Lors des manifestations agricoles, les syndicats de l’industrie sont surexposés, alors que des organisations existent qui défendent une autre agriculture. Exemple wallon avec la FUGEA (Fédération Unie de Groupements d’éleveurs et d’agriculteurs). Timothée Petel présente dans cet entretien une action pour un modèle agricole où tout le monde serait gagnant. Le point sur les aides d’État, sur l’accès aux terres agricoles, sur le revenu des agriculteur·ices, sur la relation entre production et prix affiché au supermarché, sur les conditions locales et internationales à respecter pour permettre l’épanouissement d’un système alimentaire vertueux, du point de vue environnemental et pour la santé de tous et toutes.
Propos recueillis par Maryline Le Corre, coordinatrice à Culture & Démocratie
Quels sont les différents syndicats agricoles en Belgique ?
L’agriculture en Belgique est une compétence régionale donc les syndicats sont régionaux. En Wallonie, il y a un syndicat majoritaire, la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA) qui, au niveau européen, est membre du Copa Cogeca, le groupe des syndicats majoritaires. La Fédération Unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs (FUGEA) est un syndicat alternatif qui se développe très bien depuis quelque temps. Nous comptons de plus en plus de membres, l’équipe s’agrandit et comme nous sommes reconnu·es comme syndicat agricole depuis plusieurs années, nous participons à toutes les réunions de l’administration et des différents cabinets. Nous sommes membres de l’ECVC – la coordination européenne de la Via Campesinan –, un mouvement mondial dont notre fédération constitue la branche européenne. Il y a aussi l’Union Nationale des Agrobiologistes Belges (l’UNAB) et la Fédération des jeunes agriculteurs (FJA) qui, historiquement, était une antichambre du syndicat majoritaire, mais qui depuis deux ans s’en est distancié. Il existe aussi le syndicat des producteurs germanophones (Bauernbund) ou encore le Mouvement d’Action Paysanne (MAP). Au final ça fait beaucoup d’acteurs pour une si petite région et un si petit nombre de fermes.
Quel modèle agricole défendez-vous ? Quel type d’exploitation pour produire quoi ?
Les personnes à l’initiative de la FUGEA n’étaient pas en phase avec le développement du modèle agro-industriel et son injonction à toujours produire plus et à bas cout, notamment pour exporter. Ils et elles se sont réuni·es pour dénoncer d’une part les choix politiques (en particulier ceux de déréguler les marchés agricoles), et d’autre part les conséquences pour nos fermes de cette évolution presque imposée : disparition d’exploitations et agrandissement des restantes, industrialisation des pratiques, etc. On défend donc clairement une transition de notre modèle agricole. Évidemment, toutes les fermes ne vont pas fonctionner de la même façon ni défendre exactement les mêmes valeurs ou avec la même intensité, une gradation s’opère. Mais quelles que soient ces différences, la FUGEA défend l’agriculture nourricière, c’est-à-dire la production d’alimentation sur nos terres. C’est une de nos principales revendications et on dénonce donc l’utilisation des terres agricoles pour la production de maïs destiné aux biométhaniseurs, l’agrivoltaïsmen, la production de sapins ou encore l’utilisation croissante de nos terres pour les chevaux.
Nous défendons aussi l’idée d’avoir des fermes le plus autonomes possible. C’est un grand cheval de bataille du syndicat, que ce soit au niveau politique ou lors des réunions de terrain avec nos membres. Une ferme autonome va miser le plus possible sur ces propres ressources pour assurer sa production. Par exemple dans une ferme d’élevage autonome, l’agriculteur·ice va essayer au maximum de produire l’alimentation de ses animaux plutôt que de les acheter à l’extérieur, on parle alors d’autonomie fourragère. Cette autonomie permet in fine aux agriculteur·ices d’être libres de décider des orientations de leur ferme. À l’inverse dans les filières dites « intégrées », on voit des agriculteur·ices qui deviennent de simples sous-traitant·es de l’agro-industrie. Par exemple dans la filière porcine, on amène à l’éleveur·se des porcelets déjà grands, on lui fournit les aliments à leur donner et on revient chercher les porcs pour l’abattage. Il y a une perte d’autonomie dans le choix des pratiques et dans les possibilités d’évolution.
