Les pieds nus dans le plat
Valérie Vanhoutvinck, artiste, autrice, cinéaste, meneuse d’ateliers d’écriture multiformes et d’interventions artistiques In Situ. Écrivaine publique, formatrice à l’écoute active et à la création participative. Membre du réseau Art et Prison et de Culture & Démocratie.
Absorber, avaler, becqueter, chipoter, choisir, consommer, compter, crouter, croquer, déglutir, déguster, dévorer, digérer, diner, engloutir, engouffrer, entamer, gaspiller, gouter, grailler, grignoter, gober, goinfrer, humer, ingérer, jailler, laper, lécher, mâcher, mastiquer, mordre, nourrir, paitre, picorer, régaler, ripailler, ronger, savourer, sucer, se gaver, se gorger, s’empiffrer, s’emplir, vider, vomir.
Pour les humanoïdes les plus chanceux·ses et les espaces épargnés du globe, manger est un acte ordinaire, répété, central. Le fait de s’alimenter ponctue nos journées toutes classes sociales, âges, genres et géographies confondus. C’est au travers de son apparente banalité que l’action de se nourrir éclaire la multiplicité des mondes et révèle nos comportements culturels, sociaux, économiques, émotionnels, individuels, moraux, politiques, sanitaires, sensibles.
Je cuisine tous les jours depuis 53 ans, j’ai démarré jeune, j’avais 11 ans. Ma mère était au lit, malade. J’étais l’ainée de 5. Mon père travaillait et c’était pas dans les mentalités que l’homme fasse à manger.
Je n’ai jamais été dans un restaurant, j’aimerais bien y aller une fois.
Faire les courses, je déteste.
Je mange souvent la même chose et une tartine marga-gouda, c’est encore c’que j’préfère.
J’ai toujours, toujours des petits pois surgelés chez moi.
Le poisson en boite, j’évite quand il est à l’huile, va-t-en savoir si elle est pas frelatée.
Nous on varie. Un peu chez Colruyt, beaucoup au Lidl, 2, 3 trucs chez Intermarché, parfois chez Aldi, jamais au Delhaize ni chez Carrefour.
La première fois que j’ai vu les largages alimentaires aériens sur Gaza, j’ai plus rien su avaler pendant 3, 4 semaines, c’est tellement violent. J’ai perdu 12 kilos depuis que la Palestine se refait génocider.
J’aime pas faire la cuisine et j’aime pas bouffer non plus. Si je pouvais, je m’en passerais.
On fait pas de réserves chez nous, à part l’huile et le sucre.
On va les dimanches aux abattoirs avec mon mari et mes plus petits.
La plupart du temps je mange bio mais pas toujours, ça dépend de mon budget.
Je surgèle beaucoup par économie et aussi parce qu’avec des ados, tout le monde a des horaires différents, des activités, comme ça chacun se débrouille quand il rentre.
3, 4 fois par an, on s’offre un resto gastronomique. On rêve d’aller à Bangkok pour manger chez Garima Arora, une cheffe indienne originaire de Mumbai, ça a l’air dingue.
J’ai le souvenir fabuleux de l’immense potager où avec ma grand-mère on cueillait tout ce dont on avait besoin.
En semaine je bouffe n’importe quoi, j’ai pas le temps, ce qui me tombe sous la main.
On a de la chance, ma mère qui est pensionnée cuisine pour nous. On est 3, on reçoit environ 4 plats par semaine chacun et du fait-maison. Malheureusement, quand mes enfants s’installeront, je ne pourrai jamais faire la même chose.
Je ne suis jamais aucune recette à la lettre, s’il manque un ingrédient je fais sans ou avec d’autres. J’habite à la campagne, on a pas la possibilité comme en ville de sortir quand on veut où on veut pour les achats last minute.
Chez nous la cuisine c’est une religion. C’est aussi une manière d’exister, de se montrer, de se démarquer et c’est aussi un sport très répandu d’être la meilleure à savoir cuisiner pour un maximum de gens au plus petit prix. En fait, c’est mon sport favori.
Bolognaise. Chili con carne. Purée de chou. Compote de pommes. Stoemp. Épinards en branches. Haricots verts sont toujours réalisés en grande quantité. Le surplus prend place dans les boites en inox que je range dans les tiroirs de mon surgélateur.
Je m’applique à écrire des listes au crayon graphite très gras qui laisse des traces sur la tranche de ma main.
La sensation de faim peut me rendre bête, agressive, irritable ou carrément triste.
J’ai jamais vu de plus grosse arnaque que l’industrie du bio. Les sols, les airs et les océans sont tous niqués de partout et on nous fout la honte parce que soi-disant on mange mal.
