratiques paysannes, éducation permanente et monde académique ouvre des pistes pleines d’espoir. Comme l’illustre le regard anthropologique de Nicolas Loodts qui éclaire le quotidien difficile du maraichage à petite échelle, son handicap en termes de subventions, sa difficulté à stabiliser un marché en fonction des mécanismes qui déterminent le cout des biens alimentaires.
L’agriculture urbaine à Bruxelles fournit les légumes à de nombreuses associations ou services sociaux, mais surtout, réinstaure en ville un contact direct avec la terre, les semences, le potager, le « sens » de ce que l’on mange, ouvrant au passage une réflexion sur une ville plus verte, mieux adaptée au changement climatique.
Se réapproprier toutes les dimensions du « bien manger », devenir de la sorte des citoyen·nes à même de décider d’un nouveau système alimentaire, c’est l’objectif de l’association Rencontre des Continents, avec des ateliers de cuisine, des formations sur l’histoire de l’alimentation et des jeux qui sensibilisent à une vision globale de l’alimentation comme ce qui nous situe dans la chaine du vivant.

Changer de système alimentaire, c’est aussi en terminer avec l’insécurité alimentaire générée par l’agro-industrie. « 20 % des Belges, 30 % des Bruxellois·es et 18 % des Wallon·es vivent dans une situation difficile, avec un revenu inférieur au seuil de risque de pauvreté. » (Céline Nieuwenhuys, FDDS) Au niveau mondial, cela représente 2,3 milliards de personnes, 28,9 % de la population. Comment mieux dire la faillite d’une industrie qui prétend « nourrir le monde » ? Beaucoup d’associations et de banques alimentaires s’échinent à pallier ces injustices. Mais il ne peut plus être question de distribuer des invendus aux pauvres ! Il faut apporter une solution systémique, radicale, une véritable « démocratie alimentaire » : c’est possible avec le projet de Sécurité Sociale Alimentaire expérimentée en plusieurs contextes communaux. Dans la foulée, il convient d’instituer le droit fondamental et inaliénable, humain et culturel, à une nourriture saine, diversifiée, savoureuse et durable, pour toutes et tous.

Desserts
Les mots ne suffiront pas à faire advenir un nouveau système alimentaire. Et la logique du « consom’acteur » prônée par l’économie de marché et les États est un peu courte ! L’action individuelle et collective est indispensable. Par où commencer ? Et quel type d’action ? C’est ce dont s’occupent les Brigades d’actions paysannes avec leurs chantiers solidaires et leurs formations sur une souveraineté alimentaire rigoureusement agroécologique. Ils aident à ce que chacun·e puisse se reconnecter à la terre et trouver comment s’engager dans l’action, en connaissance de cause, selon des modalités adaptées à chacun·e. La désobéissance civile est aussi au menu ! Faire bouger les imaginaires implique aussi de décloisonner les savoirs, d’apprendre à mettre en commun analyses et émotions : c’est le territoire expérientiel de Zone Sensible en France ou de la ferme du Chaudron en Belgique, où convergent pratiques artistiques et paysannes, savoirs vernaculaires et connaissances scientifiques. La cerise sur le gâteau qui élargit les marges de manœuvre.

Café/Digestif
Ce numéro 58 du Journal de Culture & Démocratie, consacré au système alimentaire, prolonge une réflexion sur la nécessité de changer de modèle de société face au bouleversement climatique, en traversant les thématiques du Temps, du Territoire, des nouveaux Récits et des Rituels susceptibles d’aider au basculement salutaire…

1

Geneviève Pruvost, op. cit.

2

Florence Rosier, « La dégradation généralisée des sols alarme l’Unesco », Le Monde, 13/07/24.

3

Geneviève Pruvost, op. cit.