Nous défendons aussi l’élevage mais tout en étant conscient·es que cela doit respecter certains principes en lien avec l’environnement. Nous privilégions l’élevage à l’herbe et l’idée de nourrir au maximum les herbivores avec ce qui sort de nos prairies, le pâturage. Il existe tout une série de cultures, notamment de légumineuses, qui permettent d’assurer l’alimentation du bétail sans devoir acheter des concentrés.
Toujours en lien avec ce principe d’autonomie, nous militons pour la réduction de l’utilisation de certains intrants chimiques comme les phytosn ou les engrais minéraux. Mais on rappelle aussi que si des changements doivent être mis en place par les agriculteur·ices, comme la limitation des pesticides, il faut leur en donner les moyens. Tout le système doit évoluer, tous les acteurs doivent participer aux changements, de la fourche à la fourchette.
Enfin, il est important de rappeler que la FUGEA s’est toujours opposée à la libéralisation, du secteur agricole décidée au niveau européen nous met en concurrence sur les marchés mondiaux avec les agriculteur·ices du monde entier qui ne sont pas soumis·es aux mêmes normes entrainant une instabilité et une baisse des prix. Cette libéralisation des marchés est le résultat de choix politiques pour nous pousser à produire plus et à bas cout pour notamment gagner de marchés d’exportation. Dans nos fermes, elle se traduit par des prix bas et instables, aux racines de la colère qui s’est exprimée en Belgique, en Allemagne et en France au début de l’année 2024
On entend souvent que seul le système agro-industriel est en mesure de nourrir la population à grande échelle. Un autre modèle plus agroécologique est-il possible selon vous ?
Le modèle que l’on défend est en capacité de faire vivre des fermes et de nourrir la population. Si on veut que l’agroécologie se développe sur le terrain, il faut lui en donner les moyens et faire de grands choix de société pour parvenir à répondre à la demande. Il y a par exemple d’énormes enjeux autour de l’usage des terres agricoles et de leur préservation. Utiliser une grande part de nos terres pour nourrir des chevaux ou produire de l’énergie, c’est tout ça en moins pour la production nourricière. Le modèle agroécologique est productif mais dans certaines filières il y a une moindre productivité à l’hectare. On a donc besoin de toutes nos superficies. Il y a également des enjeux agronomiques à avoir en tête. Le passage au 100 % bio pose aussi la question de la fertilisation des cultures. Comme l’azote minéral n’est pas utilisé, il faut le remplacer par de l’azote organique produit notamment par les animaux qu’il faut donc avoir en nombre suffisant sur le territoire et de façon bien répartie. Il y a des enjeux agronomiques sérieux à avoir en tête pour construire ce modèle et des freins techniques, économiques et sociétaux à lever.
Un frein majeur est donc la question des terres agricoles ?
On vit une véritable crise du foncier agricole en Wallonie. Aujourd’hui le prix de la terre est exorbitant. 40 000 euros l’hectare, bien plus les régions de grandes cultures, ça monte parfois même jusqu’à 100 000 euros. Impossible pour un·e jeune d’acheter des terres sans devoir les rembourser sur plusieurs générations ! Si on en est là, c’est qu’on a laissé faire. Beaucoup de spéculateur·ices qui n’ont rien à voir avec le secteur agricole sont venu·es investir dans la terre agricole qui est ultra rentable (+ 4 à 5 % par an), pour y développer des activités autres que de la production nourricière (agrivoltaïsme par exemple). Mais encore une fois, la question de l’usage est clé pour la souveraineté alimentaire et on va avoir besoin de toutes les terres vu les chocs environnementaux qui arrivent.
Actuellement, les difficultés d’accès aux terres agricoles impactent-elles la taille des grandes exploitations ?