Quand ma grand-mère est morte mon papy s’est vraiment laissé aller, il ne se lavait plus, ne mangeait plus rien, déprimait. Puis il s’est recasé avec Simone à 69 ans. Dans la famille on dit que c’est principalement parce qu’elle savait cuisiner le Gefilte Fish.
Le post-it Cap48 rectangulaire est sans doute celui qui me convient au mieux. Il est fluorescent, robuste, collable et décollable. Il voyage sans se perdre.
Je préfère de loin être alimentée que de m’alimenter ou d’alimenter.
Dans ma coloc, on est 5 jeunes travailleuses. On a décidé de manger 3 fois toutes ensemble sur la semaine. L’une cuisine puis l’autre. Ce qu’on mange n’est pas le plus important, c’est plutôt de quoi on parle, ce qu’on échange. Sa journée, le boulot, la politique enfin plutôt ses absurdités. On se dit souvent qu’on nous prend pour des quiches, des patates quoi.
Je cuisine beaucoup, j’adore, pour moi c’est un vrai terrain de jeu et d’expression. Les miens apprécient.
Je mange sainement. Bio à 90%. Je fais attention à ma ligne, à l’écologie, à l’environnement. Je ne comprends pas les gens qui s’en fichent, qui mangent et consomment comme si tout allait bien. Ça me fout en rote.
Je peux m’enfiler 5 croissants Danerolles d’affilée, c’est les meilleurs de toute façon et on ne vit qu’une fois.
Comme y’a rien au village, on doit prendre la voiture pour les courses, du coup on fait gaffe, on prévoit, on fait des grandes listes et des grandes courses plus ou moins 2 fois par mois.
Je cantinen à peu près une fois par mois. Tout est beaucoup plus cher qu’à l’extérieur mais si tu veux manger des fruits ou des biscuits, si tu veux un peu sortir des repas au mieux insipides que te sert l’APn, t’as pas le choix, tu cantines.
Avec ma copine on est toutes les deux vegan. Enfin elle, elle consomme du miel et parfois un bout de fromage de chèvre. Je suis fière d’être vegan. Je vis en accord avec mes convictions et je crois réellement qu’on impacte la planète.
Les légumes arrivent une fois par semaine via le panier bio agricovert, j’aime la découverte et je trouve que c’est une super association.
· Œufs
· Lard
· Donuts ou couques
· Jus orange
· Lait
· Pain
· Chou-fleur
· Beurre
· Hamburgers surgelés
· Fishsticks
· Riz
· Mayo
· Samouraï
· 4 pommes de terre
· 2 citrons
· 3 bananes
Quand les aliments non bio s’invitent dans ma cuisine, j’essaie de ne pas culpabiliser d’ingérer de multiples pesticides.
Je ne cuisine pas chez moi, ça pue, après ça reste dans les murs, les vêtements, je mange froid ou dehors.
Quand j’ai foot je mange un peu avant et pas mal après.
Je vais sur la Batte quand je peux et au magasin africain tenu par des Pakistanais sur le quai de Coronmeuse parce qu’il y a un grand choix de produits. Parfois je vais à Maastricht ou Doordrecht quand mon fils m’amène.
Je ne passe jamais une journée sans manger un carré de chocolat 90% de cacao d’une marque allemande acheté exclusivement au Lidl. Il est sec, me râpe la langue. Son amertume m’enivre.
L’autre jour j’ai lu l’étiquette des crevettes bio du Colruyt. Jésus Marie ! Il est question d’Équateur, d’Indonésie, des Pays-Bas… Culpabilité, j’en ai acheté pendant toutes ces années.
Se nourrir et nourrir ma famille est LE cauchemar de ma vie. Entre ma fille devenue végétarienne il y a 4 ans, mon fils qui a des gouts très restreints, mon homme qui n’aime que les pâtes et les viandes rouges et moi qui collectionne les allergies et intolérances alimentaires, c’est Koh Lanta toutes les semaines.
Les plats de ma mère ce sont vraiment des appels au crime tellement c’est bon.
Je visualise souvent les nappes phréatiques gorgées qui se retrouvent dans mon microbiote et ça me rend triste.
Ma fille me ramène des courses un peu lourdes comme l’huile, le riz, l’eau, le lait et je fais les petites courses avec mon caddie pour le frais.
J’ai toujours des nems de chez l’épicier vietnamien au congélateur, ma fille qui est chez moi une semaine sur deux en raffole.
Chez ma maman les armoires débordent de réserves alimentaires, d’épices, de condiments, de confitures, de bonbons, de biscuits. Je ne comprends pas pourquoi, ce n’est pas la guerre ou pas encore. Sa maman, ma grand-mère, a vécu les deux guerres et enfants nous vivions dans un pays où la pénurie alimentaire était fréquente. Nous ne manquions de rien mais la peur du manque et celle de ne pas pouvoir nourrir ses enfants influence encore aujourd’hui le comportement de ma mère. Je me suis construite sur un modèle tout à fait opposé. J’achète en général uniquement ce que je consomme sur une semaine.