PDF
Journal 58
Nourrir | Se nourrir
Pour un système alimentaire durable et démocratique

Pierre Hemptinne pour la rédaction

Le pain nourricier

Lou Chaussebourg, doctorante en agroécologie au Laboratoire d’Économie et Développement Rural à Gembloux Agro-Bio Tech, ULiège
Noémie Maughan, bio-ingénieure et chercheuse au Laboratoire d’Agroécologie de l’ULB

Les pieds nus dans le plat

Valérie Vanhoutvinck, artiste, autrice, cinéaste, meneuse d’ateliers d’écriture multiformes et d’interventions artistiques In Situ. Écrivaine publique, formatrice à l’écoute active et à la création participative. Membre du réseau Art et Prison et de Culture & Démocratie.

Refonder notre système alimentaire : les voies d’une bifurcation vers la soutenabilité

Julien Fosse, docteur vétérinaire et docteur en biologie, inspecteur en chef de santé publique vétérinaire, ancien auditeur du Cycle des hautes études européennes de l’École nationale d’administration (ENA), chargé d’enseignements en géopolitique de l’environnement à l’Université Paris 1 et au Centre de formation sur l’environnement et la société (CERES)

Valoriser le métier d’agriculteur·ice en Wallonie et permettre la transition

Entretien avec Timothée Petel, chargé de mission Politique & Groupements de producteurs à la FUGEA

L’assiette et le local. Une alimentation soucieuse de la biodiversité et de la santé publique est possible, à grande échelle

Pierre Hemptinne, écrivain et membre de Culture & Démocratie

Le maraichage biologique sur petite surface : entre dévalorisation économique et symbolique

Nicolas Loodts, doctorant en anthropologie, Laboratoire d’anthropologie prospective, UCLouvain

L’agriculture urbaine : une autre vision de la ville

Entretien avec Léna De Brabandere et Francisco Dávila, chercheur·es au Laboratoire d’Agroécologie de l’ULB sur le projet L[ag]UM (FEDER).

Idéologies du « bien manger » et mépris de classe

Entretien avec Nora Bouazzouni, journaliste, traductrice et écrivaine

Pour une approche systémique de l’alimentation

Entretien avec Line Nguyen, animatrice et formatrice à Rencontre des Continents asbl

Le projet de sécurité sociale de l’alimentation : le gout de l’avenir

Inès Barfleur, FIAN Belgium

Démocratie alimentaire et droit à l’alimentation

Thibault Galland, chargé de recherche à Culture & Démocratie

Alimentation et manque de ressources financières : le bât blesse. Récit d’un atelier sur les colis alimentaires

Rémi Pons en discussion avec Hugo Fortunato, Étienne Vincke et Enzo Fati

Protection des consommateur·ices et sécurité alimentaire

Awilo Ochieng Pernet, licenciée en droit, Master of science (MSc), certificat d’université en nutrition humaine, présidente de la Commission FAO/OMS du Codex Alimentarius (2014-2017)

Brigades d’actions paysannes

Entretien avec Damien Charles, chargé de mobilisation chez Quinoa asbl, Brigades d’observation au Chiapas et Brigades d’actions paysannes

Quels soulèvements démocratiques ?

Pierre Hemptinne, écrivain et membre de Culture & Démocratie

Zone sensible : nature/culture/nourriture

Entretien avec Lucas Vachez, chargé de développement au parti poétique et coordinateur des activités de Zone Sensible

Pour une maison de la souveraineté alimentaire : la Ferme du Chaudron

Entretien avec Clara Dinéty, coordinatrice de l’asbl Ferme du Chaudron et Louise Martin Loustalot, coordinatrice et co-fondatrice des Gastrosophes.

Genèse du productivisme : la croissance sans limite

Thibault Scohier, critique culturel, rédacteur chez Surimpressions et membre de Culture & Démocratie.

La croisée des chemins : fin ou faim démocratique ?

Isabelle Ferreras, professeure à l’Université de Louvain, maitre de recherches du FNRS, membre de l’Académie royale de Belgique, senior research associate, Labor and Worklife Program, Harvard University

Émilie Gaid

Marcelline Chauveau, chargée de communication et de diffusion à Culture & Démocratie