Ça s’est un peu stabilisé ces dernières années, mais le schéma en œuvre depuis une trentaine d’années est une diminution du nombre de fermes et, en parallèle, une augmentation de la taille des exploitations restantes. Vu le prix des terres, seules les plus grosses structures peuvent en acheter. Et cette logique est intensifiée par le système d’aides de la PAC où plus on a d’hectares, plus on touche d’aides, plus on peut réinvestir dans des hectares. Ainsi de très grosses fermes peuvent surenchérir par rapport à de plus petites exploitations et contribuent à la flambée des prix au même titre que les spéculateur·ices externes au secteur. Et on constate que beaucoup de ces grosses exploitations sont toujours dans un schéma de culture intensive.
Une autre revendication de la FUGEA est un revenu juste pour les agriculteur·ices. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Au-delà d’une vision en termes de modèle de ferme, de modèle alimentaire, de modèle d’usage du foncier, la priorité sur le terrain c’est que les gens vivent de leur travail. Il y a un véritable souci de viabilité économique des fermes aujourd’hui. Les gens qui nous nourrissent ne vivent pas correctement de cette production. On est environ à 50% du revenu moyen wallon. C’est beaucoup trop peu !
Or, les investissements sont énormes, la prise de risque est colossale, tout cela pour un revenu faible et instable, qui rapporté aux heures de travail, est tout à fait inacceptable.
Que faudrait-il mettre en place pour inverser ce schéma ?
Notre ambition est de mettre en place un cadre légal permettant que les prix soient supérieurs aux couts de production. C’est une demande de base que nous formulons au niveau fédéral. En parallèle, on pense qu’il faut revoir le cadre du commerce international, de façon à mieux protéger nos agriculteur·ices de la concurrence déloyale, des importations qui ne respectent pas nos normes. Il faut également arrêter les négociations des accords de libre-échange en cours, notamment l’accord EU-MERCOSUR, qui est anachronique et particulièrement emblématique de tout ce qui ne va pas dans ce type de relation commerciale. Enfin, on demande plus de régulation des marchés, ce qui était le cas en Europe jusqu’en 1992, année marquant un virage libéral et un détricotage des outils de régulation des marchés et des prix.
Il faut travailler sur les deux tableaux. En effet, mettre en place en Belgique une loi filière agricole qui impose aux distributeurs de nous payer correctement ne suffira pas si en parallèle on n’a pas protégé nos marchés, qui pourraient aller se fournir ailleurs. Et si on n’a pas d’outils de régulation, certain·es producteur·ices, avec l’assurance d’un prix élevé, produiront plus, avec des risques de surproduction.
Il n’y a pas de crise des vocations, il y a des jeunes qui veulent s’installer ou reprendre des exploitations mais ne peuvent pas le faire car les conditions économiques sont trop dures ou qu’il·elles ne trouvent pas de terres.
La FUGEA est aussi une organisation de jeunesse. Quelles sont les revendications des jeunes qui veulent s’installer ?
En effet, les jeunes sont très présent·es dans les instances de la FUGEA. La jeunesse agricole est un enjeu primordial, car on va se prendre le mur du renouvellement des générations. L’âge moyen des agriculteur·ices en Wallonie est de 57 ans. Plus de la moitié d’entre elles·eux prendront leur retraite dans 5 à 10 ans et une grande majorité déclarent ne pas avoir de repreneurs. Or si on veut réaliser une transition, il faut que nos fermes soient reprises. Notre combat sur l’accès au foncier va dans ce sens. Il n’y a pas de crise des vocations, il y a des jeunes qui veulent s’installer ou reprendre des exploitations mais ne peuvent pas le faire car les conditions économiques sont trop dures ou qu’il·elles ne trouvent pas de terres. Il y a parfois des cas où les parents agricuteur·ices sont mêmes inquiet·es que leurs enfants aient cette vie-là. Il est urgent de proposer des solutions politiques fortes pour inverser cette tendance, sinon les jeunes ne s’installeront plus.
Pour ce qui est du modèle souhaité par ces nouvelles générations, on observe des différences d’approche. Les formations agricoles ont évolué, les impératifs environnementaux sont vécus sur le terrain, c’est une génération qui a été sensibilisée à ces enjeux. Beaucoup de jeunes qui s’installent et veulent mettre en place un modèle de production qui était minoritaire jusqu’à présent. Même chez celles et ceux qui reprennent des fermes conventionnelles, il y a une prise de conscience plus forte et l’envie de faire évoluer les pratiques.