La vérité, c’est que ce que j’avale le plus, c’est des médocs.
Ma fille et moi, on fonctionne avec les box Hello Fresh qu’on se fait livrer pour 3 ou 4 repas sur la semaine. Le mercredi on achète un couscous au petit marché, les autres jours on commande des sushis ou une pizza. Je travaille à temps plein, les box c’est pratique, et ma fille, ça l’amuse de cuisiner en suivant les fiches des recettes.
Les grandes surfaces m’écœurent. La multitude de marques, de produits transformés. Gluten, sucre, aspartame c’est le lieu de tous les questionnements liés à mon alimentation.
J’achète des plats préparés sous vide chez Originele ou Monticelli (traiteurs italiens) pour mes enfants quand je dois m’absenter.
En vrai, avec mes copains c’est quand même le snack, le snack et puis le snack.
Manger du sucre, c’est mauvais. Ingérer du gluten, c’est très grave. Le café, une calamité, le sel, à bannir.
Je ne vais jamais au fast food sauf quand je suis coincée par ma mère et ma sœur qui adorent ça.
Je ne stocke pas de provisions. J’ai tout à portée de main dans le quartier, je préfère ressortir 3 fois de chez moi plutôt que d’avoir tout dans les armoires.
Manger 5 fruits et légumes par jour c’est vraiment énorme, qui fait ça ?
Dur dur d’associer éco-responsabilité, diététique et gestion financière. C’est simple, je culpabilise tout le temps. Quand j’ai dû manger des repas sans le moindre légume, avec du pain blanc et de la viande pour la coloscopie, j’ai pas culpabilisé parce que c’était prescrit par une autorité médicale.
Je fréquente de petites grandes surfaces. Je fais très attention à la composition des aliments et surtout à l’apport de protéines car c’est ce dont j’ai le plus besoin comme carburant.
Un truc dont je pourrais difficilement me passer dans la vie, ce sont les chips.
Mon kif absolu ce sont les auberges espagnoles, les grandes tablées partageuses où chacune, chacun amène son truc.
Ramasser à la petite cuillère la mousse du cappuccino. Mélanger du miel et du beurre pour en faire une pâte lisse à étaler sur une tartine grillée, ce sont mes petits plaisirs.
Entre ce que je sais encore mastiquer, ce que je digère plus et ce qui est à mon gout, y’a pas grand-chose qui reste.
J’essaie d’éviter les protéines animales. Le regard de ce porc coincé entre ses congénères, avec ses oreilles qui flappent flappent au vent et son drôle de sourire me hante depuis cet embouteillage qui a immobilisé ma voiture à ses côtés.
Il y a quelques années, j’ai connu la faim, ça fait drôle d’avoir faim quand t’es pas habituée. Je suis allée au resto du cœur de Sambreville pendant tout un temps, j’ai pas peur de l’dire. Et 2, 3 fois par an j’y retourne, pour dire bonjour et boire une soupe.
Quand je passe à Bruxelles, j’ai comme rituel d’aller dans au moins une épicerie de quartier. J’y trouve toutes sortes d’odeurs, d’épices, de graines, de pains, et je savoure.
Je me souviens dans notre famille on mangeait vite, vite, bien plus vite que nos amis invités à notre table.
Le jeûne intermittent n’a pas duré. Je n’aime pas me faire violence.
Je mange plutôt sainement mais il y a un endroit où l’achat d’une crasse est irrésistible, la pompe à essence sur l’autoroute.
· Folavit 4 mg
· Ledertrexat
· Gaviscon
· Medrol 4mg
· Vitamine D
· Pantomed 40
· Rosuvastatine 10
Je me suis assez bien débrouillée pour vivre avec de (très) bons cuisiniers.
Épicerie bio pour les fruits et légumes à consommer de suite.
Chaque année mon potager regorge de cucurbitacées en tout genre. J’en dépose devant ma porte pour les passants.
Pour être honnête, le plus souvent, je me contrôle sur la nourriture. Ça prend pas mal d’énergie et peut alourdir certains moments mais ça va quand-même.
Les œufs, ils sont bio, mais pour qu’il y en ait autant en magasin il faut quand même un sacré bataillon de poules et du coup, comment font-elles pour pondre sereinement ?
Ouvrir les Petits Princes au chocolat en deux et garder le côté chocolat pour la fin. Croquer les coins des Petits Beurre.
Ça a été longtemps compliqué chez nous l’alimentation car nos fils souffraient d’une maladie métabolique. Ils devaient être nourris toutes les 4 heures impérativement, on devait les réveiller et les nourrir avec des aliments spécifiques. Une épreuve qui a duré plusieurs années.