Quelles sont les aides octroyées par l’État?
Les principales aides viennent de l’Europe et de sa Politique agricole commune (PAC). Historiquement la PAC était une politique de soutien aux prix payés aux agriculteur·ices. À partir de 1992, il y a eu un changement de logiciel : on a décidé que les producteur·ices devaient être compétitif·ves sur les marchés internationaux et que leurs prix seraient alignés sur les cours mondiaux. Et pour éviter que tout un tas de fermes disparaissent, on a mis en place des aides compensatoires – versées à l’hectare ou à certaines productions. Ces aides sont encore là aujourd’hui. En Wallonie, leur part dans les entrées financières des exploitations est de l’ordre de 12%. Au fur et à mesure des réglementations, on a conditionné l’octroi de ces aides au respect de certaines pratiques et elles sont aussi devenues une façon de contrôler ce que font les fermes.
Quelles sont ces pratiques valorisées par la PAC ?
Pour toucher les aides de la PAC, l’agriculteur·ice doit respecter les différentes règlementations de base encadrant l’agriculture (par exemple sur l’usage des engrais ou des pesticides) mais aussi respecter des règles spécifiques dites de « conditionnalité » telles que l’obligation de bandes non fertilisées le long des cours d’eau ou le non retournement de certaines prairies permanentes. En cas de non-respect de ces règles, l’agriculteur·ice doit payer des amendes. La nouvelle PAC prévoit que certaines aides ne soient attribuées que si certaines pratiques sont mises en place sur la ferme. C’est notamment le cas des « éco-régimes » qui vont soutenir les cultures favorables à l’environnement (par exemple les légumineuses) ou les prairies permanentes.
Cette nouvelle PAC évoluerait donc dans le bon sens pour restaurer la biodiversité ?
Oui, pour la FUGEA la PAC telle que mise en œuvre en Wallonie était équilibrée et allait dans le bon sens. Les aides et la façon dont on les distribue se décident au niveau national, et chez nous au niveau régional. Ainsi, un·e agriculteur·ice wallon·ne n’aura pas les mêmes aides ni les mêmes conditions un·e agriculteur·ice flamand·e, français·e ou allemand·e. Mais il faut avoir en tête que la PAC, ce n’est pas que les aides, il y a aussi la question de la régulation des marchés qui, elle, se décide au niveau européen. Et à ce niveau-là, depuis 30 ans, on dérégule et les prix sont donc instables et faibles.
Dans la nouvelle PAC, il y a des objectifs environnementaux plus élevés, via le Green Deal et la stratégie « de la ferme à la table ». Par contre on va diminuer le budget global sans travailler sur la régulation des marchés et en continuant à signer des accords de libre-échange. Le message de l’Europe c’est : « Merci d’être plus vert, avec moins d’argent et en étant concurrentiel sur les marchés mondiaux. » Ce cadre européen n’est pas tenable. On n’est pas opposé au Green Deal, mais il faut nous donner les moyens de le respecter et là ce n’est pas viable. C’est pourquoi il y a eu ces grands mouvements de contestations en début d’année. Après, en fonction des syndicats, des agriculteur·ices ou des pays, il y a des demandes différentes, comme celles d’abaisser les normes environnementales par exemple. Ce n’est pas la position de la FUGEA : nous demandons d’avoir les moyens d’opérer une transition nécessaire, de faire évoluer nos pratiques, tout en vivant de notre métier.
Voir article « Brigades d’actions paysannes »
Utilisation de terres agricoles pour y placer des panneaux photovoltaïques.
Substance ou mélange de substancesde nature chimique ou biologique (d’origine naturelleou de synthèse) utilisé en agriculture, horticulture ousylviculture pour protéger les plantes cultivées et lesproduits agricoles stockés contre les bioagresseurs(ravageurs animaux, agents phytopathogènes,plantes parasites, plantes adventices), ou pouroptimiser les cultures en favorisant la croissance desplantes cultivées et en traitant leur environnement(notamment les sols).