· 3kg kefta
· 2kg ailes de poulet
· 2 gros jarrets
· oignons
· carottes
· pois chiches
· harissa
· persil, menthe, coriandre
Souvent je me dis que je devrais manger différemment, plus de fibres, plus de fruits, plus de légumes, moins de gras et puis je me tartine une bonne couche de beurre salé avec une grosse tranche de Maredsous et m’enfile un coup d’rouge ou une bière.
Mon père a rencontré ma mère en fin d’école primaire. Il mangeait un petit pain mou, il lui a proposé un morceau. Elle a refusé puis elle est revenue sur ses pas, elle a dit « d’accord ». Il se sont assis par terre dans la cour pour finir le pain sans parler. Mon père dit toujours : « à ce moment-là j’ai su qu’on passerait notre vie ensemble ».
À la maison on est tous des bonnes fourchettes, d’ailleurs on est plutôt enrobés mais sérieusement il te reste quoi si tu te fais pas plaisir avec la bouffe ?
Entre l’absence de créativité culinaire, la volonté de privilégier les petits commerçants, le contenu de mon portefeuille, préparer un repas est un chemin de croix.
J’achète le fromage dans une fromagerie près de chez moi.
Pas besoin de manger hyper varié, du riz ou des pâtes et des légumes tous les jours, ça nous va bien.
Les crises c’était vraiment affreux. Tout y passait. Les boites de biscuits. Les paquets de chips. Les raviolis froids. Les tartines au choco. La boite de thon. Le pain en entier avec n’importe quoi dessus. Le reste de poulet. Tu t’arrêtes seulement quand tu peux plus bouger, plus respirer, plus rien. Totalement empêchée, anesthésiée.
Quand je pense « bouffe », je pense à cette manie répandue qui utilise le corps comme outil de distinction. La minceur par exemple. S’affamer pour devenir ou rester mince. Parce que ça te place, crois-tu, au-dessus de la mêlée. Tu es celle qui garde sa « silhouette de jeune fille », qui sait « se maintenir en forme ». Ça te donne l’illusion d’un pouvoir sur le reste du monde. Un pouvoir factice, aveugle, qui oublie que c’est avant tout toi que tu domines. Ta psyché et ton enveloppe que tu places sous contrôle délétère actif.
Les produits japonais je les achètes au supermarché Tagawa (huile de sésame, sauce soya, graines de sésame grillées, mochis, vinaigre de riz, saké, mirin, fish sauce, miso).
En matière de bouffe nous sommes vraiment pétri·es de contradictions ! Devant une assiette qui déborde, ma tante déclare régulièrement : « J’ai vraiment un appétit d’oiseau. »
J’ai amené ma fameuse salade de chicons, noix et miel . Les autres ont viré vers les sauces bolognaises en boite, le pistou en bocal, de la vache qui rit et du caprice des dieux. J’peux pas leur en vouloir mais c’est juste pas possible de manger ça. Ça me rongerait de culpabilité : industriel, transformé, fraude alimentaire, enseignes sans déontologie… au secours.
Ça m’arrive souvent de sauter des repas.
Je fais les pierogis et le bigos le samedi et comme ça c’est prêt pour la semaine.
Je ne prévois jamais à l’avance les plats pour la semaine ou très peu. J’improvise.
· Lentilles corail
· Cajou curry
· Lait d’avoine
· Tofu
· Navets
· Yaourt brebis
· Jus sureau
· Gingembre
· Algues
Faire les courses, c’est une grosse prise de tête. Trop de choix, trop de contradictions dans ce qu’on nous dit, trop de stress.
Ma femme s’occupe de cuire, réchauffer, cuisiner quoi, mais c’est moi qui vais chercher chez Picard pizzas, lasagnes, moussaka, poulet thaï, des entrées, des machins pour les apéros. On est de bons clients.
J’ai dit à mes enfants « plus de sodas sur la table », enfin que le week-end, bon parfois ça commence le jeudi.
Ce texte brasse des éléments documentaires (31%), vécus (23%) et de fiction (46%).
Pour la partie documentaire, merci à : Anissa R., Ariane V., Barbara N., Bijou M., Brigitte B., Catherine G., Chantal P., Claire T., Clara B., Dominique W., Élise G., Edyta P., Éliane F., Houda F., Laora B., Mary N., Marco C., Salomé B., Seynabou D., Sylvie B., Sylvie V. d’avoir ouvert leurs intimités autour de la collecte proposée : « se nourrir/s’alimenter – vos habitudes, organisations et gouts et rituels »
Acheter quelque chose (provisions, tabac) à la cantine d’une prison.
Administration Pénitentiaire

